Leibniz an Bourguet
Apres1 avoir vû des belles productions de votre part sur les origines literaires, je suis surpris de vous voir encor aussi profond sur la Philosophie que votre lettre que M. Herman m’a fait tenir le fait connoistre.
Je suis bien aise que ma Theodicée a l’approbation des personnes qui vous ressemblent, Monsieur, et je voudrois etre assez habile pour satisfaire à toutes les difficultés qui leur peuvent rester. Je suis bien faché, aussi bien que vous, de ce que M. Bayle n’a point lû mon ouvrage; asseurement j’en aurois profité.
Quand je dis, qu’il y a une infinité de Mondes possibles, j’entends, qui n’impliquent point de contradiction, comme on peut faire des Romans, qui n’existent jamais et qui sont pourtant possibles. Pour etre possibles, il suffit de l’intelligibilité; mais pour l’existence, il faut une prevalence d’intelligibilité ou d’ordre; car il y a ordre à mesure qu’il y a beaucoup à remarquer dans une multitude.
Je ne crois point qu’un monde sans mal, preferable en ordre au notre, soit possible; autrement il auroit eté preferé. Il faut croire que le mélange du mal a rendu le bien plus grand: autrement le mal n’auroit point eté admis.
Le concours de toutes les tendences au bien a produit le meilleur: mais comme il y a des biens qui sont incompatibles ensemble, ce concours et ce resultat peut emporter la destruction de quelque bien, et par consequent quelque mal.
Par la creation continuée que j’admets dans la conservation, je n’entends que la continuation de la premiere dependance, et en effect les creatures dependent tousjours egalement de Dieu.
Vous demandés, Monsieur, ce que deviennent ces animaux qui ne parviennent point au developpement où d’autres de leur espece arrivent. Je reponds que ce sont des vers ou d’autres animaux invisibles, qui ne laissent pas d’avoir tous leur ordre et leur destination, et même leur propagation comme les animaux visibles; il y a bien des graines aussi qui ne meurissent point en plantes visibles, cependant elles auront leur effect.
Quand les animaux subsistent apres leur mort, ils subsistent en animaux nouveaux reduits à une grande petitesse. Cependant c’est tousjours la même ame, quoyque dans un corps bien arrangé, enveloppé, transformé.
Vous jugés fort bien, Monsieur, que mes Monades ne sont pas des Atomes de matiere, mais des substances simples, douées de force (j’adjoute de perception et d’appetit) dont les corps ne sont que des phenomenes.
Je seray tousjours bien aise de recevoir vos reflexions: mais je n’ay pas encor vû votre reponse à ma lettre Latine. Cependant je suis avec zele etc.
Es folgen zwei Briefe Bourguet’s vom 15. May und 23. Septembr. 1713, welche Bemerkungen in Betreff der Theodicee enthalten.
- 1Leibniz hat bemerkt: reponse à la lettre de M. Bourguet du 20. Octobr. 1712.