Leibniz an Bourguet

Vienne le 3. Janvier 1714

GerhardtFrench

Il seroit peutétre bon que vous me marquassiés votre adresse. Cependant je suis bien aise de voir, que mes lettres vous sont bien rendues. Je soubçonne qu’une de celles de M. Hermann s’est perdue avec la vostre.

Comme M. Trevisani a fait luy même un livre sur des matieres approchantes de mon sujet, il est naturel qu’il ait pris son parti: mais on n’est pas tousjours si eloigné qu’on pense.

Le R. P. Malebranche luy meme m’a écrit une lettre où il temoigne de faire cas de mon livre. J’excuse et je reduis au bon chemin beaucoup d’Auteurs. Si par voir tout en Dieu ce Pere entend que Dieu seul est notre objet immédiat externe, on peut prendre sa phrase en bonne part. Un habile Cartesien1 m’a ecrit un jour de Hollande, qu’ayant donné dans le systeme des Causes occasionnelles, il l’avoit entendu d’une maniere assés approchante du mien de l’Harmonie préétablie. Tant mieux. On peut dire aussi, que les Verités éternelles, lors meme que leur sujet n’existe point, ne laissent pas d’avoir leur realité dans l’entendement divin ou dans les connoissances de Dieu; et l’Etendue intelligible du P. Malebranche pourra etre prise pour le fondement des verités Geometriques qui se trouve dans l’entendement divin; et ainsi du reste. Je serois ravi de pouvoir voir un jour votre commerce literaire avec un défenseur du systeme du P. Malebranche.

M. Vallisnieri a beaucoup de solidité. Il contredit M. Leeuwenhoek sur les animaux seminaux: mais je voudrois que le fait fût plus éclairci, tant sur ces animaux que sur les oeufs. Je suis seur neanmoins que jamais un corps organique de la nature n’est formé d’un chaos ou d’un corps non organique, et meme qu’il n’y a jamais chaos qu’en apparence. C’est une consequence de la production des choses par une cause parfaitement sage. Ils auroient grand tort à Rome s’ils se gendarmoient contre une doctrine qui met les perfections de Dieu dans leur plus grand lustre. Le Cardinal Ptolemei, qui a lû mon ouvrage, n’a point marqué que cette doctrine luy deplaisoit. Cette Eminence est capable d’en juger.

On m’a ecrit que les Jesuites ont mis une recension de mon ouvrage dans leur Memoires de Trevoux, et qu’ils en parlent passablement.

Monsieur Remond à Paris, qu’on m’a mandé etre une personne de consideration et des principaux du Conseil de M. le Duc d’Orleans, m’a ecrit une lettre où il met mon ouvrage au plus haut point où un tel ouvrage puisse etre mis.

Je ne meprise presque rien (excepté l’Astrologie judicaire et tromperies semblables), pas même les Mystiques; leur pensées sont le plus souvent confuses, mais comme ils se servent ordinairement de belles allegories, ou images qui touchent, cela peut servir à rendre les verités plus acceptables, pourveu qu’on donne un bon sens à ces pensées confuses.

La Neige de Mars m’est inconnue. Les remedes chymiques peuvent etre utiles principalement dans des accidens pressans. Nostre Medecine est presque Empirique jusqu’icy.

Je seray bien aise de connoistre un jour votre habile Grec et votre Antagoniste Cartesien.

Il sera difficile de trouver quelque chose de bien raisonnable dans ce qui nous reste des anciens Heretiques. On trouvera plustost les importantes verités par la meditation. Cependant les pensées approchantes des anciens Philosophes donnent du lustre et bien souvent du crédit à la verité.

Un M. Horbius, eleve de ce celebre M. Jacobus Thomasius, qui allioit savamment les Sectes chrestiennes et celles des philosophes, a donné une jolie dissertation sur les Manichéens; mais il y a plus de 40 ans qu’elle est imprimée, et on aura de la peine à la trouver aujourdhuy. Ce Jacob Thomasius, pere de Christianus Thomasius, Jurisconsulte, qui écrit beaucoup et a de l’esprit et veut aussi se meler de Philosophie, a eté un de mes maitres, et M. Horbius a eté de mes amis.

Je ne say quelle a eté la practique ou conduite des Manichéens, mais tousjours leur expressions n’ont pas eté bien revenantes. S. Augustin ayant eté Manichéen et homme d’esprit, en devoit savoir quelque chose. Pour ce qui est des Cabbalistes, la Cabbala denudata de feu M. Knorrius qui a eté un homme de grande erudition et de mes amis, merite d’etre lûe; il l’a voulu reduire en systeme.

La pluspart des systemes posent beaucoup de choses arbitraires, ce que je tache d’eviter.

Je crois qu’il reste bien peu de lumieres aux Chrestiens qu’on appele de S. Jean; il seroit bon cependant de deterrer leur livres, aussi bien que de ceux qui se trouvent parmy les restes des anciens Persans, culteurs du feu, et chez d’autres Orientaux. Cela contentera tousjours notre curiosité et eclaircira l’Histoire.2

Il y avoit dans la gazette qu’un Agent de Brunsvic à Venise etoit mort à la campagne. J’espere que ce ne sera pas notre M. Zanovelli, qui est de mes amis et que j’estime.

Faites moy la grace, Monsieur, de m’indiquer l’adresse de M. l’Abbé Fardella à Padoue: il y a eté Professeur; puis il est allé en Espagne, où je l’ay accompagné de mes lettres à la Cour de Barcelone; l’Empereur l’a estimé, et l’a fait son Theologien avec une bonne pension dans le Royaume de Naples.

Comme la Chaire de Mathematiques est vacante à Padoue, je souhaiterois qu’on y appelât l’incomparable M. Jean Bernoulli de Bale, qui est une lumière de notre siecle dans les Mathematiques, et je ne connois aucun à qui il cede. Mais en ce cas, il faudroit augmenter la dose des gages, pour attirer un si grand homme. Son neveu, qui est un jeune homme très savant, et qui marche sur les traces de son oncle et se distingue extremement, est un de ceux qu’on a recommandés à la Republique; mais je voudrois qu’on songeat à l’oncle, qui est incomparable, et pourroit même donner des lumiéres sur la conduite des eaux.

Si vous pouviez y contribuer, Monsieur, en passant, vous obligeriez le public et la Republique. Je suis etc.

Vienne le 3. Janvier 1714.

P.S. Je vous souhaite reciproquement beaucoup de nouvelles années heureuses.

  1. 1Hartsoeker.
  2. 2Hier bricht das Original ab.