Remond an Leibniz

à Paris ce 12 d'Octobre 1714

GerhardtFrench

Je vous avouerai qu’apres avoir lu une partie de ce que vous avez communiqué au public de votre systeme philosophique, je croiois en avoir une idée assez distincte. L’excellent ecrit que vous m’avez fait l’honneur de m’envoier par M. Sully m’a confirmé, et quoique vous y usiez encore de beaucoup de reserve, je vous trouve plus declaré dans ce dernier ouvrage. Si les hommes ne veulent point accorder l’usage des metaphores et des comparaisons, qu’ils accordent donc la liberté d’expliquer ou du moins d’exposer ce qu’on pense sans detour. Ce menagement que les Philosophes ont toujours eu pour le vulgaire, a mis bien souvent de l’obscurité dans leurs ecrits et a beaucoup nui à la connoissance du vrai. Les Payens n’ont pas laissé d’estre un peu timides, ainsi il n’est pas etonnant qu’on le soit devenu beaucoup davantage; il y a bien des raisons pour cela.

Il m’a semblé que vous feriez bien de faire un second tome à la Theodicée, qui commenceroit par votre Dynamique, ensuite viendroient differents ecrits sur ces memes sujets, repandus dans les Journaux. Ce recueil seroit terminé par ce dernier ecrit. Ce second tome serviroit d’eclaircissemens à la Theodicée et formeroit un corps complet de doctrine. J’ai rassemblé et copié moi mesme pour mon instruction et pour mon plaisir une partie de ces pieces detachées, mais je vous en demande une notice exacte, afin que rien ne m’echappe. En verité, je vous exhorte à faire imprimer ensemble cette collection qui donneroit un grand jour à differens endroits de la Theodicée et qui exposeroit aux philosophes toute la beauté et toute la profondeur de vos sublimes et divines meditations.

Le projet de comparer vos dogmes avec ceux des anterieurs me charme, mais vous seul pourriez l’executer. Une petite dissertation sur ce sujet enrichiroit bien le recueil que je vous demande. Ce que je connois dans les anciens ne s’y oppose point, et je suis sur que vous les rameneriez presque tous à vos sentimens.

La philosophie orientale dont vous me parlez n’est gueres connue. Stanley a pretendu nous la mettre au net, mais Stanley n’estoit point philosophe. Qu’est ce qui reunit tout hors Monsieur de Leibniz? C’est cependant tres digne de curiosité. Je ne crois pas qu’on ait encore rien fait de fort bon sur un sujet si important et si digne d’une attention particuliere.

Les Chinois sont plus connus, et j’ai lu un petit traité du R. P. Longobardi, Jesuite, dont j’ai été tres satisfait. Je voudrois savoir, si vous le connoissez, et avoir, si cela ne vous incommodoit pas, votre jugement un peu etendu sur le systeme de ces gens là, dans lequel j’ai cru trouver bien du bon. Il m’a paru par un petit dialogue que le R. P. Mallebranche a fait imprimer que cet habile homme pensoit assez comme moi, car selon cet ecrit il y a peu de difference entre le lettré et le Malebranchiste, ils seroient d’accord aisement.

La nouvelle que vous allez en Angleterre m’a comblé de joie. Serez vous si prés de la France, sans etre tenté de venir y faire un tour? Je vous avoue que je prefererois l’honneur de vous entretenir quelque tems à la couronne d’Angleterre.

Je suis avec beaucoup de respect etc.

à Paris ce 12 d’Octobre 1714.