Remond an Leibniz. à Paris ce 2 de Septembre (1714)
J’ai été consolé de ne point recevoir l’éclaircissement que vous me faites l’honneur de me promettre sur les Monades par ces mots qui m’annoncent un profit infini et les plaisirs plus qu’infinis qui le suivent naturellement, il m’a cru sous la main. J’ai dit bien des fois que la plus longue note de Grotius me paroissoit toujours la meilleure; je puis dire bien mieux la même chose de vos ecrits dont je recherche tous les jours ce qui s’en peut trouver en quelque lieu que ce soit. J’ai lu, relu et medité une partie de ce qui en est repandu dans les differens Journaux, la Theodicée m’en a paru plus belle ou plustost plus divine. C’est la Venus de Medicis en choses intellectuelles, et soit que j’en contemple le tout ensemble, soit que j’en examine chaque partie, sæbaV m) Écðei eÎsorównta. Ce qu’il y a de singulier, c’est que les sentimens que l’ouvrage inspire passent à l’ouvrir, on admire l’un et on adore l’autre. Je ne vous declare que ce que je sens et ce qui se passe en moi. Si je suis charmé du systeme, je le suis encore plus, s’il est possible, de la personne. L’homme y paroit aussi grand que le philosophe et vous m’avez prouvé la verité de ce que j’avois toujours eu dès qu’on est superieur aux autres par les lumieres, on l’est aussi par la sagesse. Je vous rends mille graces de m’avoir confirmé dans un principe qui me paroit d’ailleurs si raisonnable. En verité, n’est ce pas cet accord qui constitue le vrai merite, et à quoi serviroient les connoissances les plus sublimes et les plus exactes, si elles ne rendoient pas plus moderé, plus vertueux et plus parfait? Je vous avouerai en passant qu’à cet egard M. Gassendi me paroit avoir eu quelque avantage sur M. Descartes, au moins autant qu’on en peut juger par leurs ecrits et c’est ce qui m’avoit gagné le coeur en faveur de M. Gassendi bien plus que sa philosophie n’avoit contenté mon esprit.
J’ai oui parler des objections de M. Bourguet, et Monsieur l’abbé Conti a eu la bonté de me communiquer celles qu’il a envoyées à M. Wolfius. Elles m’ont paru profondes, mais il s’en faut bien que j’en aie trouvé aucune indissoluble ni mesme assez forte pour ebransler votre systeme qui sera toujours l’admiration et fera toujours le contentement des bons esprits, qui se donneront le loisir de le mediter dans toute son etendue qui est immense avec la simplicité de ses principes.
Vous nous feriez plaisir de faire traduire en Latin ou en françois la dissertation de M. Wolfius sur l’Ame. Mais je ne le desire que dans la supposition qu’elle contient vos pensées ou qu’elle vous sera une occasion de nous les communiquer. Il faut avouer que la matiere est interessante et difficile, quoique vous l’ayez deja eclaircie, à ce qui me semble, autant qu’elle peut l’estre en cette vie et par tous les secours de la Theologie naturelle la plus lumineuse.
Je commence deja à vous remercier tres humblement de l’honneur que vous me preparez dans la personne de Monsieur le Comte Jorger. Je tacherai de me faire instruire du moment qu’il arrivera ici, pour le prevenir en allant l’assurer de mes respects et en mesme tems de mon admiration pour son illustre ami. Si magnum est laudari a laudato viro, quid a Leibnizio? Il me trouvera bien ignorant sur toutes choses et principalement sur ce qui regarde Raimond Lulle, dont jusqu’à vous je n’avois pas oui parler d’une maniere à me donner de la curiosité pour les ecrits. Mais tout vous est bon, et vous savez mieux que Virgile colligere gemmas ex stercore. Je mettrai votre Comte aux mains avec nostre Chymiste Homberg. Je ne fais pas grand cas d’un artiste qui se croit un grand philosophe, mais j’en fais beaucoup du philosophe qui se sert de l’Artiste comme celuicy se sert de sa pincette.
Outre M. Lock dont les Anglois firent tant de vanité, ils ont un M. Cudworth dont ils parlent avec de grandes exaggerations. Il ne m’est connu que par les extraits que Monsieur le Clerc a faits de ses oeuvres dans sa bibliotheque choisie. Nous ne sommes pas en tout du mesme sentiment sur ce philosophe. Je conviens avec lui qu’il marque beaucoup d’esprit et une grande erudition, mais 1o. quoique sur quelques articles mesme assez importants il m’ait paru juger de Platon plus sainement que le commun des savants, il s’en faut bien que je le trouve un parfait Platonicien, comme Ciceron trouvoit Caton un parfait Stoicien. A cette occasion je vous demanderois volontiers, par quel sort le plus sage des philosophes n’a gueres fait que des fous principalement depuis J. C. 2o. Je ne puis concevoir ni recevoir ces Natures Plastiques qui sont si cheres d M. le Clerc; je lui ai avoué ingenuement ma grossiereté et qu’elles ne me paroissoient pas lever les difficultez ni mesme les diminuer en rien.
M. le Clerc dans sa derniere lettre, apres m’avoir parlé avec de grands eloges de M. Cudworth et avec beaucoup de tendresse de ces Natures Plastiques, me parle d’Henry Morus, ami particulier de M. Cudworth, comme d’un visionnaire. Quand mon relieur m’aura apporté ses ouvrages, je verrai ce qui en est ou plustost ce qui m’en semblera. Le titre de visionnaire se donne souvent à des gens qui à la rigueur ne le meriteroient pas.
Apres tout ces Anglois ont leur merite, quoique inferieurs au chancelier Bacon qui me paroit avoir été un grand genie et du premier ordre.
Madame a été extremement touchée de la perte qu’elle a faitte à la mort de la princesse Sophie. J’avois conçu une haute estime pour son merite par le gout extraordinaire et par la grande confiance qu’elle avoit pour vous. Elle honnoroit son siecle et l’attachement sincere que vous aviez pour elle, l’honnoroit encore davantage.
Il y a ici un Allemand, bon et honnete homme, de vos amis et qui compte d’avoir bientot l’avantage de vous voir à Hanover ou à Wolfenbutel. J’aurai l’honneur de vous ecrire par lui et de vous instruire exactement de ce qui regarde les lettres et les gens de lettres de ce pays cy. Permettez moi seulement de vous parler avec toute la liberté d’un philosophe et toute la confiance d’un ami et comme si j’avois l’honneur de vous entretenir dans votre cabinet.
Mais cette paix si heureuse ne vous donneroit elle pas envie de venir faire un tour dans un pays où vostre merite est si reconnu? Sans l’aversion invincible que j’ai pour les pays septentrionaux et pour le froid, ennemi de la nature, ennemi mortel de toute nature delicate et qui m’a presque rendu Manichéen, ce que n’auroient jamais pu faire les argumens de M. Bayle, j’irois assurement en Allemagne pour y voir un homme dont un quart d’heure de conversation me donneroit plus de plaisir que ne paroit m’en donner le soleil de l’Italie. Si vous saviez combien j’aime le soleil, vous sentiriez toute la force de mon admiration et toute la vivacité des desirs qu’elle m’inspire.
Je vous supplie de me pardonner la longueur de ma lettre et l’ennui qu’elle vous aura donné. Cependant je finis encore malgré moi en vous faisant mille remerciemens tres humbles de la part de M. l’abbé Conti et de M. l’abbé Fraguier qui sont tres sensibles à l’honneur de votre souvenir,
en vous suppliant d’avoir toujours de la bonté pour moi et de me croire pour toute ma vie avec un attachement inviolable etc.
à Paris ce 2 de Septembre (1714).