Leibniz an Hartsoeker. Hanover ce 8 Feuvrier 1712
Quand vous aurés un jour le loisir de bien examiner les suites du pourquoy suffisant, vous abandonnerés vous même les atomes: et vous n’en avés nullement besoin pour expliquer la dureté, puisqu’un fluide pourra être meu d’une maniere qui en fasse conspirer les parties à serrer celles d’un autre corps. Ainsi pour expliquer les duretés que nous experimentons, nous n’avons point besoin d’une dureté primitive et insurmontable, que nous n’experimentons pas, que nous ne saurions experimenter, et qu’on n’inferera jamais de ce qu’on experimente. C’est attribuer en effect à un corps une resistence infinie, capable de surmonter les efforts les plus grands qu’on puisse concevoir, qui tendroient à en separer les parties. Pourquoy donc soûtenir une chose si extraordinaire et si miraculeuse, sans aucune apparence de raison. Vous soutiendriés tout aussi bien: une chaleur primitive, un froid primitif, un mal primitif, des tenebres primitives, independantes de la lumiere et de l’opaque, une densité ou rareté primitive, une pesanteur ou attraction primitive, une elasticité primitive, une verticité primitive, une qualité illuminative ou resonante primitive, capables d’envoyer à nos yeux et à nos oreilles des especes sensibles; enfin toutes les facultés des medecins du temps passé, et en un mot toutes les qualités occultes primitives imaginaires de feus Messieurs les philosophes de l’Ecole. Elles sont toutes ensemble les Antipodes du pourquoy suffisant, c’est à dire de la droite raison. La volonté de Dieu n’est pas un suffisant pourquoy dans les choses naturelles, si des raisons de vouloir ne se trouvent dans l’objet et des moyens conformes à l’ordre de la nature pour executer cette volonté. Ces qualités primitives sont ordinairement les Asyles ou de l’ignorance deguisée sous un beau nom ou de la paresse, parce qu’on est bien aise de borner la recherche et de se tirer d’affaire à peu de frais, ou enfin de la confiance avec laquelle on s’applaudit d’etre venu au fond des choses, au lieu que la nature exprimant l’infinité de son auteur, ne reçoit point ces sortes de bornes, où nôtre esprit cherche à s’arrêter. On suit la raison plus ou moins, selon qu’on est prevenu. Le Pere Fabry, habile homme sans doute, et autres fois de mes amis, étoit raisonnable en philosophant sur ces matieres à la pesanteur et à la rarité ou densité, dont il derivoit l’elasticité pres. M. Digby conservoit à peu pres la seule densité ou elasticité; des Anglois à present presentent requête pour la pesanteur, et aussi pour la dureté, car ils soûtiennent aussi le vuide et les Atomes. Pour vous, Monsieur, vous ne faites grace qu’à la dureté, et l’on vous doit applaudir de ce que vous avés reconnu qu’on se peut passer du vuide. Mais je ne voy point, quel privilege puisse avoir cette dureté par dessus les autres suppositions arbitraires des qualités primitives. La volonté de Dieu servira aux unes aussi bien qu’aux autres. Dieu peut faire aussi par des miracles perpetuels que les corps pesent originairement tous les uns vers les autres; il peut avoir un soin particulier d’entretenir la verticité de l’aimant vers les poles etc. Et apres cela, pourquoy ne dirons nous pas avec l’auteur de la Philosophie Mosaique (Robert Flud) qu’il ne faut point soûtenir que la foudre vient de quelques exhalaisons, qui ayent du rapport au nitre et au soufre, ny chercher avec Kepler, comment se forment les hexagones de la neige ou ce qui peut regler les mouvemens des planetes; mais qu’on doit se contenter de dire que Dieu le veut, et que c’est Dieu qui tonne, qui neige, qui gouverne les astres. Si cette maniere de raisonner, qui ne vous contentera point par tout ailleurs, vous peut contenter sur vos Atomes bien aimés, à la bonne heure, je ne m’y opposeray plus, et voilà la dispute finie. Je vous accorde, Monsieur, que nous avons besoin de supposer, que Dieu ait produit et qu’il conserve la matiere avec la force qui la tient en mouvement; mais aussi c’est tout ce dont nous avons besoin, pour expliquer les choses materielles. La matiere en mouvement est une supposition dont tout le monde est convenu de tout temps, et dont il n’y a rien à retrancher.
Pour refuter la loy de la nature, que j’ay peutétre publié le premier: qu’il ne se fait point de passage par saut, vous apportés cette experience, qu’un corps peut passer en un instant du mouvement au repos, dans le choc, quelque rapide que soit ce mouvement. Mais quand vous aurés un jour le loisir, Monsieur, de consulter ce que j’ay dit sur cette loy dans les Nouvelles literaires de M. Bayle, vous trouverés, que c’est cette pretendue experience même, et d’autres semblables, que j’ay refutées; et quand vous regarderés la même experience de prés, vous trouverés que les corps, quelques durs qu’ils soyent, plient et obeissent dans le choc, et perdant la force du mouvement peu à peu (comme feroit un ballon enflé) qui est transferée dans les parties invisibles productives de l’elasticité, reprennent de même cette force, quand ils reflechissent par celle du ressort qui fait retourner le corps à son premier état. Il est vray que M. des Cartes, tout grand homme qu’il etoit, a eté luy même en erreur là dessus: mais il l’a été generalement sur les loix du mouvement. Ces changemens notables faits dans l’instant, sont un reste de la Philosophie de l’école, en vertu duquel le même M. des Cartes a pû croire, que la lumiere étoit produite en un instant. Il est vray, que si vos atomes avoient lieu, cette loy de la nature, qui se remarque par tout, ne pourroit point manquer d’etre violée. Mais c’est pour cela même que je l’ay alleguée contre vos atomes, car si deux corps inflexibles concourent, ou il n’y aura point de reflexion, ou elle se fera avec toute la vitesse qu’elle doit avoir en un instant.
Il y a de l’apparence, que la pesanteur des planetes vers le soleil vient d’une cause semblable à celle, qui fait la pesanteur des corps terrestres: or concevans la pesanteur abstraitement et mathematiquement comme une cause qui pousse le corps pesant vers le centre par autant de rayons qu’on peut tirer de lignes droites du centre vers le corps pesant, il en vient par un raisonnement Geometrique, que les pesanteurs sont en raison doublée reciproque des distances, de la même maniere, que les opticiens prouvent que les corps sont illuminés en raison quarrée ou doublée reciproque des mêmes distances. J’ay trouvé, que lorsqu’une planete circule à l’entour du soleil en raison reciproque de sa distance du soleil, cette circulation jointe à la pesanteur, produit parfaitement les loix planetaires de Kepler. Et cette même circulation provient aussi lorsqu’avec M. Newton on joint la seule impetuosité de la trajection imprimée avec la même pesanteur. Mais il faut de longs raisonnemens de Geometrie pour justifier ces connexions. Et vous les trouverés dans les Actes de Leipzic et dans le livre de M. Newton. Cependant je ne diray pas pour cela que la pesanteur soit quelque chose d’originaire et d’essentiel aux corps, en sorte qu’ils s’attirent egalement les uns les autres selon les masses et les distances. Ce seroit retourner à ces qualités occultes primitives, dont la philosophie a été purgée. Et je ne doute point que l’attraction ne vienne de l’impulsion. Et comme la dureté est aussi une espece d’attraction, qui devient retention dans l’attouchement, une partie tenant à l’autre, comme l’aimant au fer, je crois qu’on doit aussi se servir de l’impulsion ou pression pour en rendre raison. Je suis avec zele etc.
Hanover ce 8 Feuvrier 1712.