Leibniz an Bourguet

Vienne ce 22. de Mars 1714

GerhardtFrench

J’ay appris plus d’une fois qu’on a eu des nouvelles de ma mort. La même chose est arrivée à M. Magliabecchi, qui s’en fachoit. Le peuple dit en Allemagne que cela signifie une longue vie. Je le tiens fort indifferent et sans aucune signification: mais il ne m’est point indifferent de voir que vous, Monsieur, et le celebre M. Vallisnieri, y avés pris tant de part. Je vous en suis bien obligé, et je voudrois que vous ne m’eussiés point regretté pour rien.

Je1 souhaite fort qu’on puisse approfondir davantage le grand point de la generation des Animaux, qui doit avoir de l’Analogie avec celle des plantes. Mons. Camerarius de Tubingen a crû que la graine y etoit comme l’ovaire, et le pollen (quoyque dans la meme plante) comme le sperme du mâle. Mais quand cela seroit vray, la question resteroit tousjours, si la base de la transformation ou le vivant preformé est dans l’ovaire, suivant M. Vallisnieri, ou dans le sperme suivant Leeuwenhoek. Car je tiens qu’il faut tousjours un vivant preformé, soit plante soit animal, qui soit la base de la transformation, et que la meme Monade dominante y soit: personne n’est plus propre à éclaircir ce doute que M. Vallisnieri, et je souhaite extremement de voir bientot sa dissertation; sa dédicace me feroit plus d’honneur que je ne merite.

Lorsque je tiens qu’il n’y a point de Chaos, je n’entends point que nostre globe ou d’autres corps n’ayent jamais esté dans un estat de confusion exterieure: car cela seroit dementi par l’experience. La masse que le Vesuve jette (par exemple) est un tel chaos; mais j’entends que celuy qui auroit les organes sensitifs assés penetrans pour s’apercevoir des petites parties des choses, trouveroit tout organisé. Et s’il pouvoit augmenter sa penetration continuellement selon le besoin, il verroit tousjours dans la meme masse des organes nouveaux qui y etoient imperceptibles par son degré precedant de penetration. Car il est impossible qu’une creature soit capable de tout penetrer à la fois dans la moindre parcelle de la matiere, puisque la sous-division actuelle va à l’infini. Ainsi le Chaos apparent n’est que dans une espece d’eloignement, comme dans un reservoir plein de poissons, ou plustost comme dans une armée vue de loin, où l’on ne sauroit distinguer l’ordre qui s’y observe. Je crois donc que notre globe a esté un jour dans un etat semblable à celuy d’une montagne ardente; et c’est alors que les mineraux qui se decouvrent aujourdhuy, et qu’on peut imiter dans nos fourneaux, ont eté formés. Vous trouverés ma conjecture expliquée plus amplement dans un vieux Schediasma mis dans les Actes de Leipzig, sous le titre de Protogaea; et je souhaiterois d’en apprendre votre sentiment, et aussi celuy de M. Vallisnieri. Les rochers qui sont (pour ainsi dire) les ossemens de la terre, sont des scories ou vitrifications de cette ancienne fusion: le sable n’est que du verre de cette vitrification pulverisé par le mouvement. L’eau de la Mer est comme un Oleum per deliquium, fait par le refroidissement, apres la calcination. Voila trois matieres fort etendues sur la superficie de nostre globe (savoir la mer, les rochers et le sable) expliquées assés naturellement par le feu, dont il ne sera point facile de rendre raison par une autre hypothese. Cette eau a couvert un jour tout le globe, et y a causé bien des changemens avant même le deluge de Noé. Je panche donc assez vers le sentiment ou de Mr. Descartes, qui juge que nostre terre a eté autres fois une étoile fixe, ou vers celuy de mon cru, qu’elle pourroit avoir eté partie d’une etoile fixe, car il pourroit avoir eté une piéce fondue ou grande macule jettée hors du Soleil, où elle tache tousjours de retomber.

Je souhaiterois d’apprendre toute la procedure du Mercure tiré du fer, quand ce ne seroit que d’un fer d’une certaine espece, où il y eût de l’etain. Cette experience meriteroit d’etre repetée plusieurs fois, surtout celle de l’attraction qu’on y doit avoir remarquée. Si le Mercure étoit déja dans cette masse, c’est beaucoup que le feu ne l’en avoit chassé auparavant quand ce fer a passé par le feu. Et l’attraction de ce Mercure par le feu que M. Zanichelli rapporte me paroist considerable. J’avoue que jusqu’icy je n’ay rien vû de la transmutation des metaux; cependant je n’ose point dire qu’elle soit impossible; je seray ravi d’apprendre d’avantage de vos pensées et observations sur les Mineraux.

Je viens à ce que vous dites, Monsieur, du R. P. Malebranche. S’il croit veritablement qu’il y a quelque chose d’actif en nous, qui determine nostre volonté, pourquoy ne veut il rien admettre d’Analogique dans les autres substances? Mais j’ay peur qu’il n’admette en nous ce principe determinant que pour se tirer de quelques difficultés Theologiques. Quand je parle de la force et de l’Action des Creatures, j’entends que chaque Creature est presentement grosse de son etat futur, et qu’elle suit naturellement un certain train, si rien ne l’empeche; et que les Monades, qui sont les veritables et uniques substances, ne sauroient etre empechées naturellement dans leur determinations interieures, puisqu’elles enveloppent la representation de tout externe. Mais je ne dis pas pour cela que l’estat futur de la Creature suive de son etat present sans le concours de Dieu, et je suis plustôt dans le sentiment que la conservation est une creation continuelle avec un changement conforme à l’ordre. Ainsi le P. Malebranche pourroit peutetre approuver l’Harmonie preetablie, sans renoncer à son hypothese, qui veut que Dieu soit le seul Acteur; il est vray que d’ailleurs elle ne me paroist point fondée. On a publié depuis peu à Paris un livre contre luy sur l’Action des Creatures; et il y a repondu. Je n’ay pas encor vû ny le livre, ny sa reponse. J’ay peur que ce ne soit un combat semblable à celuy qui agitoit autresfois les esprits en France sur le pur Amour. Une bonne definition (comme j’ay donné celle de l’Amour) les auroit tirés d’affaire.

Certamina tanta

Pulveris exigui jactu compressa quiescunt.

Mais quand on ne fixe point les idées, on a un grand champ de raisonner pour et contre2.

Je m’imagine que lors que le P. Malebranche dit que nous voyons tout en Dieu, il entend la perception de l’esprit, non seulement par rapport aux qualités visibles, comme sont les figures et les couleurs, mais encor par rapport aux sons et aux autres qualités sensibles. Vous avés fort bien remarqué que ce Pere reconnaissant toutes les mouches à miel enveloppées en quelque façon dans celle dont elles sont descendues, pouvoit croire que les perceptions suivantes d’une ame peuvent naitre du developpement de sa perception totale presentée. Et je crois qu’il le pouvoit reconnoitre d’autant plus facilement, qu’il admet dans l’ame certaines pensées, qui naissent les unes des autres.

Je suis de votre sentiment, Monsieur, qu’on ne sauroit expliquer ce que c’est que l’existence d’une substance, en luy refusant l’action; mais on ne s’attache pas communement à donner des definitions des termes, et on parle confusement de la substance, dont la connaissance pourtant est la clef de la Philosophie interieure. C’est la difficulté qui s’y trouve, qui a tant embarrassé Spinosa et M. Lock.

D’autres encor m’ont parlé comme vous avec estime de M. l’Abbé Conti, et je seray bien aise de voir votre Commerce Literaire, où je pourrois faire quelques petites remarques, qu’il seroit bon de luy communiquer. Pourveu qu’il nous donne un jour quelque chose de beau de son chef, il faut luy laisser cet eguillon de gloire de vouloir etre original. M. des Cartes vouloit qu’on crût qu’il n’avoit gueres lû. C’etoit un peu trop. Cependant il est bon d’etudier les découvertes d’autruy d’une maniere qui nous découvre la source des inventions, et qui nous les rende propres en quelque façon à nous memes. Et je voudrois que les Auteurs nous donassent l’Histoire de leur decouvertes, et les progres par lesquels ils y sont arrivés. Quand ils ne le font point, il faut tacher de les deviner, pour mieux profiter de leur ouvrages. Si les Journalistes le faisoient par le rapport qu’ils font des livres, ils rendroient un grand service au public.

Je suis bien aise aussi d’apprendre ce que vous me dites, Monsieur, de M. Tomaso Cataneo, Grec sçavant et excellent Platonicien, qui ne meprise pas mes sentimens. Je ne say, si je ne vous ay déja dit, qu’il y a aussi à Paris un excellent homme, du Conseil de M. le Duc d’Orleans, nommé M. Remond, qui est grand Platonicien, et qui a extremement gouté ma Theodicée, comme il me l’a temoigné par une lettre fort obligeante, et m’a envoyé depuis de beaux vers Latins de M. l’Abbé Fraguier, Philosophe et grand Poete, qui parlent favorablement de mes meditations. En effect, de tous les Anciens Philosophes Platon me revient le plus par rapport à la Metaphysique. On publie maintenant de bons Livres Grecs à Venise; je voudrois savoir qui est le directeur de ces editions.

Vous m’avés fait plaisir en remarquant la difference entre la necessité aveugle, comme dans le nombre des trois dimensions, et entre la necessité morale ou de convenance, comme dans les loix du mouvement; et c’est par là apparemment que Spinosa a manqué, et que Bredembourg s’est embarrassé, comme vous jugés tres bien. Les loix du Mouvement ont quantité de beautés. Il s’y conserve non seulement la meme quantité de la force absolue, ce que M. des Cartes a bien veu (quoyqu’il l’ait mal expliqué, confondant le mouvement avec la force), mais aussi la meme force respective, ou la meme force de la direction. M. des Cartes a crû que l’intervention des Ames ne doit point violer la premiere loy, c’est à dire la conservation de la force absolue; j’y adjoute que cette intervention ne doit pas non plus violer la seconde loy, c’est à dire la conservation de la direction. Et si M. des Cartes avoit eu connoissance de cette seconde conservation, il seroit tombé dans l’Harmonie préétablie. J’ay encor demonstré une proposition curieuse, qui est, qu’il y a non pas autant de mouvement (comme des Cartes le prend), mais autant d’action motrice dans le Monde durant un meme intervalle de temps, par exemple, autant dans une heure que dans une autre. Aussi la quantité de l’Action Motrice uniforme se peut estimer per vim ductam in tempus, comme elle se peut estimer encor per quantitatem effectus simplicis (vel indifferentis) ductam in celeritatem efficiendi. L’équation entre ces deux estimes est un bel echantillon de quelque chose de Mathematique dans la Metaphysique. Effectum simplicem (velut translationem in eodem horizonte) oppono violento, veluti sublationi gravis in altum.

Il est vray, Monsieur, que les excellens Auteurs modernes de l’Art de penser, de la Recherche de la Verité, et des Essais sur l’Entendement, ne se sont point attachés à fixer leur idées par des definitions; en quoy ils ont trop suivi l’exemple de M. des Cartes, qui meprisoit la definition des termes connus, que tout le monde, à son avis, entend, et qu’on definit en effect ordinairement per aeque obscurum. Mais ma maniere de definir est toute autre, et on n’entend communement ces termes que d’une maniere confuse et insuffisante pour raisonner. On n’a point besoin pour y remedier d’aller par toutes les combinaisons, il suffit de bien expliquer les termes dont on se sert. J’ay fabriqué quantité de definitions, que je souhaite de pouvoir ranger un jour; mais le mal est, que là où je suis, je manque de la conversation et assistance des personnes propres à entrer dans mes veues.

La Logique de Syllogismes est veritablement demonstrative, tout comme l’Arithmetique ou la Geometrie. J’ay demontré dans ma jeunesse, non seulement qu’il y a veritablement quatre figures, ce qui est aisé, mais aussi que chaque Figure a six modes utiles, et n’en sauroit avoir ny plus ny moins: au lieu qu’ordinairement on n’en donne que quatre à la premiere et à la seconde, et cinq à la quatriéme. J’ay prouvé aussi, que la seconde et la troisieme figures sont derivées immediatement de la premiere, sans l’intervention des conversions qui se demonstrent elles memes par la seconde ou troisieme figure; mais que la quatrieme est d’un degré plus bas et a besoin de l’intervention de la seconde ou de la troisieme, ou (ce qui est la même chose) des conversions. L’art de conjecturer est fondée sur ce qui est plus ou moins facile, ou bien plus ou moins faisable, car le latin facilis derivé a faciendo veut dire faisable mot à mot: par exemple, avec deux dés, il est aussi faisable de jetter douze points, que d’en jetter onze, car l’un et l’autre ne se peut faire que d’une seule maniere; mais il est trois fois plus faisable d’en jetter sept, parce que cela se peut fair en jettant 6 et 1, 5 et 2, et 4 et 3; et une combinaison icy est aussi faisable que l’autre. Le Chevalier de Meré (Auteur du livre des Agremens) fut le premier qui donna occasion à ces meditations, que Messieurs Pascal, Fermat et Hugens poursuivirent. Monsieur le Pensionaire de Wit et Monsieur Hudde ont aussi travaillé là dessus depuis. Feu Monsieur Bernoulli a cultivé cette matiere sur mes exhortations. On estime encore les vraisemblances a posteriori, par l’experience, et on y doit avoir recours au défaut des raisons a priori: par exemple, il est egalement vraisemblable que l’enfant qui doit naistre soit garçon ou fille, parce que le nombre des garçons et des filles se trouve à peu près egal dans ce Monde. L’on peut dire que ce qui se fait le plus ou le moins est aussi le plus ou le moins faisable dans l’etat present des choses, mettant toutes les considerations ensemble qui doivent concourir à la production d’un fait.

Je vous supplie de laisser là les Excellences; elles ne siéent pas bien dans une lettre de philosophie. M. Herman m’ecrit de Francfort sur l’Oder, qu’il attend ma volonté pour m’envoyer vos remarques sur ma Theodicée. Comme je pretends de partir bientôt d’icy, je les trouveray à Hannover. Il fera imprimer en Hollande son livre sur le mouvement des eaux; mais mes Meditations Dynamiques n’y seront pas; je luy ay écrit qu’il sera plus à propos d’en faire un petit ouvrage à part.3 Je suis avec zéle etc.

P.S. Quoyque je pens à partir, j’espere pourtant d’apprendre icy que ma lettre vous ait eté rendue. Il seroit bon que vous me marquassiés mieux votre addresse.

Vienne ce 22. de Mars 1714.

//III565// et à d’autres. Ce que je dis non pas pour contredire à M. Vallisnieri, ny pour prevenir son jugement, qui a un grand poids aupres de moy, mais pour l’animer d’avantage à éclaircir cette importante matiere.

  1. 1Für das Folgende bis zu den Worten: que je ne merite, hatte Leibniz ursprünglich geschrieben: J’avoue que les animaux seminaux ressemblent assés à d’autres dont la destinée n’est pas si importante, que celle qu’on attribue aux premiers. Et les figures de tous ces animaux n’ont rien montré jusqu’icy d’extraordinaire que je sache. Mais on peut repondre en leur faveur, qu’encor les graines des plantes ne promettent gueres ce qu’elles font, et que la multitude de ces animaux paroist favorable à la generation et que c’est beaucoup que toutes les semences qu’on a examinées, s’en sont trouvé pourveues. Les ovaires n’ont encor rien montré d’animé, et cependant je tiens pour indubitable que l’animal n’est que la transformation d’un corps déja animé. Il ne paroist pas aussi que par les ovaires seuls on puisse si bien expliquer l’office des sexes. Cependant j’avoue que tout cela ne sont que soubçons, et qu’il n’est point impossible que les animaux seminaux soyent aussi peu importans que ceux qui se trouvent par exemple dans de l’eau poivrée, et qu’au lieu d’eux il y ait quelque chose d’animé dans les ovaires qui soit la base de la transformation. Mais jusqu’icy l’Hypothese des Animaux seminaux m’a paru la plus plausible. Elle a paru belle aussi à M. Hugens, à M. Hartsoeker
  2. 2Hier folgt im Original folgende von Leibniz eingeschlossene Stelle, zum Zeichen, daß sie in der Abschrift ausgelassen werden sollte: La difficulté qu’on se fait sur la communication du mouvement cesse quand on considere que les choses materielles et leur mouvement ne sont que des phenomenes. Leur realité n’est que dans le consentement des apparences des Monades. Si les songes d’une meme personne estoient exactement suivis et si les songes de toutes les Ames s’accordoient, on n’auroit point de soin d’autre chose pour en faire corps et matiere.
  3. 3Im Original folgen noch die Worte: dont je formeray le canevas et que M. Herman pourra éclaircir et étendre. Il est tres capable en effect de dire de belles choses de son chef.