Leibniz an Bourguet

GerhardtFrench

J’ay reçu l’honneur de deux de vos lettres, et je vous rends de tres humbles graces, et des souhaits reciproques pour ceux qui sont contenus dans la derniere, datée de Morges, et je suis bien aise que votre voyage ait eté heureux. Mais je ne suis pas bien aise que Mons. le Comte Riccato ait mis des choses piquantes dans sa reponse, c’est le moyen de continuer et d’aigrir les disputes. Mons. Zendrini a donné quelques livres pour moy à Mons. l’Agent Farinelli, et ce sera apparemment quelque chose de ce que vous avés marqué, et dont je vous suis obligé.

Pour venir à la matiere de votre premiere lettre, la suite des choses est tousjours contingente, et un état ne suit point necessairement d’un autre état precedent, soit qu’il y ait commencement ou non. La connexion de deux états est une consecution naturelle, mais non pas necessaire, comme il est naturel à l’arbre de porter des fruits, quoyqu’il puisse arriver par certaines raisons qu’il n’en porte point. L’unité est une partie du nombre, car il y a proportion entre le nombre et l’unité comprise dans le nombre, mais l’instant n’est pas une partie du temps, aussi n’ont ils point de proportion entre eux. Il est tres vray que la notion de l’eternité en Dieu est toute differente de celle du temps, car elle consiste dans la necessité, et celle du temps dans la contingence. Mais il ne s’ensuit point, si on ne trouve d’autres moyens, que la contingence a un commencement.

Je viens à votre seconde lettre, et je vous diray, Monsieur, que lorsque je parle de la raison de la rareté de gemeaux dans certaines especes, je n’en demande pas la cause finale, mais la cause efficiente. Car la connoissance de cette raison serviroit à mieux connoitre la generation. En écrivant cette seconde lettre, vous avés fort bien medité sur la principale matiere de la premiere. Les huit propositions que vous y mettés d’abord peuvent passer, excepté peutétre la derniere, où il est dit (1) que tous les êtres bornés ne peuvent repondre à la fois, qu’à un nombre limité de rapports, si limité vous est autant que fini; car je crois que ces êtres bornés sont tousjours infinis en nombre, et il ne faut pas (2) mettre inter postulata ce qui est en question, savoir que leur aggregé ne peut point recevoir d’abord toute la perfection, qui luy peut convenir. Cette collection peut avoir toute sa perfection, quoyque les choses singuliéres qui la composent puissent augmenter et diminuer en perfection. Vous dites, Monsieur, qu’on ne sauroit jamais produire un rapport total, auquel il soit impossible d’en ajoûter d’autres. Mais un rapport d’un état de l’Univers ne reçoit jamais aucune addition sans qu’il ait en même temps une subtraction ou diminution pour passer dans un autre état. Le changement des ordonnées dans le rectangle est tousjours tel que la posterieure garde les traces de l’anterieure, et il ne suit point que cela importe une augmentation de perfection; car s’il reste quelque chose de l’état precedent, quelque chose aussi n’en reste point. Quoyque l’Univers fût tousjours également parfait, il ne sera jamais souverainement parfait; car il change tousjours et gagne de nouvelles perfections, quoyqu’il en perde d’anciennes. Pour ce qui est de l’hypothese de l’hyperbole, il ne s’ensuit pas non plus que ce qui n’a point de commencement subsiste necessairement; car il peut tousjours avoir eté produit volontairement par l’Etre souverain. Ainsi il n’est pas si aisé de decider entre les trois hypotheses, et il faut encor beaucoup de meditation pour en venir à bout.

Nous sommes icy dans une espece de solitude, depuis que nostre Cour est allée en Angleterre; ainsi je ne connois point d’occasion de procurer quelque employ à Mons. Malpac. Berlin seroit plutôt son fait. Si vous passés à Geneve, Monsieur, ayés la bonté de faire mes recommandations à Monsieur Turretin, à qui j’espere que ma derniere lettre aura eté rendue

l’année passée. Il y a à Lausanne un savant homme qui a donné un bel ouvrage sur le beau, et fait connoître qu’il a de bonnes entrées. Il y a là un autre qui a commenté sur Puffendorf du Droit de Nature, et m’a fait un procês sur la maniere avec laquelle je parle en passant dans la Theodicée de son Auteur, lequel soûtient que les verités morales dependent de la volonté de Dieu, doctrine qui m’a tousjours parû extremement déraisonnable, et j’ay dit là-dessus que Mr. Puffendorf ne devoit pas être conté sur cette matiere. Là-dessus ce Professeur de Lausanne s’est faché contre moy, et dit que le sentiment de son Auteur paroitra tousjours plus raisonnable que mon Harmonie préetablie. Mais je crois de pouvoir bien dire aussi, que son jugement ne doit pas être conté sur cette matiere.

Au reste je vous supplie, Monsieur, d’une faveur; elle demande une petite depense, mais je la rendray ponctuellement. Il y a dans ce voisinage d’icy des Seigneurs et Dames, qui prennent grand plaisir à nourrir des vers à soye, ayant des jardins où il y a quantité de meuriers blancs. Ils desireroient quelques onces de bonne graine des vers qui fussent de bonne race et bien conservés, car ils ont eté trompés quelquesfois par celle qu’on leur a envoyée. Vous m’obligeriés beaucoup, Monsieur, si par un Amy seur vous pouviés procurer quatre onces de telle graine, et me la faire envoyer directement par la poste bien enveloppée et bien munie. Si les graines ont eté sur du papier, on les gâte aisement, en les voulant detacher, au lieu qu’elles se detachent plus aisement, si elles ont eté sur de la laine; il est bon aussi que la graine soit prise de papillons dont les cocons ont eté beaux et grands. Je m’imagine qu’une bonne graine de cette nature pourra venir du Milanois, mais vous jugerés mieux, Monsieur, de l’endroit le plus convenable. Il faudroit que cela me fût envoyé avant que le temps devient chaud, de peur que la graine ne devienne vivante en chemin.

Le livre de Mons. Herman a paru. Il flatte un peu trop certains Anglois, mais ces gens n’en sont pas plus traitables pour cela et voudroient passer pour être les seuls capables de faire quelque chose de bon sur ces matieres. Mons. Newton croit que la force de l’Univers va en diminuant, comme celle d’une montre, et a besoin d’être retablie par une action particuliere de Dieu, au lieu que je soutiens que Dieu a fait les choses d’abord, en sorte que la force ne sauroit se perdre. Ainsi sa Dynamique est bien differente de la mienne, et ne convient pas à mon avis avec la perfection des operations Divines. Un Auteur nommé Mons. Clark, Chapelain du Roy, est entré en dispute avec moy là dessus par lettres, à l’occasion de ce que j’en avois écrit à Madame la Princesse de Galles; et Son Altesse Royale, qui a lû ma Theodicée avec attention, a temoigné que mon sentiment luy paroissoit plus convenable. Vous aurés la bonté, Monsieur, de me marquer comment je dois adresser mes lettres pour vous. Celles que vous me voulés faire l’honneur de m’envoyer, pourroient être recommandées à Mons. Schroek, Agent de Sa Majesté le Roy de la Grande Bretagne, Electeur de Brunswic, à Augsbourg; mais la graine me devroit être envoyée tout simplement par la poste. Je suis avec zéle etc.1.

  1. 1Ohne Ort und Datum. Das letztere wird bestimmt durch die beiden Briefe Bourguet’s: Morges ce 7. Fevr. 1716 und Morges ce 16. Mars 1716.