Bourguet an Leibniz
Venise 23. Decembr. 1713
Il vient de paroitre depuis quelques jours une belle dissertation latine d’un de mes amis sur le Fer, et sur le neige de Mars qui est un remede chimique. Les connoisseurs l’estiment . . . . . . . . . .
Je m’etonne au reste comment les sentimens du P. Malebranche ont eu tant de cours. Je trouve bien des deffauts dans sa Recherche de la Verité, qui est son chef d’oeuvre. Et ce bon Religieux y témoigne trop de prevention en bien de rencontres, lui qui pretend enseigner aux autres à se depouiller de leurs prejugez. Ses causes occasionnelles, sa pretendue vision de toutes les choses en Dieu, ses idées dont il donne une definition bien embarrassée, son étendue intelligible, et mille autres choses semblables sont sans doute de belles Chimeres. Je connois ici un habile homme, Grec d’origine, qui estime beaucoup vôtre Theodicée, et qui traitte le P. Malebranche de visionaire. Il faut cependant rendre justice à cet habile Cartesien, et avouer que ses ouvrages sont pleins de belles choses, qu’il a un beau genie, et une maniere de s’exprimer fort coulante et très agreable. Ce qu’il a de meilleur, ce sont des marques d’une grande pieté. Et je l’appellerois volontiers le Philosophe des Mystiques.
Mais à propos de Mystiques. Ni auroit-il point dans la Bibliotheque Imperiale quelques livres des Anciens Heretiques de quelque secte qu’ils ayent été? Ni trouveroit-on point quelque livre Chaldéen des Chretiens de St. Jean ou Mandaites qui habitent à Basora? Je croi, que les livres dont parle Zygabenus dans le Recueil de Tollius, qu’il attribue aux Manichéens, sont les mêmes en partie, que ceux des Mandaites . . . . . . . . . .
Si nous avions les Ouvrages des Anciens Heretiques, nous connoitrions mieux leurs opinions, que par ce que nous en disent les Peres. Il me semble, que dans les sentimens des Manichéens, il y avoit bien de choses, qui ne paroissent mauvaises, que parcequ’on nous les a rapportées en les deffigurant beaucoup. Leurs opinions étoient fort mysterieuses, et tout ce qu’on pouvoit condamner, c’étoit leurs mauvaises pratiques, s’il est vray qu’ils fissent des actions abominables dont ont parlé quelques Auteurs Ecclesiastiques . . . . . . . . . .
Venise 23. Decembr. 1713.