Bourguet an Leibniz
Morges ce 7. fevr. 1716
Je viens au curieux et important article qui regarde la Nature des choses, que vous representez, Monsieur, comme pouvant être expliqué par le Rectangle A, en supposant que la Nature soit toûjours également parfaite, ou par les ordonnées de l’Hyperbole B, en supposant que la perfection croisse depuis toute l’éternité sans qu’il y ait un commencement, et enfin suivant l’Hypothese du Triangle C, en supposant un commencement dans les choses dont la perfection croit en augmentant toûjours sans jamais pouvoir atteindre à une entiere perfection, quoique la suite soit la plus parfaite qu’il soit possible, parceque Dieu choisit toûjours le meilleur possible. Voici quelques Propositions qui me paroissent pouvoir servir à éclaircir la question, en supposant pour leur fondement l’Existence de Dieu, et qu’il est un Etre qu’on ne doit point confondre ni renfermer entre ceux qui composent l’Univers.
L’Univers est une collection d’êtres differens, tous limitez, dont le nombre n’a aucun dernier terme.
Tout nombre determiné de Relations fait l’individualité des Etres, et les distingue entr’eux.
La durée de ces Etres consiste dans un changement continuel de Relations, qui doivent necessairement avoir de la connexion, c’est à dire qu’elles doivent s’ensuivre naturellement les unes des autres, afin qu’ils ne perdent point leur individualité numerique.
Posez un changement entier de Relations sans aucune connexion, il en resulte un autre Etre. Appliquez ce changement à une suite donnée d’Etres, il en resultera un nouvel Univers. Et c’est l’idée de tous ces changemens et de toutes ces combinaisons dans une infinité de suites données, qui fait dans l’Entendement divin la connoissance de tous les possibles.
La possibilité de toutes ces suites, ou de tous ces Mondes prouve, que la sagesse de Dieu a fait un choix, et suppose necessairement, que le Monde actuel a été dans le nombre des possibles, avant qu’avoir receu l’existence.
La perfection de tous les Etres qui composent l’Univers, consiste dans l’accord de leurs Relations reciproques, qui dans le fonds tendent toutes à une même fin.
La fin de tous ces Rapports est uniquement, de representer l’Existence et les Attributs de Dieu, principalement sa Puissance, sa sagesse et sa Bonté infinies.
Tous les Etres bornez ne peuvent repondre à la fois qu’à un nombre limité de Rapports, ce qui empeche qu’ils puissent recevoir d’abord toute la perfection possible.
Morges ce 7. fevr. 1716.