Leibniz an Remond

Vienne 14. Mars 1714

GerhardtLatin

La continuation de vos Lettres est un accroissement de vos bontés pour moy. M. l’Abbé Fraguier m’a fait bien de l’honneur de me placer dans des vers Latins, où il vous donne des louanges si meritées, et c’est fort obligeant, que vous m’y avés voulu souffrir. Voicy une matiere de reponse en vers latins aussi, ma veine toute tarie par le temps ayant repris quelque vigueur à la lecture d’une aussi belle piece que la sienne1. C’est tout de bon que je crois qu’un aussi excellent homme, egalement Poëte et Philosophe, et sur tout Philosophe Platonicien, pourroit nous donner un poëme sur les principes des choses, qui passeroit infiniment ce que Lucrece, et d’autres poëtes philosophes nous ont donné, n’ayant point eu des sentimens assés elevés, au lieu que ceux de Platon sont plus sublimes, et ne laissent point d’avoir du solide; de sorte que de la maniere que je prends les choses, encor ses hyperboles se verifient bien souvent.

J’ay appris de M. le Comte de Sinzendorff, Ministre d’Estat et Ambassadeur de l’Empereur à Utrecht, que M. le Cardinal Polignac a fait un beau poëme en vers latins heroïques de Natura Rerum, contre Lucrece. Il sera apparemment fondé sur les principes de M. des Cartes, alliés peutetre avec ceux de M. Gassendi en partie, et embellis par le R. P. Malebranche et autres modernes. Et en effect, il y a aussi bien du bon là dedans, et j’ay coûtume de dire que la Philosophie de M. des Cartes est l’antichambre de la veritable, où nous n’arriverons que peu à peu.

Si j’ay reussi à animer des excellens hommes à cultiver le Calcul des Infinitesimales, c’est que j’ay pû donner quelques echantillons considerables de son usage. M. Hugens en ayant sçu quelque chose par mes lettres, le meprisa, et ne crût point qu’il y avoit là dedans quelque mystere, jusqu’à ce qu’il en vit des usages surprenans, qui le portérent à l’étudier un peu avant sa mort: luy, à qui un merite tout à fait eminent donnoit quasi droit de mepriser tout ce qu’il ne savoit pas. J’ay parlé de ma Specieuse Generale à M. le Marquis de l’Hôpital et à d’autres, mais ils n’y ont pas donné plus d’attention que si je leur avois conté un songe. Il faudroit

que je l’appuyasse par quelque usage palpable, mais pour cet effect il faudroit fabriquer une partie au moins de ma Caracteristique, ce qui n’est pas aisé, sur tout dans l’état où je suis, et sans la conversation de personnes qui me puissent animer et assister dans des travaux de cette nature.

La source de nos embarras sur la composition du Continu vient de ce que nous concevons la matiere et l’espace comme des substances, au lieu que les choses materielles en elles mêmes ne sont que des phenomenes bien reglés: et Spatium nihil aliud est praecise quam ordo coëxistendi, ut Tempus est ordo existendi, sed non simul. Les parties, autant qu’elles ne sont point marquées dans l’étendue par des phenomenes effectifs, ne consistent que dans la possibilité, et ne sont dans la ligne que comme les fractions sont dans l’unité. Mais en supposant tous les points possibles, comme actuellement existans dans le tout (ce qu’il faudroit dire si ce tout estoit quelque chose de substantiel composé de tous ses ingrédiens) on s’enfonce dans un labyrinthe inextricable.

J’en ay dit quelque chose autres fois à M. Hugony, qui me marque dans sa lettre avoir l’honneur, Monsieur, d’etre connu de vous. Il a vû aussi mes Reflexions assés étendues sur l’ouvrage de M. Locke, qui traite de l’entendement de l’homme. Mais je me suis degouté de publier des refutations des auteurs morts, quoyqu’elles dûssent paroître pendant leur vie, et etre communiquées à eux mêmes. Quelques petites remarques m’echappérent, je ne say comment, et furent portées en Angleterre par un parent de feu M. Burnet, Eveque de Salisbury. M. Locke les ayant vues en parla avec mepris dans une lettre à M. Molineux, qu’on peut trouver parmy d’autres lettres posthumes de Mr. Locke. Je n’en appris son jugement qu’apres cette impression. Je ne m’en etonne point: nous estions un peu trop differens en principes, et ce que j’avançois luy paroissoit des paradoxes. Cependant un ami plus prevenu pour moy, et moins prevenu pour M. Locke, me mande que ce qu’on y a inseré de mes reflexions luy paroist le meilleur qu’il y ait dans cette Collection. Je n’adopte point ce jugment ne l’ayant point vue. M. Locke avoit de la subtilité et de l’adresse, et quelque espece de Metaphysique superficielle qu’il savoit relever, mais il ignoroit la methode des Mathematiciens.

C’est dommage que M. Pascal, esprit tres mathematique et tres metaphysique en même temps, s’est affoibli de trop bonne heure (comme M. Hugens me l’a raconté autres fois) par certains travaux trop opiniâtres, et puis par trop d’application à des ouvrages théologiques, qui luy pouvoient procurer l’applaudissement d’un grand parti, s’il avoit pû les achever. Il donna même dans des austérités qui ne pouvoient etre favorables aux meditations relevées, et encor moins à sa santé. M. Perrier, son neveu, me donna un jour à lire et à ranger un excellent ouvrage de son oncle sur les coniques, et j’espérois qu’on le publieroit d’abord. On luy auroit conservé par là l’honneur d’original en des choses qui en valoient la peine.

Je n’ay point encore vû le Traité nouveau de l’Action de Dieu sur les Creatures: on m’envoye la Reponse du R. P. Malebranche. J’ay touché cette matiere dans ma Théodicée, autant qu’il me paroissoit necessaire.

Je ne serois point faché d’etre informé des brochures du R. P. Daniel, Jesuite, dont (pour le dire entre nous) le Voyage du Monde de des Cartes, quoyque plein d’esprit, ne me contente pas. Il ne paroissoit pas même trop informé des faits. Le P. Mersenne, par exemple, n’etoit pas tant Cartésien qu’il s’imagine. Ce Pere se partageoit entre Roberval, Fermat, Gassendi, des Cartes, Hobbes: et il ne se soucioit pas d’entrer trop avant dans leur dogmes et leur contestations; mais il etoit officieux envers tous et les encourageoit à merveille. Je suis avec zéle etc.

Vienne 14. Mars 1714.

Beilage.

Leibniz überschickte auf das Gedicht des Abbé Fraguier folgende Erwiederung:

Responsio mea

V. J. Nicolao Raemundo ut pro Homero Platonem curet, et novo Maroni

Fragario ut majora canat.

Viennae 14 Maji 1714.

Virgilius Gallus Grajo succurrit Homero

Carmine mirifico, quo se Fragarius acer

Extulit et doctos in Dardana suscitat arma.

Ad clypeum talem Phrygiae per inane phalanges

Ingenti tremuere metu: pars vertere terga,

Ut quondam caput ipse Paris, pars tollere vocem

Exiguam, inceptus clamor frustatur hiantes,

Invictusque suo cum vate triumphat Achilles.

Nec telis, RAEMUNDE, tuis ille indiget ultra.

Majus opus praeclare moves. Sunt altera bella,

Bella tua peragenda manu: sapientia vestram

Poscit opem, dii gladio succincta Platonis.

Hanc Cacus ex antro ingenti tenebrisque profundis

Infestat, diramque exhalat in astra Mephitim

Flammarumque globos fumo confundit opaco.

Hinc variae scelerum facies mortalibus aegris

Irrepunt, inopesque Dei terrestria mentes

Sola petunt: latet aut patitur pro crimine Virtus.

Tu vero Herculeos caestus Vulcaniaque arma

Indue, Lernaeae feriens capita arduus hydrae.

Tum specus ut pateat, disjecta repagula solve,

Et tenebris immitte diem: fugientia monstra

Errorum Fraudumque et Tartara clausa videbis;

Coelestes contra formas fulgere per orbem,

Ambrosiaque animas et puro nectare pasci.

In cantus divina novos Polyhymnia surgens,

Fragari, tua plectra vocat, Tibi sanctus Apollo

Parnassi melioris opes jugaque edita credit.

Conferat haud Tibi se Lucretius, Aoniusque2.

Infelix. Unus poterit se tollere contra

Oppositos Tibi Lucreti recludere fontes;

Nuper purpurea redimitus tempora mitra3.

Festinetque utinam prodire in luminis oras.

Conspirat tamen hic nobis, coeptisque favebit.

Tolle caput mundana supra, qua Maximus Autor

Ex centro radios in terram et sidera mittit,

Et nostris ostende oculis de lumine lumen,

Exemplumque Dei mentes, animataque cuncta,

Atque Anima in quavis clausi fata omnia mundi,

Nec praeter Monadas quicquam subsistere fixum;

Et Monadum Harmonicen, qua nullum expressius audet

Omnipotentis opus celebrare creantis honorem.

Hinc Leges Natura tuae finesque supremi

Consilii, nihil ut melius tibi fingere fas sit,

Nec Bonitas plus quam Sapientia crescere possit:

Et Causa Efficiens finali profluat ortu.

Corporeae o Atomi fugite hinc, Elementaque frustra

Credita; particula in minima micat integer orbis,

Nullum materies patitur chaos, organa cunctis

Indita, et ornatu nihil aut noscente vacavit.

Et Rector Deus est, Respublicaque optima mundi

Praemiaque et Poenae nascuntur ab actibus ipsis.

Quicquid in aetheria pulchrum Tibi finxeris Aula,

Res est vota super: tanta hinc Fiducia sanctis,

Tantus Amor, tam cana Fides, tam pura Voluptas.

Aspice, Fragari, quae Te divina canentem

Materia expectet, quantus Tibi volvitur Orbis.

Iamque Animas video se dedere, carmine captas

Suavisono, veroque ardore assurgere in astra.

Majores sperare nequit tua Musa triumphos.

  1. 1Siehe die Beilage.
  2. 2Palearius. Note Leibnizens.
  3. 3Cardinalius Poliniacus scripsit carmen latinum de Natura rerum contra Lucretium. Note Leibnizens.