Leibniz an Remond
Vienne ce 10 de Janvier 1714
N’avés vous pas peur de me gâter, et de me donner trop de vanité, en m’écrivant une lettre dont les expressions en ma faveur sont au dessus de ce que je pouvois jamais attendre? Je réponds un peu tard, ne l’ayant receue que depuis quelques jours: car je suis à Vienne quasi toute l’année passée, et M. Masson qui s’en est chargé n’a passé à Hanover apparemment que depuis peu, autrement la lettre m’auroit eté rendue plustôt.
Je trouve naturel, Monsieur, que vous ayés gouté quelque chose dans mes pensées, apres avoir penetré dans celles de Platon, auteur qui me revient beaucoup, et qui meriteroit d’etre mis en systeme. Je pense de pouvoir porter à la demonstration des verités qu’il n’a fait qu’avancer, et ayant suivi ses traces et celles de quelques autres grands hommes, je me flatte d’en avoir profité, et d’avoir atteint dans un certain point au moins,
Edita doctrina Sapientum templa serena.
C’est sur les verités generales et qui ne dependent point des faits, mais qui sont pourtant encore, à mon avis, la clef de la science qui juge des faits.
J’oserois adjouter une chose, c’est que si j’avois eté moins distrait, ou si j’etois plus jeune, ou assisté par de jeunes gens bien disposés, j’espererois donner une maniere de Spécieuse Generale, où toutes les verités de raison seroient reduites à une façon de calcul. Ce pourroit etre en même temps une manière de langue ou d’écriture universelle, mais infiniment differente de toutes celles qu’on a projettées jusqu’icy, car les caracteres et les paroles mêmes y dirigeroient la raison, et les erreurs (excepté celles de fait) n’y seroient que des erreurs de calcul. Il seroit tres difficile de former ou d’inventer cette Langue ou Caracteristique, mais tres aisé de l’apprendre sans aucuns Dictionnaires. Elle serviroit aussi à estimer les degrés de vraisemblance (lorsque nous n’avons pas sufficientia data pour parvenir à des verités certaines) et pour voir ce qu’il faut pour y suppléer. Et cette estime seroit des plus importantes pour l’usage de la vie, et pour les deliberations de practique, où en estimant les probabilités on se mecompte le plus souvent de plus de la moitié.
J’apprends que les Peres Journalistes de Trevoux ont donné quelque rapport de ma Theodicée. M. l’Abbé Bignon m’avoit promis qu’on en mettroit un dans le Journal des Savans, mais jusqu’icy ceux qui travaillent à ce Journal ne l’ont point fait. Peutetre parcequ’ils n’approuvent point que j’ay osé m’écarter un peu de S. Augustin, dont je reconnois la grande penetration. Mais comme il n’a travaillé à son systeme que par reprises, et à mesure que ses adversaires luy en donnoient l’occasion, il n’a pas pû le rendre assés uni, outre que nôtre temps nous a donné des lumieres qu’il ne pouvoit point avoir dans le sien. Messieurs vos Prelats delibérent à present sur des matieres assés approchantes de celles de mon livre, et je serois curieux de savoir, si quelques uns des excellens hommes qui entrent dans leur assemblée, ont vû mon livre et ce qu’ils en jugent.
Outre que j’ay eu soin de tout diriger à l’edification, j’ay taché de deterrer et de reunir la verité ensevelie et dissipée sous les opinions des differentes Sectes des Philosophes, et je crois y avoir adjouté quelque chose du mien pour faire quelques pas en avant. Les occasions de mes etudes, dès ma premiere jeunesse, m’y ont donné de la facilité. Etant enfant j’appris Aristote, et même les Scholastiques ne me rebutérent point; et je n’en suis point faché presentement. Mais Platon aussi dès lors, avec Plotin me donnérent quelque contentement, sans parler d’autres anciens que je consultay par apres. Etant emancipé des Ecoles Triviales, je tombay sur les modernes, et je me souviens que je me promenay seul dans un boscage aupres de Leipzig, appellé le Rosendal, à l’âge de 15. ans, pour delibérer si je garderois les Formes Substantielles. Enfin le Mechanisme prevalut et me porta à m’appliquer aux Mathematiques. Il est vray que je n’entray dans les plus profondes qu’apres avoir conversé avec M. Hugens à Paris. Mais quand je cherchay les dernieres raisons du Mechanisme et des loix mêmes du mouvement, je fus tout surpris de voir qu’il etoit impossible de les trouver dans les Mathematiques, et qu’il falloit retourner à la Metaphysique. C’est ce qui me ramena aux Entelechies, et du materiel au formel, et me fit enfin comprendre, apres plusieurs corrections et avancemens de mes notions, que les Monades, ou les substances simples, sont les seules veritables substances, et que les choses materielles ne sont que des phenomenes, mais bien fondés et bien liés. C’est de quoy Platon, et même les Academiciens posterieurs, et encor les Sceptiques, ont entrevû quelque chose, mais ces Messieurs, venus apres Platon, n’en ont pas usé si bien que luy.
J’ay trouvé que la pluspart des Sectes ont raison dans une bonne partie de ce qu’elles avancent, mais non pas tant en ce qu’elles nient. Les Formalistes, comme les Platoniciens et les Aristoteliciens ont raison de chercher la source des choses dans les causes finales et formelles. Mais ils ont tort de negliger les efficientes et les materielles, et d’en inferer, comme faisoit M. Henri Morus en Angleterre, et quelques autres Platoniciens, qu’il y a des phenomenes qui ne peuvent être expliqués mechaniquement. Mais de l’autre coté les Materialistes, ou ceux qui s’attachent uniquement à la Philosophie Mechanique, ont tort de rejetter les considerations Metaphysiques, et de vouloir tout expliquer par ce qui dépend de l’imagination.
Je me flatte d’avoir penetré l’Harmonie des differens regnes, et d’avoir vû que les deux partis ont raison, pourveu qu’ils ne se choquent point; que tout se fait mechaniquement et metaphysiquement en même temps dans les phenomenes de la nature, mais que la source de la Mecanique est dans la Metaphysique. Il n’étoit pas aisé de decouvrir ce Mystere, parce qu’il y a peu de gens qui se donnent la peine de joindre ces deux sortes d’etudes. Monsieur des Cartes l’avoit fait, mais pas assés. Il estoit allé trop vîte dans la pluspart de ses dogmes, et l’on peut dire que sa Philosophie est à l’antichambre de la Verité. Et ce qui l’a arresté le plus, c’est qu’il a ignoré les veritables loix de la mecanique ou du mouvement, qui auroient pû le ramener. Monsieur Hugens s’en est aperçû le premier, quoyqu’imparfaitement; mais il n’avoit point de goust pour la Metaphysique, non plus que d’autres personnes habiles qui l’ont suivi en cultivant ce sujet. J’ay marqué dans mon livre, que si M. des Cartes s’étoit aperçû que la Nature ne conserve pas seulement la même force, mais encor la même direction totale dans les loix du mouvement, il n’auroit point crû que l’ame peut changer plus aisement la direction que la force des corps, et il seroit allé tout droit au systeme de l’Harmonie preétablie, qui est une suite necessaire de la conservation de la force et de la direction tout ensemble.
Je vous suis obligé du soin que vous prenés, Monsieur, de mes petits ouvrages. Si quelque Libraire vouloit mettre ensemble ce qu’il y a de moy dans les differens Journaux, il en pourroit faire un petit volume. Quand je seray de retour à Hanovre, j’en marqueray les endroits.
La France doit avoir bien des habiles gens que je ne connois point, ne l’ayant point veue depuis près de 40 ans. Je le juge, parce qu’on ne m’a jamais instruit de votre mérite, Monsieur, qui paroist pourtant si eminent. Vous m’obligeriés fort si vous aviés le loisir de me donner quelque connoissance des personnes distinguées en savoir, mais plus encor, si vous vouliés continuer de me donner part de vos lumieres. Monsieur de Martine, agent de Geneve, me fera tenir vos lettres et vos ordres. Cependant je suis avec zele etc. Vienne ce 10 de Janvier 1714.