Remond an Leibniz
à Paris ce 1. d'Avril 1715
Vous me ferez grand plaisir de me donner des nouvelles de vostre santé. La goutte est un mal douloureux, et je vous avoue que malgré mon respect pour les Stoiciens, je ne puis pas croire que la douleur ne soit pas un mal. Je ne suis pas faché que cette incommodité que vous me dites estre legere vous retienne dans vostre cabinet; mais je le suis extremement de ce qu’elle vous a empesché d’accompagner Mad. la princesse de Galles en Angleterre. Je me flattois que ce pays en estant si proche, vous ne pourriez pas resister à tous nos empressements. Tout ce qu’il y a ici d’hommes dignes de ce nom, vous respectent et vous admirent; quel ravissement en particulier pour moi et combien je cueillerois de fleurs pour en orner la teste du plus sage et du plus eclairé des humains.
Je vous rends mille tres humbles graces de la bonté, avec laquelle vous avez daigné repondre à quelques éclaircissemens que j’ai osé vous demander sur vostre systeme; rien ne sauroit estre ni plus profond ni plus lumineux. Si vous aviez receu une lettre que j’ai eu l’honneur de vous ecrire par Mons. Asberg, Conseiller du Duc de Wolfenbutel, vous m’auriez dit aussi votre sentiment sur la philosophie des Chinois, sur laquelle j’ai beaucoup medité. Je souhaitois de savoir là dessus vos pensées pour regler les miennes. Ce que j’ai veu de meilleur est un petit ecrit du P. Longobardi, que les Missions etrangeres firent imprimer en 1701. Le R. P. Mallebranche en a bien profité dans son dialogue entre le Chinois et le Chretien. C’est une piece assez curieuse. Votre preface sur Novissima Sinica est d’un homme superieur et plein de grandes veues, mais vous n’entrez pas dans l’examen du systeme philosophique des Lettrez qui me paroissent gens d’esprit et de meditation; il est vrai que non erat his locus. Autant que je puis juger des fragments de Confucius que nous avons en Latin et penetrer jusqu’au philosophe à travers le Jesuite qui le cache souvent. J’y trouve tout à fait le systeme de Platon au moins quant à la morale et à la metaphysique, omnia esse quam ordinatissima, quae regula valet in Physicis sicut in moralibus. On pourroit reunir dans ce point bien des sectes qui paroissent contraires par s’expliquer d’une maniere differente.
La nouvelle edition des oeuvres de feu Mylord Shaftsbury, corrigée avec soin par l’Auteur les dernieres années de sa vie, doit paroitre presentement en Angleterre embellie de vos admirables jugemens sur ces memes oeuvres. Il est vrai que vos reflexions m’enchantèrent et je les relis souvent. Voyez par là, combien je vous serai obligé, si vous voulez bien me faire part de vos premieres remarques; tout ce qui vient de vous m’est si precieux que je n’en suis pas tout à fait indigne.
Le livre de M. l’abbé de St. Pierre va acquerir un grand merite, par ce qu’il lui a attiré de votre part. Voila ce qu’on peut appeler savoir l’histoire et quel en est le veritable usage. Je le copiai d’abord et je le garde comme un tresor, dont cependant je fais part à tout ce que j’en crois digne. Il m’obligea indirectement il y a quelques années de lire son projet et je lui demandai pardon de l’avoir trouvé beaucoup meilleur que je ne l’avois imaginé. La connoissance qu’on a de l’ouvrier a nui ici à la reputation de l’ouvrage; on croit qu’il ne peut sortir rien de bon de la teste de l’abbé de St. Pierre.
Mons. de Sully est revenu et m’a donné son petit livre qui est tres curieux; mais je l’ai exhorté à donner un traité complet de l’horlogerie et de commencer par definir et expliquer toutes les pieces qui composent une machine si admirable. Il a gouté ma proposition. Je crois qu’il demeurera ici et je lui rendrai tous les services qui dependront de moi.
J’ai fait lire sou livre à Mons. Varignon qui me le rapporta hier. Nous parlames toujours de vous; il vous rend justice, et c’est ne donner aucune borne à son admiration. Depuis le marquis de l’Hopital dont la societé etoit douce et avec qui j’ai fort vecu dans ma jeunesse, Mons. Varignon est le seul mathematicien qui m’ait paru un homme aimable. Les autres ne sont qu’abbrutis par ces connoissances et j’ai pensé souvent à ces deux especes de Geometrie que Platon distingue, dont l’une ne fait que des artisans et l’autre convient au philosophe, quoique Mr Varignon soit encore plus un honnete homme qu’un philosophe dans le sens de Platon.
On a beaucoup discouru ici de ce libelle de Mr Keill, inseré dans les Journaux litteraires de Hollande, et les petits Cartesiens y ont applaudi. Je serois faché que vous y repondissiez en vostre nom, et quoique je croie l’ecrit de M. Newton, cependant comme il ne paroit pas, je ne crois pas qu’il vous convienne d’entrer en lice avec M. Keill. J’aimerois mieux qu’il parut qu’on eut tiré de vous les eclaircissemens, preuves, lettres etc.
Je me plains fort de M. le comte de Bonneval, s’il ne vous a rien dit de moi, car nous avons été autrefois fort amis. En cas qu’il m’ait oublié, vous me ferez plaisir de me rappeler dans l’honneur de son souvenir.
Le Pere Tournemine vous a dit vrai, les essais de Theodicée ont été reimprimez ici, mais l’edition est moins belle que celle de Hollande qui n’est pas trop belle. Si je m’en meslois, je serois bien difficile sur le papier et sur les caracteres. J’en ferois deux volumes et je voudrois rassembler dans le second ce qui est epars dans les differens Journaux et qui peut avoir rapport à differens endroits de la Theodicée, comme sur l’harmonie préétablie, sur les idées, sur la Dynamique, qui me semble estre le fondement de votre systeme etc. et finir ce recueil d’eclaircissemens par votre dernier ecrit dont vous m’avez fait part et que vous avez composé en faveur de M. le pr. Eugene. J’y joindrois votre belle piece de vers à M. l’abbé Fraguier et les deux qu’il a faittes avec quelques fragments de vos lettres qui auroient rapport à des articles differens du recueil. Je voudrois que cela fit un corps complet de morale et de metaphysique; pour cela il faudroit savoir si vous n’avez rien à ajouter aux Essais, 2. que vous eussiez la bonté de me fournir une note exacte de ce qui doit composer le second volume. Je me chargerai du reste. Le Tournemine n’est que vanité et ignorance, si j’ose vous dire ce que je pense et ce qu’en pensent les savants Jesuites.
Mon frere de Montmaur vous est bien obligé de toutes vos honnetetez. Je l’exhorte à profiter de vos conseils dont il reconnoit l’utilité. Il m’a assuré qu’il avoit eu l’honneur de vous ecrire en vous envoiant la derniere edition de son livre, et je l’ai assuré de mon costé que vous n’aviez receu ni son livre ni sa lettre. Il me paroit fort en commerce avec Messieurs Bernoully, il y a quelques mois qu’il m’en amena un (je crois que c’est le neveu), il ne me parut estre autre chose qu’une machine montée à la Geometrie. Tout esprit qui regarde les mathematiques comme une fin me paroit petit; elles ne doivent estre que des moiens des instruments; au moins je le crois ainsi, quand je vois principalement ce que Platon chez les Anciens et ce que Monsieur de Leibniz en ont fait.
L’Auditeur de la chambre des comptes qui avoit travaillé sur l’ouvrage du P. Anselme, s’appeloit Mr Fourmy; il estoit habile homme, c’est vous dire qu’il est mort, mais M. d’Hozier est encore en vie. Il y a un Mr Rousseau et un Mr de Clerambaut qui ont de la reputation pour ces genealogies et ces sortes d’antiquitez. Je ferai là dessus ce que vous m’ordonnerez, et il n’y a personne au monde qui ne se tienne fort honoré d’estre en quelque commerce avec vous.
Il paraitra dans douze ou quinze jours un petit livre du P. Mallebranche sur le livre de l’action de Dieu etc. Il pretend y avoir traitté fort exactement l’article de la liberté. Sa vieillesse n’est pas en repos, car un Jeune Jesuite fait imprimer contre tous ses ouvrages un gros in 4o, divisé en trois parties; il l’examine comme philosophe et comme Theologien, comme philosophe en tant que Cartesien et en tant que P. Mallebranche ce qu’il a de commun avec son maitre et ce qu’il a changé ou ajouté a ses dogmes. L’ouvrage est bien fait; j’en ai lu une grande partie en manuscrit.
J’ai parcouru le nouveau tome des memoires de l’Academie des Sciences; il m’a paru plus foible, moins rempli de choses qu’à l’ordinaire; il y a de jolies observations de M. Maraldy sur les Abeilles; l’eloge de Mr Cassini n’est pas mal. Si Fontenelle n’avoit pas un faux gout de bel esprit et qu’il put resister à des traits de plaisanterie un peu bourgeoise, ce qu’il ecrit vaudroit mieux.
Son disciple Mr de la Motte est bien malmené par Mad. Dacier. Notre pays est trop aimable, nous en sommes à disputer si Homere est un bon ou un mauvais poete, il y a guerre ouverte entre les caffez et les gens de lettres.
O saeclum insipiens et inficetum! est tout ce qu’on peut tirer de moi.
Le P. Hardouin acheve sa table des Conciles qu’il fait avec grand soin et qui vaudra un commentaire. Il m’a promit de nous donner une nouvelle edition de Pline fort augmentée, et il va s’y mettre incessamment, elle est toute preste. Je souhaiterois qu’on ajouta à chaque article de cette histoire naturelle ce que le tems a fait trouver depuis Pline; il me semble que ce seroit un beau dessein.
J’aurai l’honneur de vous instruire exactement de ce qui se decidera dans l’Academie de Bourdeaux. Je suis avec beaucoup de respect, d’admiration et de reconnoissance etc.
Mons. l’abbé Conti et Mons. l’abbé Fraguier vous font mille complimens. Vous estes toujours au milieu de nous.
à Paris ce 1. d’Avril 1715.