Leibniz an Remond

Hanover 11. Fevrier 1715

GerhardtFrench

Vos lettres marquent tousjours également votre bonté et vos lumieres; je voudrois meriter les unes, et satisfaire aux autres. La défiance que j’avois de ma santé m’a empeché d’accompagner Mad. la Princesse de Galles: en effect la goutte m’a pris depuis; elle n’est point fort douloureuse, mais elle m’empeche d’agir autrement que dans le cabinet, où je trouve tousjours le temps trop court, et par consequent je ne m’ennuye point. Ce qui est un bonheur dans le malheur.

Je viens à vos difficultés, et je vous en remercie, Monsieur, car je ne demande pas mieux que d’en recevoir des personnes de votre sincérité et de votre penetration.

(1) Quant à la Metempsycose, je crois que l’ordre ne l’admet point; il veut que tout soit explicable distinctement, et que rien ne se fasse par saut. Mais le passage de l’ame d’un corps dans l’autre seroit un saut étrange et inexplicable. Il se fait tousjours dans l’animal ce qui s’y fait presentement: c’est que le corps est dans un changement continuel, comme un fleuve, et ce que nous appelons generation ou mort, n’est qu’un changement plus grand et plus prompt qu’à l’ordinaire, tel que seroit le saut ou la cataracte d’une riviere. Mais ces sauts ne sont pas absolus et tels que je desapprouve; comme seroit celuy d’un corps qui iroit d’un lieu à un autre sans passer par le milieu. Et de tels sauts ne sont pas seulement defendus dans les mouvemens, mais encor dans tout ordre des choses, ou des verités. C’est pourquoy j’ay montré à Mr. Hartsoeker, dans des lettres qui ont eté inserées il n’y a pas long tems dans les Memoires de Trevoux, que la supposition du vuide et des Atomes nous meneroit à de tels sauts. Or comme dans une ligne de Geometrie il y a certains points distingués, qu’on appele sommets, points d’inflexion, points de rebroussement ou autrement, et comme il y a des lignes qui en ont d’une infinité, c’est ainsi qu’il faut concevoir dans la vie d’un animal ou d’une personne les temps d’un changement extraordinaire, qui ne laissent pas d’etre dans la regle generale: de même que les points distingués dans la courbe se peuvent determiner par sa nature generale ou son Equation. On peut tousjours dire d’un animal, c’est tout comme icy, la difference n’est que du plus au moins.

(2) Puisqu’on peut concevoir que par le developpement et changement de la matiere, la machine qui fait le corps d’un animal spermatique, peut devenir une machine telle qu’il faut pour former le corps organique d’un homme: il faut qu’en même temps l’ame de sensitive seulement soit devenue raisonnable, à cause de l’harmonie parfaite entre l’ame et la machine. Mais comme cette harmonie est preétablie, l’etat futur etoit déja dans le present, et une parfaite intelligence reconnoissoit il y a long temps dans l’animal present l’homme futur, tant dans son ame à part, que dans son corps à part. Ainsi jamais un pur animal ne deviendra homme, et les animaux spermatiques humains, qui ne viennent pas à la grande transformation par la conception, sont de purs animaux.

(3) Il y a sans doute mille dereglemens, mille desordres dans le particulier. Mais il n’est pas possible qu’il y en ait dans le total, même de chaque Monade, parce que chaque Monade est un miroir vivant de l’Univers suivant son point de veue. Or il n’est pas possible que l’Univers entier ne soit pas bien reglé, la prevalence en perfections etant la raison de l’existence de ce systeme des choses, preferablement à tout autre systeme possible. Ainsi les desordres ne sauroient estre que dans les parties. C’est ainsi qu’il y a des Lignes de Geometrie, desquelles il y a des parties irregulieres; mais quand on considere la ligne entiere, on la trouve parfaitement reglée suivant son Equation ou la nature generale. Donc tous ces desordres particuliers sont redressés avec avantage dans le total, même en chaque monade.

(4) Quant à l’inertie de la matiere, comme la matiere elle même n’est autre chose qu’un phenomene, mais bien fondé, resultant des monades, il en est de même de l’inertie, qui est une proprieté de ce phenomene. Il faut qu’il paroisse que la matiere est une chose qui resiste au mouvement, et qu’un petit corps en mouvement ou en force ne puisse pas en donner à un grand en repos, sans perdre de la sienne; autrement l’effect surpasseroit sa cause, c’est à dire, dans l’état suivant il y auroit plus de force, que dans l’état precedent; ainsi il paroît que la matiere est une chose qui resiste au mouvement qu’on tache de luy donner. Mais dans l’interieur des choses, comme la realité absolue n’est que dans les monades et leur perceptions, il faut que ces perceptions soyent bien reglées, c’est à dire, que les regles de convenance s’y observent, comme est elle qui ordonne que l’effect ne doit point surpasser sa cause. Si la matiere estoit une substance, comme on la conçoit vulgairement, elle ne pourroit point (sans miracle) observer les regles de la convenance, et laissée à elle-même, elle observeroit certaines loix brutes, dependantes d’une necessité mathematique, absolument eloignées de l’experience. J’en ay dit quelque chose il y a bien des années dans un des Journaux de Paris, en repondant, je crois, à un M. l’Abbé Catelan; et je suis faché de n’estre pas maintenant en estat d’en marquer l’année et le nombre. Au reste, comme les Monades sont sujettes aux passions (excepté la primitive), elles ne sont pas des forces pures; elles sont le fondement non seulement des actions, mais encore des résistances ou passibilités, et leur passions sont dans les perceptions confuses. C’est ce qui enveloppe la matiere ou l’infini en nombre.

Vous voyés, Monsieur, que je fais des efforts pour tacher de vous contenter tousjours, comme vous voyés, par les mêmes principes: mais je ne say si j’ay reussi. S’il vous reste des difficultés, plus elles seront expliquées, plus seray j’en etat d’y entrer et de me rendre, ou de vous satisfaire.

J’ay tousjours esté fort content, même dès ma jeunesse, de la morale de Platon, et encore en quelque façon de sa Metaphysique: aussi ces deux sciences vont elles de compagnie, comme la mathematique et la physique. Si quelcun reduisoit Platon en systeme, il rendroit un grand service au genre humain, et l’on verroit que j’y approche un peu. Feu M. Boileau a parlé un peu trop en Janseniste, en appelant les anciens ces antiques damnés. Les Jesuites sont plus raisonnables sur ce chapitre. Mais je crois que M. Boileau a voulu railler. Quand j’etois jeune garçon, les etudians de mon age chantoient: Summus Aristoteles, Plato et Euripides, ceciderunt in profundum.

Je ne savois pas que Mylord Shaftsbury etoit l’auteur du petit livre sur l’utilité de la raillerie, lorsque je fis des remarques là dessus. Aussi ne les donnay je à personne, me contentant de les avoir fait lire à Madame l’Electrice. Je trouvay par après que M. le Comte de Shaftsbury s’etoit merveilleusement corrigé dans le progrès de ses meditations, et que d’un Lucien il etoit devenu un Platon: metamorphose asseurement fort extraordinaire, et qui me le fait fort regretter. Ainsi je luy parlay tout d’un autre ton, en faisant des reflexions sur ses caracteres. Cependant je vous enverray une copie de mes premieres remarques.

Mais voicy maintenant de petites reflexions d’une toute autre nature, que je prends la liberté, Monsieur, de vous envoyer, et je vous supplie, apres les avoir lues, et même fait copier (si vous le voulés) de les mettre dans la lettre sub sigillo volante, adressée à M. l’Abbé de St. Pierre, que je vous prie de faire cacheter et de l’envoyer ainsi à M. l’Abbé Varignon avec la lettre pour luy; car c’est lui qui m’a envoyé celle de Mr. l’Abbé de St. Pierre, avec son ouvrage du Projet de la Paix perpetuelle, sur lequel l’auteur m’a demandé mon sentiment. Ce Projet marque beaucoup de bonne intention, et contient des raisons solides. Il est tres seur que si les hommes vouloient, ils se pourroient delivrer de ces trois grands fleaux, la guerre, la peste, et la famine. Quant aux deux derniers, chaque Souverain le peut; mais contre la guerre il faudroit cet accord des Souverains qu’il est difficile d’obtenir. Cette matiere curieuse pouvoit recevoir de plus grands embellisemens, sur tout par l’Histoire.

Je m’imagine que M. Sully, l’Anglois, est enfoncé dans quelque ouvrage mécanique, et qu’il sera assidu chez Messieurs de l’Academie; car il est fort appliqué à sa profession. Je ne say s’il vous aura donné un petit Traité sur la maniere de bien gouverner les horloges à pendule et les montres à spirale, qu’il a fait imprimer à Vienne. Il y a joint une petite lettre sur l’invention de ces choses, que je luy ay écrite. Il est asseurement capable d’y faire quelque chose de bon. Et comme il est jeune, laborieux et ingenieux, je l’ay exhorté à entreprendre un ouvrage complet sur l’horlogerie, qui nous manque encore. Il y a mille jolies inventions qui meriteroient d’etre décrites. Ainsi fungor vice cotis. Cependant vous ferés bien, Monsieur, de le faire appeler: il m’a paru modeste et officieux; il a peutétre eu peur de vous importuner. Je n’espere pas qu’il sera allé quelque part: en ce cas il auroit tort de n’avoir pas pris congé de vous; et j’espere encor plus qu’il ne sera point tombé malade.

Vous aurez la bonté, Monsieur, de marquer à M. l’Abbé Conti et à M. l’Abbé Fraguier, combien je leur suis obligé de leur bontés et de leur bons souhaits, que je rends de tout mon coeur pour beaucoup d’années. M. Hermann et M. Bourguet m’ont dit des merveilles de M. l’Abbé Conti. Je souhaite qu’il fasse part au public de ses meditations belles et singulieres. M. l’Abbé Fraguier ne m’est pas seulement connu par votre moyen, il y a long temps qu’on me l’a loué comme un excellent poëte, et comme un excellent philosophe; encore dernierement M. le Comte de Bonneval m’a fait son eloge à Vienne. J’attends avec impatience l’ouvrage dont vous me parlés, Monsieur, et qui rendra vos belles statues vivantes.

Le R. P. de Tournemine m’a fait savoir qu’on a fait reimprimer mon ouvrage à Paris, et qu’il ne se debite pas mal. S’il etoit vendu, on pourroit songer à une nouvelle Edition, et vous en seriés le maitre, Monsieur, et me feriez plus d’honneur que je ne merite, en voulant prendre soin de ce qui la pourroit embellir, comme feroient sans faute les deux beaux poëmes de M. l’Abbé Fraguier. Si quelque personne profonde et sincere à Paris nous vouloit donner quelques objections dignes d’etre resolues, on en pourroit profiter. J’accepte de tout mon coeur l’offre obligeante que vous me faites, Monsieur, de me communiquer des nouvelles de votre republique des lettres. Mais vous avés oublié de m’en donner de M. votre frere, qui est si profond, et sur le souhait que j’ay fait qu’il veuille se donner le loisir de traiter mathematiquement et physiquement de toute sorte de jeux, et de les expliquer plus distinctement pour des etrangers, ou pour des gens qui ne les connoissent pas assés, et même pour la posterité. Je l’ay dit plus d’une fois: les hommes ne paroissent jamais plus ingenieux que dans les jeux et dans le badinage; et les philosophes en doivent profiter pour perfectionner l’art des arts, qui est l’art de penser.

Je crois que la voye de M. de Martine sera tousjours la meilleure pour une communication prompte et seure.

N’y at-il pas aujourdhuy à Paris une poste particuliere pour la ville, comme il y en a à Londres qui s’appele penny-post? On y peut faire rendre seurement et promptement des lettres, en les envoyant seulement au bureau du quartier, sans avoir besoin d’envoyer des valets bien loin. Je ne say si le bureau d’adresse a eté retabli à Paris; il y a eté commencé et abandonné plus d’une fois. Cependant celuy de Londres subsiste; on l’appele House of intelligence. Oserois je encor vous faire une priere, Monsieur? Il y a un habile homme à Paris, Auditeur de la chambre des Comptes, qui a donné une seconde Edition de l’ouvrage genealogique du P. Anselme sur la Maison Royale et les Officiers de la Couronne de France, où il a mis beaucoup du sien. Il promet un ouvrage sur les origines et genealogies des Maisons Souveraines de l’Europe. Je voudrois le connoitre et entrer en quelque commerce avec luy, parce que je suis quelques fois arreté sur ces origines, que je ne puis me dispenser de toucher. Ainsi je vous supplie de m’informer de son nom et de ses circonstances. Mons. d’Hozier vit il encore? Je suis avec zèle et obligation, Monsieur, votre etc

Hanover 11. Fevrier 1715.

P.S. Dans le Journal Literaire de Hollande des mois de Juillet et d’Aoust il y a un endroit pag. 459, où il est dit que l’Academie de Bourdeaux donnera un prix à celuy qui expliquera le mieux les variations du Barometre. M. le Duc de la Force, Protecteur de l’Academie, fera donner une Medaille à celuy à qui l’Academie adjugera le prix. Je doute qu’on puisse apporter quelque chose de fort nouveau là dessus, apres la raison que j’ay donnée, pourquoy ordinairement le barometre est plus haut dans un temps serein, et plus bas quand il va pleuvoir, qui est que les gouttes qui tombent ne pesent plus dans le cylindre d’air. M. de Fontenelle parle amplement de mon explication dans l’Histoire de l’Academie des Sciences de l’an 1711. Les irregularités qui font manquer la regle, viennent principalement des vents. Je suis cependant curieux d’apprendre ce qu’on y decidera le premier May prochain.