Remond an Leibniz

à Paris ce 5 de May 1714

GerhardtFrench

Je vous envoye la reponse de Monsieur l’abbé Fraguier. Nous avons esté charmez de vos excellens vers, et de voir qu’au milieu des plus grandes affaires et des plus sublimes speculations, vous saviez conserver ce beau feu et cet agrement qui suffiroit seul pour faire le merite et la reputation d’un autre. Si j’en avois eu la permission, ils seroient deja imprimez, mais je suis si religieux que je n’oserai meme en accorder des copies sans avoir receu vos ordres auparavant.

Ou l’amitié me seduit ou vous serez fort content de ces vers cy, dans lesquels je ne trouve à redire que les louanges qu’on m’y donne: mais je le prends pour une exhortation: aussi bien est ce l’ordinaire des poëtes de porter les hommes à la vertu par les mesmes pieces qu’ils destinent à la louange de Dieux ou de Heros. A cela près l’ouvrage me paroit si achevé, ut in arce poni possit quasi illa Minerva Phidiae. Je me suis souvenu en le relisant de Platon qui dit dans le Phédrus, que si la Sagesse pouvoit estre aperceue par les yeux du corps, elle exciteroit des amours infinis; il me sembloit que la poesie de Monsieur l’abbé Fraguier faisoit le mesme effet sur moi et d’une façon mesme encore plus vive, puisqu’en elevant l’imagination et eclairant en mesme tems l’intelligence, elle s’empare de toutes les facultez de l’ame pour la porter à l’amour de la verité et à l’admiration de celui qui est capable d’y conduire les hommes. Il m’a paru autant au dessus de Pindare que son Heros est au dessus des vainqueurs aux jeux de la Grece, et que les sciences de l’esprit sont plus excellentes que les qualitez corporelles. Recevez donc ces couronnes que les Muses elles mesmes et les Graces ont composées à l’envie pour en orner la teste du plus sage et du plus eclairé de tous les mortels, et qu’elles ne vous en soient pas moins agreables pour vous estre presentées par un homme dont tout le merite consiste à connoitre une partie du vostre.

Au reste, Monsieur l’abbé Fraguier me disoit encore hier qu’en effet il n’estoit pas assez instruit sur vostre systeme pour oser en parler, mais que s’il en avoit jamais une idée bien nette, il se feroit un plaisir de traiter un sujet si particulier et si grand. Jusqu’icy, me disoit-il, les poëtes n’ont travaillé avec succez que sur des sujets tres sensibles et presque connus de tous les hommes: et ils n’ont reussi qu’autant qu’ils les ont rendus plus sensibles encore et qu’ils les ont fait connoistre par plus d’endroits; mais ici tout seroit nouveau, et affecteroit peu les sens, à moins qu’à force de posseder sa matiere, on ne trouvast le secret de s’expliquer tres clairement et de mettre sous les sens ce qu’on auroit parfaitement bien compris, cui lecta potenter erit res etc. Il faudroit pour cela avoir chaque proposition exprimée dans la derniere justesse, sans metaphore, et comme les axiomes des Geometres; il faudroit en avoir les consequences les plus immediates et les plus esloignées, et en user pour expliquer les passions et les effets naturels. Mais je suis bien esloigné d’en estre là, et mon esprit ne me fournit presque que des objections que je ne demesle pas bien, parceque je ne sais pas encor assez les positions. Enfin il me fit convenir qu’il avoit parlé juste, quand il avoit comparé la connoissance que nous avons de vostre Systeme des Monades, à celle qu’on auroit du Soleil par des simples rayons echappez des nuages qui le couvriroient.

Nous avons icy Monsieur l’abbé Conti, noble Venetien, homme d’une grande naissance et d’un merite encore plus grand. Il a un amour infini pour les sciences, et apres avoir medité sur ce que vous avez laissé voir de vostre Systeme, il a proposé ses pensées à M. Wolfius dans une lettre envoyée à M. Hermann, sous lequel je crois qu’il a estudié à Padoue. Il est extremement de nos amis. Je souhaiterois bien que cette lettre parvint jusqu’à vous.

On m’a dit que M. Wolfius a fait une petite dissertation sur l’Ame en Allemand. Je m’imagine qu’il aura travaillé sur vos principes: pourveu seulement que vous ne la desapprouviez pas, je vous serois bien obligé de la faire traduire exactement en Latin ou en François et de me l’envoier.

Monsieur le Card. de Polignac a paru tres sensible à l’honneur que vous luy faites dans vos vers dont il a été charmé: il m’a chargé de vous en remercier de sa part, et vous prie d’accepter desapresent un exemplaire de son poëme qu’il vous enverra par moi dès qu’il l’aura fait imprimer.

Mons. Coste qui est encore ici pour quelques mois et qui me plait fort par la douceur de ses moeurs et par la justesse de son esprit, m’a promis de me faire un extrait en françois de ce qui peut vous regarder dans les lettres posthumes de M. Lock; il juge aussi que ce qui y est rapporté de vos jugemens est tout ce qu’il y a de bon dans ce recueil.

Je vous offre toutes les brochures nouvelles du P. Daniel, si M. Martine a une voye pour les faire tenir commodement, et soit pour avoir les livres qui pourront exciter votre curiosité, soit pour toute autre chose, je vous supplie tres instamment de m’honnorer de vos commissions et de vos ordres qui seront executez avec beaucoup d’exactitude.

Le bon pere de Mallebranche paroist un peu rebuté du mestier d’autheur. Les Jesuites et les Jansenistes le harcelent egalement. Je tache à le soutenir de mon mieux contre le degoust, qui joint à l’age et aux infirmitez pourroit le reduire au silence. Je lui recommande toujours l’action de Dieu etc. Il y aura du plaisir à voir, comment un philosophe qui soutient l’inefficacité des causes secondes, s’y prendra pour detruire la prémotion physique. Il y a longtems que les auteurs de systemes ont eu de la peine à en ajuster toutes les parties à tous egards: temoin Gassendi, que vous me nommez dans votre lettre et sur lequel je voudrois bien avoir votre jugement un peu étendu, comme je le sais sur Descartes, pour l’avoir veu ces jours cy dans une de vos lettres à M. l’abbé Nicaise, inserée dans le Journal des Savans 13 d’Avril 1693. Je l’ai releue bien des fois avec un plaisir que je ne puis vous exprimer. Comme j’aime fort la personne de M. Gassendi, je suis bien aise de soumettre mon inclination à vos lumieres.

Du reste, je vous dirai à l’honneur de nostre nation que l’on y blasme tout à fait le procedé des Anglais à vostre esgard, et que toutes les personnes qui en peuvent juger en sont indignées. Comptez donc, Monsieur, que ce siecle n’est point ingrat; jugez là dessus de ce que seront les autres.

Je n’ajouterai rien ici aux complimens que Mons. l’abbé Fraguier vous fait dans ses beaux vers. Je vous dirai seulement que nos sentimens à l’un et à l’autre les surpassent encore de beaucoup. Je suis avec bien du respect etc.

à Paris ce 5 de May 1714.

Mon frere de Montmaur m’a prié de vous presenter de sa part la nouvelle edition de son analyse etc. Mons. l’abbé de St. Pierre m’a promis de vous le faire rendre par un gentilhomme Allemand de sa connoissance qui s’en retourne à Vienne.

Quand vous serez rendu à Hanover, je ne manquerai pas de vous faire souvenir de votre parole. J’ai rendu exactement vos lettres aux personnes à qui elles etoient adressées.