Leibniz an Remond

Vienne Juillet 1714

GerhardtFrench

Vienne Juillet 1714.

J’esperois de joindre à cette lettre quelque Eclaircissement sur les Monades que vous paroissés demander, mais il m’a crû sous la main, et bien des distractions m’ont empeché de l’achever si-tot. Et vous savés bien, Monsieur, que ces sortes de considerations demandent du recueillement. Ainsi je n’ay point voulu tarder d’avantage de repondre à l’honneur de votre lettre, où je trouve la continuation d’une bonne opinion extraordinaire que vous avés de mes meditations, que je souhaiterois de pouvoir meriter, en levant les difficultés qui peuvent encore vous arrester.

Il est vray que ma Theodicée ne suffit pas pour donner un corps entier de mon Systeme, mais en y joignant ce que j’ay mis en divers Journaux, c’est à dire, de Leipsig, de Paris, de M. Bayle, et de M. Basnage, il n’en manquera pas beaucoup, au moins quant aux principes. Il y a à Venise un savant François, nommé M. Bourguet, qui m’a fait des objections; je crois qu’il est connu de M. l’Abbé Conti. Mais ces objections ont eté envoyées à M. Herman, et je les trouveray à mon retour à Hanover; car je n’ay pas voulu qu’on les envoyât icy, où je suis un peu trop empeché. Messieurs Herman et Wolfius ont receu les remarques de M. l’Abbé Conti sur mon systeme; j’espere qu’ils m’en feront part, et je tacheray d’en profiter. Vous n’estes pas le premier, Monsieur, qui m’ait parlé de cet illustre Abbé, comme d’un esprit excellent, et j’ay de l’impatience d’en voir des productions pour en faire usage; car je ne doute point qu’elles ne servent à m’eclairer.

Monsieur Wolfius est entré dans quelques uns de mes sentimens; mais comme il est fort occupé à enseigner, sur tout les Mathematiques, et que nous n’avons pas eu beaucoup de communication ensemble sur la philosophie, il ne sauroit connoitre presque de mes sentimens que ce que j’en ay publié. J’ay vû quelque chose que des jeunes gens avoient écrit sous luy; j’y trouvay bien du bon, il y avoit pourtant des endroits dont je ne convenois pas. Ainsi s’il a écrit quelque chose sur l’Ame, en Allemand ou autrement, je tacheray de le voir pour en parler.

Puisque mes vers n’ont point deplu ny à Vous, Monsieur, ny à M. l’Abbé Fraguier, je m’etonne moins que M. le Cardinal de Polignac n’en a pas eté mal satisfait. Je vous supplie, Monsieur, de marquer mes respects à Son Eminence, et de la remercier par avance du précieux present qu’Elle me destine. Je souhaite qu’il paroisse au premier jour, afin que j’en puisse profiter encore pour perfectionner mes propres pensées. Je vous supplie aussi de faire mes complimens à M. l’Abbé Conti, dont j’honore beaucoup la personne et le merite.

Il y a icy Mons. le Comte Jörger, d’une des meilleures familles d’Autriche, qui pense à faire un tour en France où il a eté autres fois. Il a déja eté le premier des chambellans de l’Empereur Joseph, et il a esté employé dans des Ambassades comme Envoyé extraordinaire en Angleterre et à Turin; et outre qu’il fait tout ce qui peut orner un Courtisan, il a une connoissance extraordinaire, sur tout de cette partie de la Physique, qui donne la resolution des corps par le feu. Mais il a encore cela de singulier, qu’étant un grand estimateur de l’Art General du celebre Raymond Lulle, il sait s’en servir non pas comme le vulgaire pour faire des discours en l’air, mais pour mediter et pour en faire des applications aux realités. Il prefere Lulle à tous les modernes, même à M. des Cartes. Comme il pourra prendre la resolution d’aller en France, quand je ne seray plus icy, il m’a demandé, Monsieur, que je vous en ecrivisse par avance, afin qu’il aye un jour l’honneur de votre connoissance, ayant eté charmé de vos lettres. Ses belles qualités l’introduissent aisément par tout, mais il sait estimer les personnes qui vous ressemblent, et dont il seroit à souhaiter que le nombre fût plus grand.

Quand j’etois jeune, je prenois quelque plaisir à l’Art de Lulle; mais je crûs y entrevoir bien des defectuosités, dont j’ay dit quelque chose dans un petit essai d’ecolier intitulé de Arte Combinatoria, publié l’an 1666, et qui a esté reimprimé par apres malgré moy. Mais comme je ne meprise rien facilement (excepté les arts divinatoires, qui ne sont que des tromperies toutes pures) j’ay trouvé quelque chose d’estimable encore dans l’art de Lulle, et le Digestum Sapientiae du Pere Ives, Capucin, m’a fort plû, parce qu’il a aussi trouvé le moyen d’appliquer les generalités de Lulle à des particularités utiles. Mais il me semble que M. des Cartes est d’une toute autre profondeur. Cependant la Philosophie, quoyqu’elle ait avancé de beaucoup nos connoissances, a aussi ses defectuosités, qui ne sauroient maintenant vous etre inconnues.

Quant à M. Gassendi, dont vous desirés de savoir mon sentiment, Monsieur, je le trouve d’un savoir grand et étendu, tres versé dans la lecture des anciens, dans l’histoire profane et ecclesiastique, et en tout genre d’erudition; mais ses meditations me contentent moins à présent qu’elles ne faisoient quand je commençois à quitter les sentimens de l’Ecole, écolier encore moy même. Comme la Doctrine des Atomes satisfait à l’imagination, je donnay fort là dedans, et le vuide de Democrite ou d’Epicure, joint aux corpuscules indomptables de ces deux auteurs, me paroissoit lever toutes les difficultés. Il est vray que cette hypothese peut contenter des simples physiciens, et supposant qu’il y a des tels Atomes, et leur donnant des mouvemens et figures convenables, il n’y a gueres de qualités materielles auxquelles il ne seroit possible de satisfaire, si nous connoissions assés le detail des choses. Ainsi on pourroit se servir de la philosophie de M. Gassendi pour introduire les jeunes gens dans les connoissances de la nature, en leur disant pourtant qu’on n’employe le vuide et les atomes que comme une hypothese, et qu’il sera permis de remplir un jour ce vuide d’un fluide si subtil, qu’il ne puisse gueres interesser nos phenomenes, et de ne point prendre l’indomptabilité des Atomes à la rigueur.

Mais etant avancé dans les meditations, j’ay trouvé que le vuide et les Atomes ne pouvoient point subsister. On a publié dans les Memoires de Trevoux quelques lettres que j’avons echangées avec M. Hartsoeker, où j’ay allegué quelques raisons generales tirées des principes plus elevés, qui renversent les Atomes, mais j’en puis alleguer bien d’autres, car tout mon systeme s’y oppose.

Pour ce qui est des disputes qui ont eté entre M. Gassendi et M. des Cartes, j’ay trouvé que M. Gassendi a raison de rejetter quelques pretendues demonstrations de M. des Cartes touchant Dieu et l’Ame; cependant dans le fond je crois que les sentimens de M. des Cartes ont eté meilleurs, quoyqu’ils n’ayent pas eté assés bien demonstrés. Au lieu que M. Gassendi m’a paru trop chancelant sur la nature de l’ame, et en un mot sur la Theologie naturelle.

Il paroist par une lettre de M. Lock à M. Molineux, inserée dans les lettres posthumes de M. Lock, que cet habile Anglois ne suffroit pas volontiers des objections. Comme on ne m’avoit point communiqué ce qu’il avoit repondu aux miennes, il ne m’a point eté permis d’y repliquer. Je ne say pas si elles se trouvent entieres dans ce recueil.

J’ay dit mon sentiment dans la Theodicée sur la question de l’Action de Dieu et des Creatures, si agitée maintenant; et il me semble qu’en approfondissant la chose, je suis obligé de m’y tenir. Cependant je ne seray point faché de voir un jour ce qu’on a objecté au R. P. Malebranche, et ce qu’il y aura repondu. Ces matieres manquent de clarté, faute de bonnes definitions.

J’ay vu la premiere Edition de l’ouvrage profond de Mr. de Montmaur aupres d’un ami; mais je seray ravi d’en recevoir la seconde, qui sera sans doute enrichie de recherches nouvelles et importantes. Je voudrois qu’un habile homme traitât en Mathématicien et en physicien de toute sorte de jeux. L’esprit humain brille dans les jeux, presque plus qu’en tout autre chose.

Mons. l’Abbé Fraguier donnant par des vers d’une eminente beauté du relief à des pensées aussi mediocres que les miennes, que ne feroit il pas s’il traitoit un grand sujet et des matieres relevées? Si je pouvois contribuer par quelques eclaircissemens à l’encourager pour l’execution du beau dessein qu’il paroist avoir, de donner du corps et de la couleur aux pensées de la plus sublime philosophie, j’aurois rendu un grand service aux hommes. En attendant, je vous supplie, Monsieur, de luy faire mes remercimens tres humbles etc.

Beilage.

Um Remond nähere Aufklärungen über sein System zukommen zu lassen, entwarf Leibniz das folgende Schreiben. Obwohl er dasselbe,

wie aus der verschiedenen Handschrift hervorgeht, wiederholt durchgearbeitet und verbessert hatte, so legte er es doch zuletzt zurück mit der Bemerkung: ist noch nicht abgangen Jul. 1714, und sandte das vorhergehende ab.

J’ay appris de M. Hugony, que vous trouvés quelque difficulté sur mes Unités ou Monades. Je voudrois savoir, en quoy elle consiste. Je tacheray cependant de m’expliquer. Je crois que tout l’univers des Creatures ne consiste qu’en substances simples ou Monades, et en leur Assemblages. Ces substances simples sont ce qu’on appele Esprit en nous et dans les Genies, et Ame dans les Animaux. Elles ont toutes de la perception (qui n’est autre chose que la representation de la multitude dans l’unité), et de l’appetit (qui n’est autre chose que la tendence d’une perception à un autre) qui est appelée passion dans les animaux, et volonté là où la perception est un entendement. On ne sauroit même concevoir qu’il y ait autre chose que cela dans les substances simples et par consequent dans toute la nature. Les Assemblages sont ce que nous appelons corps. Dans cette Masse on appele matiere ou bien force passive ou resistance primitive ce qu’on considere dans les corps comme le passif et comme uniforme par tout; mais la force active primitive est ce qu’on peut nommer Entelechie, et en cela la masse est variée. Cependant tous ces corps et tout ce qu’on leur attribue, ne sont point des substances, mais seulement des phenomenes bien fondés, ou le fondement des apparences, qui sont differentes en differens observateurs, mais qui ont du rapport et viennent d’un même fondement, comme les apparences differentes d’une même ville vue de plusieurs cotés. L’Espace bien loin d’estre substance, n’est pas même un Estre. C’est un ordre, comme le temps, un ordre des coëxistences, comme le temps est un ordre entre les existences qui ne sont pas ensemble. La continuité n’est pas une chose ideale, mais ce qu’il y a de reel, est ce qui se trouve dans cet ordre de la continuité. Dans l’ideal ou continu le tout est anterieur aux parties, comme l’unité Arithmetique est anterieure aux fractions qui la partagent, et qu’on y peut assigner arbitrairement, les parties ne sont que potentielles; mais dans le reel le simple est anterieur aux assemblages, les parties sont actuelles, sont avant le tout. Ces considerations levent les difficultés sur le continu, qui supposent que le continu est quelque chose de reel, et a des parties avant toute division, et que la matiere est une substance. Il ne faut donc point concevoir l’etendue comme un Espace reel continu, parsemé de points. Ce sont des fictions propres à contenter l’imagination, mais où la raison ne trouve point son compte. Il ne faut pas concevoir non plus que les Monades comme des points dans un espace reel, se remuent, se poussent ou se touchent; il suffit que les phenomenes le font ainsi paroitre, et cette apparence a de la verité en tant que ces phenomenes sont fondés, c’est à dire consentans. Les mouvemens et les concours ne sont qu’apparence, mais apparence bien fondée et qui ne se demente jamais, et comme des songes exactes et perseverans. Le mouvement est le phenomene du changement suivant le lieu et le temps, le corps est le phenomene qui change. Les loix du mouvement, etant fondées dans les perceptions des substances simples, viennent des causes finales ou de convenance, qui sont immaterielles et en chaque monade; mais si la matiere estoit substance, elles viendroient de raisons brutes ou d’une necessité geometrique, et seroient tout autres qu’elles ne sont. Il n’y a point d’action des substances que les perceptions et les appetits, toutes les autres actions sont phenomenes comme tous les autres agissans. Platon paroit en avoir vû quelque chose, il considere les choses materielles comme peu reelles, et les Academiciens ont revoqué en doute si elles etoient hors de nous, ce qui se peut expliquer raisonnablement, en disant qu’elles ne seroient rien hors des perceptions, et qu’elles ont leur realité du consentement des perceptions des substances apercevantes. Ce consentement vient de l’Harmonie préétablie dans ces substances, parceque chaque substance simple est un miroir du même Univers, aussi durable et aussi ample que luy, quoyque ces perceptions des Creatures ne sauroient être distinctes qu’a l’egard de peu de chose à la fois et qu’elles sont diversifiées par les rapports ou pour ainsi dire, par le points de veue des miroirs, ce qui fait qu’un même Univers est multiplié d’une infinité de façons par autant de miroirs vivans, chacun se representant à sa mode. On peut donc dire que chaque substance simple est une image de l’univers, mais que chaque esprit est par dessus cela une image de Dieu, ayant connoissance non seulement des faits et de leur liaisons experimentales, comme les Ames sans raison, qui ne sont qu’empiriques, mais ayant aussi connoissance de la necessité des verités eternelles, entendant les raisons des faits et imitant l’Architecture de Dieu, et aussi capable par là d’entrer en societé avec luy et de fournir un membre de la cité de Dieu, Etat le mieux reglé qu’il est possible, comme le monde aussi est la plus parfaite de toutes les structures, et le meilleur composé physique et le meilleur composé moral.

Mais j’ay peur que cette lettre pleine de pensées si abstraites et eloignées des imaginations receues ne vous rebute. Je ne voudrois pas même que vous meditassiés trop à la fois là dessus: il vaut mieux y revenir. J’ay voulu vous marquer cependant, combien je vous estime et vous honnore, en vous écrivant ce que je n’écrirons pas facilement aux autres. Aussi cette lettre ne doit estre que pour vous. Bien d’autres la trouveroient ou absurde ou inintelligible.