Hartsoeker an Leibniz

Dusseldorp ce 6 Janv. 1712

GerhardtFrench

J’avoue que rien n’arrive jamais sans un pourquoi suffisant, que Dieu ne change jamais de volonté et d’operation sans en avoir quelque sujet valable, ce que j’ai exprimé par d’autres mots dans la suite de mes Conjectures Physiques, en disant que Dieu fait tout par une certaine fin; que si Dieu vouloit que les Planetes allassent par des lignes courbes, sans être poussées par d’autres corps, ce seroit un miracle tout pur etc. Mais certes, Monsieur, que fait tout cela contre les atomes ou le dur parfait? et que fait cela contre le fluide parfait, qu’on est obligé d’admettre pour eviter le vuide, dès qu’on admet les atomes? L’un et l’autre naissent, ce me semble, d’un pourquoi suffisant, qui est la volonté éternelle de Dieu. Si vous dites que cela se feroit par un miracle tout pur, je dirai que la matiere existe et continue à exister, et qu’elle se meut et continue à se mouvoir par un miracle aussi grand; car j’aime trop mes atomes, et j’en ai trop affaire pour les abandonner ainsi, et pour les laisser à la merci de vos objections, ne voyant aucun moyen d’expliquer sans ces atomes les effets de la Nature, et la dureté de la matiere. Mais il suffit, me direz vous, que Dieu ait creé une fois la matiere, et qu’il l’ait une fois mise en mouvement, pour qu’elle continue d’exister et de se mouvoir pendant toute l’éternité, sans qu’il ait besoin d’en faire une nouvelle creation à chaque instant, et par consequent de faire sans cesse de nouveaux miracles. Mais je dirai la même chose de mes atomes, et je soutiendrai avec tout autant de raison, ce me semble, qu’ils sont parfaitement durs de toute éternité par la volonté éternelle de Dieu, sans qu’on ait besoin pour cela de recourir à des miracles continuels. Voulez vous que je vous dise franchement, Monsieur, ce que je m’aperçois de notre dispute sur les atomes, c’est qu’elle pourroit durer une éternité et que nous redirions toujours la même chose. Ainsi je crois que nous pouvons la finir.

Il y a une loy dans la Nature, dites vous, Monsieur, qui porte qu’il n’y a aucun passage per saltum. Je vous l’accorde dans un certain sens; mais quand vous dites, que cette loy ne permet pas qu’il n’y ait point de milieu entre le dur et le fluide, je n’y vois aucune necessité. Si vous ne sçaviez pas par l’experience, Monsieur, qu’un corps qui se meut avec tout autant de vitesse qu’il vous plaira, peut demeurer en repos dès l’instant du choc, sans perdre peu à peu et par degrez son mouvement, ne diriez vous pas par votre loy que cela est impossible? Si vous prenez, dites vous, Monsieur, la liberté pour une faculté de choisir sans sujet, j’avoue qu’elle ne sçauroit être conciliée non plus avec la raison et la verité. Je sçai bien, Monsieur, que nous ne choisissons jamais sans sujet, et sans y être portez et determinez par vôtre grand principe du pourquoi, et qu’ainsi la volonté n’est pas libre; mais il y a deux actions dans l’ame, sçavoir celle de juger et celle de vouloir, et comme il y a une pleine et entiere liberté dans la premiere qui mene toujours l’autre à sa suite, puisque l’action de vouloir ou la volition n’est autre chose que la resolution que nous prenons en nous mesmes d’agir apres que nôtre jugement nous y a determinez, c’est autant, ce me semble, que si nous avions une faculté de choisir sans sujet, et il en doit suivre la même chose contre la prescience ou la providence comme vous l’appelez.

J’ai montré dans les Actes de Leipzig, dites vous, Monsieur, qu’une certaine circulation attribuée aux planetes jointe à leur pesanteur donne les Ellipses de Kepler. Mais vous me feriez le plus grand plaisir du monde, Monsieur, si vous vouliez avoir la bonté de me dire, en trois mots seulement, comment vous trouvez qu’une certaine circulation attribuée aux Planetes jointe à leur pesanteur, peut donner les Ellipses de Kepler, ce que c’est que cette circulation, et qu’est ce qui en est la cause, enfin d’où vous sçavez, que les Planetes pesent vers le Soleil, qu’est ce qui est la cause de cette pesanteur, et pourquoi elle est en raison reciproque des quarrez de leurs distances du Soleil, si est ce que vous êtes en cela du sentiment de Monsieur Newton. Je vous salue tres humblement et vous souhaite toutes sortes de bonheurs et de prosperitez dans cette nouvelle année et dans une longue suite d’autres. Je suis avec zele et respect etc.

Dusseldorp ce 6 Janv. 1712.