Leibniz an Remond
Vienne 26 d'Aoust 1714
Vienne 26 d’Aoust 1714.
J’espere que ma reponse du mois passé vous aura eté bien rendue. Je me sers maintenant de l’occasion de M. Sulli, horologer Anglois, dont le merite n’est pas ordinaire, et qui est bien versé dans les Mathematiques, pour vous envoyer un petit discours que j’ay fait icy pour Mgr. le Prince Eugene sur ma Philosophie. J’ay esperé que ce petit papier contribueroit à mieux faire entendre mes meditations, en y joignant ce que j’ay mis dans les Journaux de Leipzig, de Paris, et de Hollande. Dans ceux de Leipzig je m’accommode assés au langage de l’Ecole, dans les autres je m’accommode davantage au style des Cartesiens, et dans cette derniere piéce je tache de m’exprimer d’une maniere qui puisse être entendue de ceux qui ne sont pas encore trop accoutumés au style des uns et des autres.
Si apres cela, Monsieur, vous trouvés encor des difficultés dans ce que j’ay donné au public, vous aurés la bonté de les marquer. Elles me donneront occasion de mieux eclaircir la matiere. Si j’en avois le loisir, je comparerois mes dogmes avec ceux des anciens et d’autres habiles hommes. La verité est plus repandue qu’on ne pense, mais elle est tres souvent fardée, et tres souvent aussi enveloppée et même affoiblie, mutilée, corrumpue par des additions qui la gâtent ou la rendent moins utile. En faisant remarquer ces traces de la verité dans les anciens, ou (pour parler plus generalement) dans les anterieurs, on tireroit l’or de la boue, le diamant
de sa mine, et la lumiere des tenebres; et ce seroit en effect perennis quaedam Philosophia.
On peut meme dire, qu’on y remarqueroit quelque progrès dans les connoissances. Les Orientaux ont eu des belles et grandes idées de la Divinité; les Grecs y ont adjouté le raisonnement et une forme de science. Les Peres de l’Eglise ont rejetté ce qu’il y avoit de mauvais dans la Philosophie des Grecs. Mais les Scholastiques ont taché d’employer utilement pour le Christianisme, ce qu’il avoit de passable dans la Philosophie des Payens. J’ay dit souvent, aurum latere in stercore illo scholastico barbariei; et je souhaiterois qu’on pût trouver quelque habile homme versé dans cette Philosophie Hibernoise et Espagnole, qui eût de l’inclination et de la capacité pour en tirer le bon. Je suis asseuré qu’il trouveroit sa peine payée par plusieurs belles et importantes verités. Il y a eu autres fois un Suisset, qui avoit mathematisé dans la Scholastique: ses Ouvrages sont peu connus, mais ce que j’en ay vu m’a paru profond et considerable. Jules Scaliger en a parlé avec estime; mais Vives en a parlé avec mepris. Je me fierois davantage à Scaliger; car Vives estoit un peu superficiel.
Je ne trouve pas que les sentimens du R. P. Mallebranche soyent trop éloignés des miens. Le passage des Causes occasionnelles à l’Harmonie préétablie ne paroist pas fort difficile. Un certain M. Parent, qui est de l’Académie Royale des Sciences, et qui a voulu me refuter par cy par là, veut faire croire que je n’ay rien adjouté à la doctrine des causes occasionnelles; mais il ne paroist point avoir consideré que selon moy, les loix des corps ne sont point derangées, ny par Dieu ny par l’ame. Le R. P. Dom François Lami, Benedictin, a aussi voulu me refuter dans son Livre de la Connoissance de soy même. Il ne m’avoit point entendu comme il falloit, et je crois que ma reponse aura eté mise dans un des Journaux de Paris. Je ne sache point qu’il ait repliqué. Je ne say pas non plus s’il y a eu une recension de ma Theodicée dans le Journal des Savans. Au reste, je prends la liberté de vous recommander M. Sulli, et je suis avec zele etc.
P.S. J’espere partir bientost d’icy, et je ne say si je ne feray pas un tour en Angleterre. Si je dois recevoir l’honneur de vos lettres, on peut tousjours les adresser à Hanover.