Leibniz an Bourguet

Hanover ce 5. d'Aoust. 1715

GerhardtFrench

Je1 suis bien aise, que mes reponses à vos objections soyent venues inutilement, c’est à dire, que vous ayés trouvé vous-même les reponses aux difficultés qui vous etoient venues sur ma Theodicée. Je seray ravi de voir un jour ce que vous avés écrit à un ami, pour soutenir un principe de mon systeme, qui est, que de tous les mondes possibles Dieu a choisi le meilleur.

Il est bon sans doute de considerer les choses avec vous dans leur constitution primitive. C’est pourquoy j’ay dit quelque part dans ma Theodicée, qu’il n’auroit point eté convenable, que les Anges, ou les hommes eussent eté pecheurs d’abord. Cependant comme Dieu a egard non seulement à l’état present d’une chose, mais encor à toutes ses suites, il n’auroit point permis la chûte, si elle n’eût eté enveloppée dans le meilleur des systemes possibles. On ne m’a demandé de Paris aucuns eclaircissemens particuliers, ni sur cela, ni sur autre chose, mais on en a desiré seulement en general. Mais comme les tours des esprits sont fort differens, on ne sauroit gueres en donner de satisfaisans, qu’en sachant à quoy l’on s’arreste particulierement. Vous avés raison, Monsieur, de dire, que notre globe devoit etre une espece de Paradis, et j’ajoute que si cela est, il pourroit bien encor le devenir, et avoir reculé pour mieux sauter. Il est fort raisonnable de juger, que sans le mal moral il n’y auroit point de mal physique des creatures raisonnables; le parallelisme des deux, c’est à dire, de celuy des finales et de celuy des efficientes, qui reviennent à celuy de la Nature et de la Grace, le paroist porter ainsi.

Je ne saurois rien dire sur le detail de la generation des animaux. Tout ce que je crois pouvoir asseurer est, que l’ame de tout animal a préexisté, et a eté dans un corps organique, qui enfin par beaucoup de changemens, involutions et evolutions est devenu l’animal present. Votre conjecture, que tout animal seminal humain parviendra enfin à etre raissonnable, est ingenieuse, et pourroit etre vraye; cependant je ne vois point qu’elle soit necessaire. S’il y en avoit beaucoup qui demeurassent de simples animaux, il n’y auroit point de mal. Je n’oserois asseurer que les animaux que M. Leeuwenhoek a rendu visibles dans les semences soyent justement ceux que j’entends; mais aussi je n’oserois encor asseurer qu’ils ne le sont point; et j’attends avec impatience ce que M. Vallisnieri nous donnera pour les refuter. Et en attendant je n’en voudrois pas parler aussi decisivement que vous le faites, Monsieur, en disant que le sentiment de M. Leeuwenhoek est une fable des plus creuses. M. Hugens, qui etoit un homme des plus penetrans de son temps, n’en jugeoit pas ainsi. La prodigieuse quantité de ces animaux [qui sont votre premiere objection] ne s’y oppose en rien. On trouve une abondance semblable dans les semences de quelques plantes. Il y en a par exemple, dont la graine consiste en une poussière très menue. Je ne vois pas aussi, qu’il y ait de la difficulté sur l’introduction dans l’oeuf de l’un de ces animaux à l’exlusion de l’autre [ce qui fait votre seconde objection]; il s’en introduit beaucoup apparemment, puisqu’ils sont si petits, mais il y a apparemment dans un oeuf un seul endroit, et pour ainsi dire un punctum saliens, qui en peut recevoir avec effect. Et cela satisfait aussi à votre troisieme objection, qui est que leur petitesse extreme n’a point de proportion avec l’oeuf. C’est comme dans un fruit, qui est très grand, quelque fois la partie seminale est très petite et insensible. La quatrieme objection est, que l’oeuf et le foetus sont le meme animal; mais cette proposition n’est point prouvée; il se pourroit que l’oeuf ne fût qu’un receptacle propre à donner l’accroissement et à aider la transformation. La cinquieme objection est, que selon les Zoologues modernes, et particulierement selon M. Vallisnieri, ces animaux qui se trouvent dans les spermes doivent etre des animaux de leur espece qui se propagent et se perpetuent, tout comme il arrive aux autres animaux qui nous sont connus. C’est de quoy je demeure entierement d’accord: mais à mon avis, quand ces animaux seroient les vrais animaux seminaux, ils ne laisseroient pas d’etre une espece particuliere

de vivans, dont quelques individus seroient elevés à un plus haut degré par une transformation.

Cependant je n’oserois pas asseurer non plus que votre sentiment soit faux; qui va à soutenir que l’animal à transformer est déja dans l’oeuf, quand la conception se fait. Mais l’opinion qu’il y entre par la conception paroist plus vraisemblable. Ne decidons donc rien d’un ton trop affirmatif, et surtout ne traitons point mal un homme comme M. Leeuwenhoek, à qui le public doit des graces, pour les peines qu’il a prises dans ses recherches. Il est très permis de combattre son sentiment, et je suis bien aise qu’on le fasse, mais il n’est point juste de le mepriser. Il y a une difficulté qui me paroist commune à toutes les hypotheses, et sur laquelle je voudrois apprendre le sentiment de M. Vallisnieri, pourquoy dans la copulation de quelques especes d’animaux un seul oeuf ordinairement est rendu fecond, et pourquoy les gemeaux y sont assés rares.

Vous avés raison, Monsieur, d’etre choqué des expressions peu polies de celuy qui a fait la preface de la seconde edition de M. Newton, et je m’etonne que M. Newton l’ait laissé passer. Ils devoient parler avec plus de consideration de M. Descartes, et avec plus de moderation de ses sectateurs. Pour ce qui est de moy et de mes amis, qu’ils ont aussi eu en vue, ils sont fâchés que dans les actes de Leipzic on ait desapprouvé, quoyque tres modestement, leur pretendue vertu attractive, qui n’est qu’un renouvellement des chimeres déja bannies. Ils y commettent un sophisme malin, pour se donner un air de raison, et pour nous mettre dans un tort apparent, comme si nous etions contre ceux qui supposent la pesanteur, sans en rendre raison. Ce n’est pas cela, mais nous desapprouvons la methode de ceux qui supposent, comme les Scholastiques d’autresfois, des qualités deraisonnables, c’est à dire, des qualités primitives, qui n’ont aucune raison naturelle, explicable par la nature du sujet à qui cette qualité doit convenir. Nous accordons et nous soutenons avec eux, et nous avons soutenu avant qu’ils l’ayent fait publiquement, que les grands globes de notre systeme, d’une certaine grandeur, sont attractifs entre eux: mais comme nous soutenons, que cela ne peut arriver que d’une maniere explicable, c’est à dire, par une impulsion des corps plus subtils, nous ne pouvons point admettre que l’attraction est une proprieté primitive essentielle à la matiere, comme ces Messieurs le pretendent. Et c’est cette opinion qui est fausse, et etablie par un jugement precipité, et ne sauroit etre prouvée par les phenomènes. Cette erreur a fait naitre cette autre erreur, qu’il faut qu’il y ait un vuide. Car ils voyent bien que leur pretendue attraction mutuelle de toutes les parties de la matiere seroit inutile et sans aucun effect, si tout etoit plein. Je ne repondray point à des gens qui m’attaquent d’une maniere grossiere et desobligeante. Selon ces Auteurs, non seulement les substances nous sont entierement inconnues, comme vous le remarqués fort bien, Monsieur, mais meme il est impossible à qui que ce soit de les connoistre; et Dieu meme, si leur nature est telle qu’ils disent, n’y connoitroit rien. Tout ce qu’ils peuvent dire à cela, avec quelque espece de raison, sera que Dieu les fait agir ainsi par miracle, ou agit plustost pour eux. Ainsi il faut revenir à la Philosophie Mosaique de Robertus Fluddus, que M. Gassendi a traitée comme il faut dans un ouvrage exprès. Et comme M. Roberval avoit déja dit dans son Aristarque que les planetes s’attiroient [ce qu’il a peutetre entendu comme il faut], M. des Cartes le prenant dans le sens de nos nouveaux Philosophes, le raille fort bien dans une lettre au P. Mersenne.

Vous m’obligerés, Monsieur, en m’indiquant où M. Clark, M. Ditton et quelques autres se servent du principe que j’ay mis en avant, que Dieu a choisi le meilleur plan possible. Je suis trop distrait pour pouvoir assés lire.

Nous ne saurions dire en quoy consiste la perception des plantes, et nous ne concevons pas bien meme celle des animaux. Cependant il suffit qu’il y ait une varieté dans l’unité, pour qu’il y ait une perception; et il suffit qu’il y ait une tendence à de nouvelles perceptions, pour qu’il y ait de l’appetit, selon le sens general que je donne à ces mots. M. Swammerdam a donné des observations, qui font voir que les insectes approchent des plantes du côté des organes de la respiration, et qu’il y a un certain ordre dans la nature qui descend des animaux aux plantes. Mais il y a peutetre ailleurs des etres entre deux.

Pour ce qui est de la succession, où vous semblés juger, Monsieur, qu’il faut concevoir un premier instant fondamental, comme l’unité est le fondement des nombres, et comme le point est aussi le fondement de l’etendue: à cela je pourrois repondre, que l’instant est aussi le fondement du temps, mais comme il n’y a point de point dans la nature, qui soit fondamental à l’egard de tous les autres points, et pour ainsi dire le siege de Dieu, de meme je ne vois point qu’il soit necessaire de concevoir un instant principal. J’avoue cependant qu’il y a cette difference entre les instans et les points, qu’un point de l’Univers n’a point l’avantage de priorité de nature sur l’autre, au lieu que l’instant precedent a tousjours l’avantage de priorité non seulement de temps, mais encor de nature sur l’instant suivant. Mais il n’est point necessaire pour cela qu’il y ait un premier instant. Il y a de la difference en cela entre l’analyse des necessaires, et l’analyse des contingens: l’analyse des necessaires, qui est celle des essences, allant a natura posterioribus ad natura priora, se termine dans les notions primitives, et c’est ainsi que les nombres se resolvent en unités. Mais dans les contingens ou existences cette analyse a natura posterioribus ad natura priora va à l’infini, sans qu’on puisse jamais la reduire à des elemens primitifs. Ainsi l’analogie des nombres aux instans ne procede point icy. Il est vray que la notion des nombres est resoluble enfin dans la notion de l’unité qui n’est plus resoluble, et qu’on peut considerer comme le nombre primitif. Mais il ne s’ensuit point que les notions des differens instans se resolvent enfin dans un instant primitif. Cependant je n’ose point nier qu’il y ait eu un instant premier. On peut former deux hypotheses, l’une que la nature est tousjours egalement parfaite, l’autre qu’elle croit tousjours en perfection. Si elle est tousjours egalement parfait, mais variablement, il est plus vraisemblable qu’il n’y ait point de commencement. Mais si elle croissoit tousjours

en perfection (supposé qu’il ne soit point possible de luy donner toute la perfection tout à la fois) la chose se pourroit encor expliquer de deux façons, savoir par les ordonnées de l’Hyperbole B ou par celle du triangle C. Suivant l’hypothese de l’Hyperbole, il n’y auroit point de commencement, et les instans ou etats du Monde seroient crûs en perfection depuis toute l’eternité; mais suivant l’hypothese du Triangle, il y auroit eu un commencement. L’hypothese de la perfection egale seroit celle d’un Rectangle A. Je ne vois pas encor le moyen de faire voir demonstrativement ce qu’on doit choisir par la pure raison. Cependant quoyque suivant l’hypothese de l’accroissement, l’etat du Monde ne pourroit jamais etre parfait absolument, etant pris dans quelque instant que ce soit; neanmoins toute la suite actuelle ne laisseroit pas d’etre la plus parfaite de toutes les suites possibles, par la raison que Dieu choisit tousjours le meilleur possible. Quand j’ay dit que l’unité n’est plus resoluble, j’entends qu’elle ne sauroit avoir des parties dont la notion soit plus simple qu’elle. L’unité est divisible, mais elle n’est pas resoluble; car les fractions qui sont les parties de l’unité, ont des notions moins simples, parceque les nombres entiers (moins simples que l’unité) entrent tousjours dans les notions des fractions. Plusieurs qui ont philosophé en Mathematique sur le Point et sur l’Unité, se sont embrouillés, faute de distinguer entre la Resolution en Notions et la Division en parties. Les parties ne sont pas tousjours plus simples que le tout, quoyqu’elles soyent tousjours moindres que le tout.

Vous m’avés fort obligé, Monsieur, en me donnant la connoissance de M. Zendrini dont je pourray encor profiter quand vous ne serés plus à Venise. En me marquant le prix des livres, vous n’expliqués pas les nombres; je m’imagine que ce sont lire et soldi, mais en ce cas les livres me paroissent bien chers, par exemple le Catalogue de la Bibliotheque du Cardinal Imperiale marqué de 40. Ayés la bonté, Monsieur, de m’en marquer la valeur à proportion de nos florins d’Allemagne, ou bien des ecus en espece dont un vaut deux de nos florins. Au reste vous aurés la bonté, Monsieur, de me marquer votre adresse quand vous partirés, et je suis avec zele etc.

Hannover ce 5. d’Aoust 1715.

  1. 1Auch von diesem Briefe fehlt das Original; ebenso der vorausgehende Brief Bourguet’s.