Leibniz an Remond
Hanover ce 22 de Juin 1715
Ne1 prenés pas en mauvaise part, je vous en prie, que j’aye eté si long temps sans repondre. Je n’ay pas eté trop bien, et j’ay eté bien occupé. La goutte par bonheur ne me cause pas de grandes douleurs: aussi est ce plustot un arthritis vaga; mais en recompense elle m’empeche quelques fois d’agir. Il y a eu des semaines où je ne pouvois point écrire, et depuis quelques semaines je n’ay pas eté en estat de marcher; une ouverture à la jambe est survenue. Porté comme je suis à me flatter, je m’imagine que cela ne doit pas avoir si tot de trop mauvaises suites. Et quand le contraire arriveroit, mon erreur aura eté agreable, et m’aura préservé des chagrins qu’une autre opinion plus timide me pourroit causer.
Je n’ay pas encore veu ce que les Peres Lombardi et Malebranche ont donné sur la Philosophie des Chinois; et je serois bien aise d’en avoir plus d’information, puisque vous y trouvés, Monsieur, quelque chose de considerable, et de ressemblant aux sentimens du divin Platon.
J’ay fait savoir à M. le Comte de Bonneval que vous vous souveniés de luy avantageusement, et je ne doute point, Monsieur, d’apprendre par la reponse de mon Ami, qu’il vous en est bien obligé.
J’ay receu enfin un exemplaire de l’édition de Paris de ma Theodicée, qui est in 12o, et en caractere plus menu que celle de Hollande. M. le Baron d’Imhof, qui est allé en Angleterre complimenter le Roy de la Grande Bretagne de la part de M. le Duc de Wolfenbuttel, sur son avenement à la Couronne, et qui ira de là en France complimenter le Roy sur la paix avec l’Empire, vous portera encore quelques bagatelles de ma part: mes premieres Remarques sur un Livre de Milord Shaftsbury, et une espece de Dialogue contenant quelques Reflexions sur certains Entretiens du R. P. Malebranche. Il y a bien long temps que j’ay fait ce Dialogue, et ce n’est pas grand chose.
Ma Dynamique demanderoit un ouvrage exprès; car je n’ay pas encore tout dit ny communiqué ce que j’ay à dire là dessus. Vous avés raison, Monsieur, de juger que c’est en bonne partie le fondement de mon systeme, parce qu’on y apprend la difference entre les verités dont la necessité est brute et geometrique, et entre les verités qui ont leur source dans la convenance et dans les finales. Et c’est comme un Commentaire sur ce beau passage du Phaedon de Platon, que j’ay cité quelque part dans un Journal, qu’en supposant qu’une Intelligence produit toutes choses, il faut trouver leur sources dans les causes finales. Socrate y blame Anaxagore, qui avoit dit qu’une Intelligence noûV avoit produit les chose, et apres cela n’avoit parlé que du concours des corpuscules, sans employer cette Intelligence et sans marquer les fins des choses.
Pour varier un peu, M. d’Imhof vous apportera aussi une Dissertation courte, mais un peu paradoxe, que j’ay faite sur l’Origine des François, sur leur premier, second, troisieme et quatrieme gites. Je prouve par des passages formels, mais peu observés, des Anciens, qu’ils sont venus originairement de la Mer Baltique; que leur second gite a eté entre la riviere du Mein et les montagnes du Harz; le troisieme entre le Weser et le Rhin; et le quatrieme dans les Gaules. Je vous prie, Monsieur, de n’en rien dire encore aux amis, jusqu’à ce que vous ayez receu cet Ecrit, que je vous supplieray de faire alors bien copier, afin que M. le Baron d’Imhof le puisse presenter à M. le Marquis de Torcy, car quand M. d’Imhof a passé icy, le temps ne me permettoit pas de le faire bien copier.
Comme M. Keill écrit d’une maniere un peu grossiere, je ne luy repondrai pas. Pourquoy se chamailler avec de telles gens? Je pense à repondre à ces Messieurs par des realités, quand j’en auray un peu plus le loisir. Je n’ay pas même encore lu le Livret de M. Keill avec attention. Cependant en le parcourant je n’ay rien remarqué qui paroisse prouver ce qu’il pretend. Messieurs les Cartesiens vulgaires sont bien aises d’avoir quelque chose à dire contre moy. Il faut les laisser parler, puisqu’ils ne jugent point avec connoissance de cause.
Je suis faché que M. Fourmy, Auditeur des Comptes, soit mort; j’aurois eté bien aise de voir ce qu’il auroit donné sur l’Origine des Maisons Souveraines de l’Empire. M. Rousseau et M. Clerambaut ont ils publié quelque chose? Je pourrois peutetre les consulter un jour sur quelques Maisons Souveraines qui etoient autresfois en France et qui sont eteintes. Peutetre que M. Fourmy a laissé quelque chose, ce qu’on pourroit savoir de ses heritiers.
Faites moy la grace, Monsieur, de me dire comment s’appele le Jesuite Antagoniste du P. Malebranche. Il me semble que toutes les matieres agitées entre ces Messieurs là sont finales et terminées demonstrativement.
Sans doute, Monsieur, que ce seroit une belle chose si quelqu’un adjoutoit à Pline, ce qui a eté découvert par les Modernes. Quoyque le R. P. Hardouin soit un homme de grand savoir, je crois qu’il faudroit pour cela un habile Medecin ou Mathematicien, comme feu M. Perraut le Medecin, ou feu M. Thevenot. M. de Fontenelle, stylé dans ces matieres depuis qu’il est Secretaire de l’Academie des Sciences, pourroit peutetre composer un Pline moderne.
On m’a dit que Mr. votre frere est allé faire un tour en Angleterre, avec quelques Mathematiciens de Paris. Quand j’apprendray son retour, je me donneray l’honneur de luy écrire, car je ne manqueray pas tout à fait de matiere. Quelqu’un m’a dit que M. l’Abbé Conti est aussi allé faire un tour en Angleterre.
Je ne say si Messieurs de l’Academie de Bourdeaux adjouteront beaucoup à ce que j’ay donné sur la raison du Barometre, au moins qui soit reglé. Car les changemens qui ne repondent pas en tout à l’hypothese, viennent principalement des vents.
J’ay oublié de vous dire, Monsieur, qu’autresfois Milady Masham, fille de M. Cudworth, grande Patrone de M. Locke, m’envoya le systeme intellectuel de feu M. son Pere, où je trouvay beaucoup de savoir, mais non pas assez de meditation. M. Morus etoit Platonicien et Origeniste; mais il avoit de plaisantes opinions sur la nature de l’Ame, qu’on peut voir dans son Livre de l’Immortalité de l’Ame, traduit de l’Anglois.
Je ne say si M. Des Billettes, grand ami de M. le Duc de Roannez, de M. Arnaud et de M. Nicole, vit encore. Il me raconta comment le Chevalier de Meré avoit donné occasion aux Mathematiciens de mediter sur le hazard, de Alea. Cela me donna occasion de dechifrer quelque chose dans les Oeuvres Posthumes de M. de Meré, où il écrit à M. Pascal, ce que M. Bayle n’avoit point entendu.
Je suis avec beaucoup de zèle etc.
Hanover ce 22 de Juin 1715.
- 1Von diesem Briefe ist nur ein kurzer Auszug unter den Leibnizischen Manuscripten vorhanden.