Bourguet an Leibniz

Venize le 20. Octobre 1712

GerhardtFrench

Comme j’ai resolu de faire un recueil de mes remarques sur vôtre excellent ouvrage, lesquelles je donnerai à Mr. Herman, pour vous les communiquer de ma part, je ne croi pas qu’à present il soit necessaire de vous en faire un long recit. Je me contenterai seulement de vous indiquer en passant quelques endroits de vôtre systeme qui me font encore de la peine.

Le premier est, qu’il y a une infinité de Mondes possibles. Ne pourroit-on pas dire, que comme il y a une regle certaine des actions de Dieu, il ne reste qu’un seul sujet qui lui soit conforme. Vous appellés cette regle la supréme Raison, et le sujet la collection de toutes les existences. Cette proposition se pourroit expliquer d’une maniere bien moins dure et bien plus conforme à la verité, que ne l’ont fait Diodore le Stoicien, Abailard, Wiclef et Hobbes, que vous citez. A moins qu’on ne veuille admettre en Dieu une certaine liberté que vous desaprouvez dans Mr. Poiret, c’est à dire que l’existence des creatures et leur maniere d’exister, sont entierement arbitraires à la Divinité. Ce qui est non seulement contraire à la droite raison, mais aussi à l’idée que nous avons de la sagesse de Dieu. Et c’est ici où a lieu la belle reflexion que vous faites sur ce qui affligeoit le pauvre Bredembourg, dans sa demonstration pretendue Spinosistique.

La seconde proposition de vôtre Livre qui m’arreste est Qu’un monde sans peché et sans malheur seroit fort inferieur en bien au nôtre. Un infini dont l’entiere collection seroit toute composée de bien ne l’emporteroit-il pas autant sur celui qui renfermeroit du mal, que la sainteté et la pieté l’emportent sur la souillence et l’impureté? Un Monde absolument exempt de mal ne seroit-il pas plus conforme aux perfections Divines que celui qui en a beaucoup? Cela sera vrai, si on ne recourt au systeme des Supralapsaires, qui disent que Dieu a creé le monde pour demonstrer sa Justice et sa Misericorde, de maniere que le mal sera ou existera comme une necessité de moyen, ce qui est de la derniere dureté.

En troisieme lieu vous dites, que Dieu veut antecedemment le bien et consequemment le meilleur, ce qui est veritable. Mais la difficulté est, comment de toutes les tendences de Dieu au bien, il en resulte un meilleur qui n’est pas tout composé de bien, mais qui est mêlé de mal. Il est vrai que je trouve dans la pag. 136 de vôtre libre une periode, qui dit bien des choses en peu de paroles, et qui peut faire du bien et du mal selon qu’on la conçoit. »Mais dites vous, par rapport à Dieu rien n’est douteux, rien ne sauroit être opposé à la regle du meilleur qui ne souffre aucune exception ni dispense« etc.

Le quatriéme article, qui ne paroit pas necessaire dans vôtre beau systeme, c’est la creation continuée, que vous expliquez neanmoins d’une maniere la moins embarrassante qu’il se puisse. Ne suffisoit-il pas d’attribuer la conservation à la suite de l’effet de la premiere volonté de Dieu, qui a son influence jusque dans l’Eternité? sansqu’il soit besoin d’une continuelle reiteration, comme vous le remarquez très bien contre Mr. Sturmius, en établissant la force que Dieu a imprimée dans les creatures à fin qu’elles agissent en consequence de cet acte primitif, sans qu’il soit necessaire d’y revenir à chaque moment.

Avant que de finir, j’ajouterai deux choses qui me font de la peine dans vôtre systeme de l’Harmonie préétablie. La premiere est ce que deviennent toutes ces ames et ces corps organiques, qui par quelque empechement n’arrivent jamais au developpement, pour lequel ils ont été faits. La seconde regarde la destination de nombre infini d’animaux, qui subsistent apres la mort. Je serois ravi, d’apprendre ce que vous en pensez puisque vous ne l’avez pas expliqué jusqu’à present. Il est vrai, que l’Eternité pourroit nous repondre de tout, refermant sans doute une infinité d’Economies qui mettront dans tout leur jour la bonté et la sagesse de Dieu. Et comme rien de ce qui a été fait, n’a été fait pour être aneanti, on doit conclure que chaque creature trouvera sa place dans la suite éternelle de l’existence que Dieu lui a donnée.

Venize le 20. Octobre 1712.