Remond an Leibniz. à Paris ce 17 de Fevrier (1714)
Je ne me suis pas trompé, quand sur la lecture de vos ouvrages j’ai jugé de vostre personne. La politesse qui paroist dans vostre reponse justifie la liberté que j’ai prise et m’apprend que les plus grands hommes sont les plus accessibles, puisqu’au milieu de vos grandes études et des plus grandes affaires, vous savez trouver du temps pour satisfaire la curiosité des personnes qui s’adressent à vous.
Rien n’est plus digne de l’etendue de vos lumieres que cette Specieuse generale dont vous me faites l’honneur de me parler. Mais ne pouviez vous pas, Monsieur, en donner une esquisse plus marquée, et vous donner le plaisir de voir les premiers genies de l’Europe en faire un plan estendu et s’en attribuer ensuite l’invention: c’est un plaisir qui vous est familier, et qui m’a fait dire plus d’une fois qu’il suffisoit de vous estudier pour estre tres habile.
C’est sur ce principe que j’ose vous demander pour le second labyrinthe ce mesme fil d’Ariadne dont le developpement a servi à nous tirer du premier. Vous voyez bien que je veux parler de vos pensées sur la Substance, sur le Continu, et sur l’Infini. Car c’est de là que vous tirez les consequences les plus seures mesme pour la morale et pour la conduite, comme vous le dites dans vostre jugement sur les escrits du feu Mylord Schaftsbury. Montrez vous donc à nous comme Venus se fit voir à son fils
et pura per noctem in luce refulsit
Alma parens, confessa deam, qualisque videri
Caelicolis, et quanta solet:
ajoutez y ces beaux vers que Virgile a si heureusement mitez d’Homere:
omnem quae nunc obducta tuenti
Mortales hebetat visus tibi et humida circum
Caligat nubem eripiam.
et que ce soit pour nous faire voir comme Minerve à Diomede, ce qui est Dieu et ce qui est creature, oü mån jðeòn oüdå ka˜ Ándra. C’est en quoi consiste toute la philosophie.
Je lis peu nos journaux: mais j’ai eu la curiosité de voir comme on y avoit traité vostre Theodicée. Quid quaeris? je n’en ai été nullement satisfait, tant j’ai trouvé de negligence dans les journalistes; et j’ai presque eu le mesme sentiment que Ciceron qui voiant outrager Pompée comparoit son deplaisir à celui qu’auroit Polyclete s’il voyoit defigurer son Jupiter ou sa Minerve. Une traduction du traité latin eust esté un extrait admirable du livre, et auroit eu aisement place dans un journal. Ce traité contient encore mieux vostre doctrine de la Theodicée, que le petit ouvrage de Timée le Locrien ne contient celle que Platon estend et explique dans son Timée. Mais c’est une chose deplorable que de voir perir les lettres de fond en comble. Ruit alto a culmine Troja. Le bon goust s’en perd tous les jours, s’il n’est deja absolument perdu, et l’on y substitue un goust plus mauvais que celui des Goths et des Lombards.
Pour nos Eveques, je les vois occuper à toute autre chose qu’à des speculations si sublimes. Ils viennent de se separer apres que le plus grand nombre a eu accepté la nouvelle constitution du Pape, qui a esté receue ensuite par lettres Patentes enregistrées au Parlement. Il y a eu neuf Eveques dont M. le Card. de Noailles est le premier, qui n’ont pas voulu signer comme les 40 autres; encore de ces neuf, il y en a un qui a signé depuis peutestre par des veues peu metaphysiques.
Vous avez peutestre veu un long traité de l’action de Dieu sur les creatures qui a esté debité icy comme le sont les livres de parti; car en moins d’un mois deux editions ont disparu. Je souhaiterois fort en savoir vostre sentiment. Le Pere Mallebranche qui y est attaqué, prepare une defense de ses opinions.
Le P. Daniel qui, je crois, ne vous est pas inconnu, m’envoya hier deux brochures de sa façon sur un sujet fort approchant. Je lui ai presté en revanche vostre Theodicée.
L’histoire de vos pensées et de la methode que vous avez suivie, m’est un gage tres precieux de vostre bonté. Heureux qui peut trouver de pareils chemins ou les suivre quand on les lui a montrez. L’union de la Metaphysique et des Mathematiques fait la perfection de la methode et des connoissances, et c’est ce qui a porté si long le merite de Platon. M. Pascal avoit compris la necessité de cette union, mais il n’a pas eu le temps d’en tirer tout le fruit qu’il auroit peu. Toutes les fois que je lis quelque chose de cet auteur, je suis fasché qu’il ait si peu connu Platon, et j’ai quelque chagrin de le voir par le defaut de cette connoissance demeurer souvent en tres beau chemin.
J’ai oui dire que vous avez fait une refutation de Mr Lock, dont le systeme tout copié qu’il est d’ailleurs, fait la vanité des Anglois et gaste l’esprit des autres nations. Pour qui gardez vous ce tresor, et pour quoi ne pas publier un ouvrage qui feroit tant de bien aux hommes?
J’ai cru vous faire plaisir en vous envoiant des vers Latins que mon ami intime m’a adressez sur le chef d’oeuvre de l’impudence. C’est une traduction pretendue d’Homere avec une preface, où l’on peut voir en raccourci tout ce que la plus presomptueuse ignorance peut produire. Cet ami intime est Mr l’abbé Fraguier qui reunit en lui Platon et Virgile ainsi que vous le jugerez vous mesme. Aristote disoit de Platon qu’il ne devoit estre permis de le louer qu’à des gens qui seroient eux mesmes tres dignes de louange. C’est ce qui m’empesche de vous en entretenir plus longtems, en vous ajoutant seulement que sur le peu que je vous en dis, vous pouvez juger, à quel point il aime tout ce qui vient de vous. Au reste, quant à ce qui peut me regarder dans les vers, c’est là qu’il faut vous souvenir, s’il vous plait, de pictoribus atque poetis etc. outre que l’amitié est bien autant en droit et en possession d’augmenter et d’embellir que la poesie. Voilà sa justification.
En voilà assez et peutestre trop pour vous. J’aurai cependant ces jours cy une nouvelle raison de vous escrire et je saisirai cette occasion de vous renouveler les assurances du respect, avec lequel etc.
à Paris ce 17 de Fevrier (1714).