Leibniz an Bourguet
A Hannover ce 3. d'Avril 1716
Je1 viens de recevoir l’honneur de votre lettre, et je vous remercie d’abord de la bonté que vous avés eue de donner pour moy à un ami des graines de vers à soye. Il est encor temps sans doute de les envoyer durant le mois d’Avril, et même au commencement de May; car dans les Alpes et en Allemagne les chaleurs ne viennent pas si tost. En tout cas il vaut mieux le hazarder: je souhaite que les graines soyent de bonne race. En mettant le papier dans une petite boete de fer blanc, je crois que les graines demeureront plus fraiches.
A l’egard de la comparaison entre l’instant et l’unité, j’adjoute encor que l’unité est une partie du nombre plus grand que l’unité, mais que l’instant n’est pas à proprement parler une partie du temps. Car dans le stile au moins des Mathematiciens le tout et la partie doivent etre homogenes.
Quant à la grande question, s’il est possible de demontrer par raison quelle hypothese, savoir du rectangle, du triangle ou de l’hyperbole, est preferable dans la constitution de l’Univers, je crois qu’il faudroit s’attacher
à un raisonnement rigoureux en bonne forme. Car comme en Metaphysique on n’a pas l’avantage des Mathematiciens de pouvoir fixer les idées par des figures, il faut que la rigueur du raisonnement y supplée, laquelle ne peut gueres etre obtenue en ces matieres, qu’en observant la forme Logique. C’est ce que j’ay observé plus d’une fois; et j’ay remarqué que Mr. Descartes et Spinosa s’ecartant de la rigueur de la forme dans leur pretendues demonstrations Metaphysiques, sont tombés dans des paralogismes. Ainsi je vous prie, Monsieur, de penser, comment vous pourriés reduire vos raisonnemens là dessus à une forme due, car je n’en vois pas encor le moyen. Sans cela il y aura tousjours des remarques et des repliques à faire, sans qu’on sache si l’on est bien avancé ou non.
Vous avés raison, Monsieur, de dire que de ce que les êtres finis sont infinis en nombre, il ne s’ensuit point que leur systeme doit recevoir d’abord toute la perfection dont il est capable. Car si cette consequence étoit bonne, l’hypothese du Rectangle seroit demontrée.
Je crois aussi que le resultat en est veritablement infini, et ne doit pas être comparé à une suite infinie de nombres dont la somme est finie. Mais un infini, pour parler selon notre portée, est plus grand qu’un autre, par exemple, la somme de cette serie 1/1+1/2+1/3+1/4+1/5 etc. à l’infini est infinie et surpasse tout nombre assignable; mais cependant la somme de cette autre serie 1/1+1/1+1/1+1/1+1/1 etc. à l’infini est infiniment plus grande que la precedente. Ainsi la perfection du systeme, toute infinie qu’elle seroit, ne seroit pas pour cela la plus grande possible, mais y approcheroit tousjours.
Les idées ou essences sont toutes fondées sur une necessité independante de la sagesse, de la convenance et du choix; mais les existences en dependent.
Quand même le Rectangle auroit lieu, il n’y auroit point de production de la sagesse coeternelle avec elle; car ses productions changent tousjours. Une production necessaire ne doit point être sujette au changement.
Chaque état de l’Univers est tousjours limité en perfection, quand même le precedent seroit egal en perfection au suivant: car tous deux ensemble enveloppent plus de perfections que l’un seul. C’est aussi pour cela que le changement est à propos, afin qu’il y ait plus d’especes ou formes de perfection, quand même elles seroient egales en degrés. Encor en Dieu l’idée de l’ouvrage precede tousjours l’ouvrage; l’état present des choses étoit tousjours preconnu.
Vous avés raison, Monsieur, de juger que Madame la Princesse de Galles doit avoir une elevation d’esprit admirable, puisqu’elle entre si avant dans des matieres si sublimes. Je vous diray pour le confirmer, qu’elle a lû la Theodicée plus d’une fois, et avec gout, et qu’elle s’est moquée de ceux qui l’avoient voulu detourner de cette lecture, sous pretexte que les choses y étoient trop abstraites.
Le Professeur de Lausanne n’étoit pas obligé de connoitre mon Harmonie préetablie, mais n’y entendant rien, il pouvoit se dispenser de la mepriser. Le meilleur est que son jugement là dessus ne sera point mis en ligne de compte, non plus que celuy de Mr. Puffendorf sur la question, si la moralité depend de la volonté de Dieu. Il s’est mis un peu trop en colere, voyant que je ne faisois pas un assés grand cas de son auteur sur cette matiere de la source de la moralité. Au reste, je suis avec passion etc.
A Hannover ce 3. d’Avril 1716.
P.S. La nouvelle du massacre des Jesuites à la Chine a été fausse. Le Monarque de la Chine s’est reconcilié avec son heritier. Le Roy de Portugal sollicite pour les Jesuites en Cour de Rome, et ne veut point qu’on publie à Macao la Constitution du Pape contre les Rites chinois. Les Moscovites continuent tousjours leur Caravane pour aller à la Chine. Il y a à Pekin un Temple de la Religion Grecque.
Mr. Hobbes a déja eu la pensée que la Lune tournoit à l’entour de son axe. Il faut joindre les raisonnemens aux observations. Mr. Flamstead, grand observateur Anglois, m’a fait savoir, qu’il n’est pas encor d’accord avec Mr. Newton en bien des choses. Si le mouvement de la Lune étoit assés connu, nous aurions déja les longitudes en Mer.
- 1Von diesem und den folgenden Briefen Leibnizens fehlen die Originale.