Remond an Leibniz
à Paris ce IX de Janvier 1715
Tout le monde vouloit ici que vous fussiez arrivé en Angleterre avec la princesse de Galles; on l’avoit mandé d’Hanover, on l’avoit ecrit de Londres, et il y avoit mesme des gens à qui vous n’avez jamais ecrit, à qui vous n’ecrirez jamais, qui avoient receu de vos lettres dattées de Windsor. Je le souhaitois fort dans l’esperance que bientost degouté de ce pays là, vous seriez tenté de venir faire un tour ici où la grande admiration qu’on a pour vous étouffe l’envie naturelle aux hommes. Mais je savois deja (car j’avois ecrit en Angleterre pour estre bien instruit) que vous n’attristiez point les Anglois par votre presence importune, uris enim fulgore tuo, et la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’ecrire d’Hanover le 17 de Decembre1, m’a apprit que vous comptiez de passer tout l’hyver dans votre cabinet. Je souhaite que vous en sortiez sain, gaillard, et dispos cum Zephyris et hirundine prima.
Je ne doute point que vos collections historiques ne soient tres curieuses et tres sures, et vous saurez les rendre instructives par une belle preface. J’ai été charmé de celle de votre Diplomatique; il n’appartient qu’à vous et à Grotius de faire des Prolegomenes, les autres n’en font que pour debiter du verbiage.
Il est vrai, Monsieur, que votre dernier ecrit m’a donné de nouveaux plaisirs et de nouvelles lumieres. Vous estes curieux, dites vous, d’en savoir la raison et vous la dites vous mesme. La maniere dont vous vous y estes expliqué est plus populaire: cette humanité de votre part m’a mis à portée de comprendre mieux vostre systeme et par consequent a augmenté mon admiration. Il me reste quelques scrupules que j’ose vous avouer, dans la confiance que j’ai en vos bontez. Les voicy proposez tres simplement:
1. Je souhaiterois une explication un peu etendue et eclaircie par quelques experiences de cette proposition, à laquelle d’ailleurs je puis refuser mon consentement: il n’y a donc point de metempsycose, mais il y a metamorphose. Je vous avouerai que dans ma premiere jeunesse j’ai cru pendant quelque tems la metempsycose.
2. Comment (physiquement parlant et sans emploier des termes abstraits ni metaphoriques) par quels moiens, par quels degrez une Monade centrale et dominante qui constitue dans un certain tems un animal, peut venir dans un autre à faire ou plustost à estre un Monsieur de Leibniz.
3. Dans ce systeme aucun dereglement est il possible, est il concevable, soit dans le physique, soit dans le moral?
4. Qu’est ce que l’Inertie de la matiere, s’il n’y a que des Monades, c’est à dire que des forces jointes ensemble?
Quand vous serez fatigué de la recherche des veritez individuelles, vous me ferez un tres grand plaisir de m’instruire et de m’eclaircir sur ces veritez universelles. Le soleil repand sa lumiere avec la mesme bonté sur tous les objets et je puis vous comparer à lui sans craindre de donner dans le Phebus.
J’ai copié moi mesme et je relis souvent la recension que vous avez faitte des ouvrages de feu mylord Schaftsbury. C’est un petit ecrit qui seul pourroit faire juger de vous. Le bon M. Coste qui est presentement en Angleterre, y a été retenu par la veuve de ce mylord, pour entreprendre, à ce que je crois, l’education de son fils unique. Il m’a promis de traduire le traité systematique sur le vrai merite. Je l’y ai engagé plus pour les autres que pour moi, qui ne crois pas, que sur la morale on puisse n’en ajouter à Platon qui en a fait un systeme complet, et qui me paroit demontré dans son grand dialogue qui devroit avoir pour titre de la vertu à la place de celui qu’il a cependant dès le tems d’Aristote de la Republique. Mais il est bon d’entretenir souvent les hommes du juste et de l’injuste et de les ramener aux vrais principes qui conviennent à la dignité de leur nature. Car il me paroit que les Philosophes mesme ou ceux qu’on appele ainsi dans ces derniers siecles, ont cru l’estre plustost par inventer des systemes metaphysiques, c’est à dire donner un tour nouveau aux anciens, ou par des experiences manuelles de Physique que par une grande elevation d’ame et une regle parfaitte de moeurs. Ainsi on pourroit dire de la Philosophie ce que vous avez dit dans cette admirable preface de la Theodicée sur la Religion et qu’on la fait plus consister dans les formulaires que dans la pieté. Il me semble qu’au moins à cet egard les anciens quoique payens et appelez assez sottement par feu mon bon ami M. Despreaux ces antiques damnez ont un grand avantage sur les posterieurs Chretiens. Outre cela depuis quelque tems la detestable doctrine d’Hobbes, Spinosa, Lock etc. tant de fois refutée par Socrate dans la personne de Calliclés et dans celle de Thrasymaque, gate beaucoup d’esprits qui se croient fort par nier l’existence de Dieu et celle de la vertu, que je ne crois pas une seule erreur, mais deux erreurs qui quoique grossieres sont distinctes et à la rigueur independantes. Ces raisons m’ont fait prier Mr Coste de traduire en françois ce petit traité. J’ai mesme souvent regret à la perte de celui de Brutus de Virtute; je crois neanmoins qu’il estoit bien sec malgré son gout pour le style de Lysias. Je me flatte que vous serez de mon avis en ce que je pense sur la pluspart des philosophes modernes dont j’en excepte quelques uns et sur tout mon ami Gassendy, malgré ses dogmes qui ne sont pas tres purs, sans parler de Monsieur de Leibniz, plus grand que tous en tout.
Si les remarques que vous avez faittes sur l’utilité de la raillerie contiennent quelque chose de plus que ce que vous avez mis dans votre recension, je vous supplie tres humblement et tres instamment de me les envoier avec la notice que vous m’avez promise de me donner aussitost que vous seriez retourné à Hanover, de tous vos ouvrages soit imprimez à part soit dispersez dans les differens Journaux. Mais que ces envois n’incommodent point M. Martine, addressez les moi tout simplement par la poste au Palais Royal; plus les pacquets seront gros et plus je les recevrai avec plaisir. Plut à Dieu que je depensasse la moitié de mon revenu à paier le port de vos lettres.
Votre Mr de Sully est un homme admirable et qui ne me paroit pas si reglé que les horloges qu’il fait. En arrivant il me vient voir trois jours de suite; je le reçois comme un homme qui me vient de votre part et qui m’apporte un tresor; je l’envoie mesme à tout ce qu’il a curiosité de connoitre. Depuis ce tems là, je n’en ai pas oui parler. Je le crois cependant encore à Paris, puisque Mr le D. d’Aremberg ne s’en est pas encore retourné. J’ai prié un ami de Mons. d’Aremberg de dire à M. de Sully, que si vous l’aviez cru encore à Paris, il auroit eu de vos nouvelles.
Mons. l’abbé Conti et Mons. l’abbé Fraguier m’ont chargé de vous souhaiter une bonne et heureuse année. Ils vous font mille complimens. J’attends de M. l’abbé Fraguier un poeme perfectum ingenio, elaboratum industria. J’ai acquis trois bustes de marbre, admirables, de Platon, de Socrate et d’Aristote, dont j’ai orné mon cabinet. Il veut les couronner de fleurs, et les Graces sont presentement occupées à les lui cueillir dans le jardin des Muses. Aussitost que j’aurai receu mon bouquet, je vous en ferai part. Cela me donne une pensée. Je voudrois bien qu’on fit une edition de votre Theodicée en deux volumes, qu’on y emploiast de tres beau papier et de tres beaux caracteres; je voudrois aussi avec votre permission qu’on y mit au commencement la piece de vers que M. l’abbé Fraguier a eu l’honneur de vous addresser ou mesme les trois pieces qui se suivent celle qu’il m’addressa et qui attira la vostre avec sa reponse, et qu’on mit à la fin du livre votre dernier ecrit qui a pour titre Principes de la nature et de la Grace fondez en raison. Dites moi votre sentiment sur ce projet, car de cela non plus que de la notice que j’attends, je ne ferai aucun usage qu’avec votre agrement et mesme que par vos ordres.
Avant que de finir, trouvez bon que je m’offre à vous instruire exactement de tout ce qui se fera ici de nouveau sur les sciences et sur les bonnes lettres, mais c’est à condition que vous me fournirez une voye pour vous faire tenir tres promtement ce que vous me marquerez exciter votre curiosité. Je crois vous avoir deja demandé cette mesme faveur.
J’ai donné à Monsieur Asberg, conseiller du Duc de Wolfenbutel, une grande lettre pour vous. Je crois que vous l’aurez receue presentement. C’est un tres honnete homme et tres aimable que Monsieur Asberg, et tres digne de l’honneur de votre amitié.
à Paris ce IX de Janvier
1715.
Mille pardons de la prolixité de ma lettre.
Je tournerai encor la page, puisque sans y faire reflexion et donnant un peu trop dans la simplicité philosophique, je finissois à l’antique. Je reprends donc les manieres modernes et françoises et je vous assure que je suis et serai toute ma vie avec le plus profond respect etc.
- 1Dieser Brief fehlt.