Remond an Leibniz
à Paris ce 2 de Juin 1713
Depuis que j’ai lu les essais de Theodicée, je ne cesse de remercier Dieu de m’avoir fait naitre dans un siecle eclairé par un esprit comme le vostre. J’ai bien veu de beaux ouvrages en ma vie, mais je n’en ai veu aucun qui puisse estre comparé à celui cy, et apres avoir quitté tous les livres pour m’attacher uniquement à Platon, je me trouve étonné de quitter encore Platon pour un moderne. Je ne parle d’autre chose depuis que je l’ai ouvert, et le plaisir que je goute à le mediter est bien au dessus de celui que j’ai senti à le lire. Je souhaite que notre siecle reconnoisse bien le tresor qu’il possede en vous. Ce sera alors que je lui permettrai de se mettre au dessus de la Grece et de l’ancienne Rome. Ce sont ces sentimens vifs et naturels d’admiration qui me forcent à prendre la liberté de vous ecrire. Sans avoir l’honneur d’estre connu de vous, c’est une passion, à laquelle on dit que je ne suis pas trop sujet et que je vous ai peutestre l’obligation de connoitre. Je ne l’ai point cachée ce matin au bon P. Malebranche, qui m’est venu voir, quoique je sache bien qu’il ne fait grand cas que de ceux qui pensent en tout comme lui. Ce sentiment est assez commun aux hommes, mais je suis etonné de le trouver encore dans des personnes qui se croient philosophes. Enfin je ne juge plus du merite des hommes que par le degré d’admiration qu’ils me temoignent par Monsieur de Leibnitz. Peutestre que la vanité a aussi un peu de part dans cette pierre de touche que je me suis faitte; cependant je ne crains pas qu’elle me conduise à l’erreur. Le tres petit nombre de bons esprits que nous avons et à qui je distribuai tous les premiers exemplaires de votre ouvrage dont je me saisis apres une premiere lecture à peine commencée, en est charmé et m’en aiment davantage. C’est une nouvelle raison pour vous faire des remercimens. Depuis ce tems là j’ai donnai ordre qu’on me ramassa jusqu’aux plus petites choses qui vous ont echappé et qui sont dispersées par cy par là. Si votre bonté vouloit m’epargner cet embarras et me delivrer de la crainte où je suis d’en perdre quelque chose, si l’amour que vous avez pour la societé humaine et à qui vous procurez les plus grands biens qui sont la vertu et la verité qui y conduit, pouvoit vous engager à les rassembler tous et à en former un corps par la division des sciences, puisque vous estes universel et en mesme tems singulier en chaque partie ou plutot unique. Nous n’aurions plus besoin de tant de livres ni mesme de tant de vaines meditations, puisque nous saurions à quoi nous en tenir. Si la fortune n’avoit pas eté obligé de ceder à votre merite, j’offrirois tous les secours necessaires pour une depense qui me combleroit de richesses. J’ai deja une grande obligation à Mons. Coste qui ne vous est pas inconnu et que Monsieur Le Clerc m’a fait l’honneur de m’adresser, car j’ai eu par son moien le jugement tres solide et tres exquis que vous avez fait des oeuvres de Milord Schaftsbury, et j’ai copié moi mesme ce jugement avec plaisir pour le garder. Je vous assure que ce n’est pas sans le relire souvent toujours avec une nouvelle delectation. Heureux ceux qui sont à Hanover et heureux, comme dit Platon, le sage et ceux qui entendent ses discours. Je vous demande encore mille pardons de ma hardiesse et un million de la prolixité de ma lettre, mais la vertu cujus sacra fero ingenti perculsus amore, et qui rend ordinairement silentieux, me fait aujourdhuy bien discourir. J’ai besoin de votre indulgence et vos ouvrages qui n’en demandent aucune, en temoignent beaucoup dans leur illustre autheur. Je vous supplie de ne me la pas refuser et de me croire avec un tres profond respect et une admiration infinie etc.
à Paris ce 2 de Juin 1713.
J’avois prié M. Masson qui part pour Hanover de vous faire ma tres humble priere, mais comme tous vos ouvrages ne sont pas sur des medailles, j’ai peur qu’il n’oubliast ma commission; ainsi j’ai pris le parti de le charger d’une lettre que je vous supplie de recevoir avec cette bonté, à qui votre esprit rend tous les charmes, que je suis sur qu’elle donne à votre coeur.