Leibniz an Hartsoeker

Hanover 7 Decembr. 1711

GerhardtFrench

Hanover 7 Decembr. 1711.

Une partie de mes raisonnemens nouveaux depend d’un grand principe assés connu, mais pas assés envisagé: savoir que rien n’arrive sans un pourquoy suffisant, ou bien sans une raison determinante. En vertu de ce principe qui nous mene au delà de nos predecesseurs, Dieu ne change jamais de volonté et d’operation sans en avoir quelque sujet valable. Et lorsque la chose dont il s’agit est d’une nature uniforme et simple, nous sommes en etat (toutes pauvres creatures que nous sommes) de juger, s’il y peut avoir une raison ou non. Lorsque la volonté de Dieu est employée toute seule, sans qu’il y ait dans les natures des creatures la raison de cette volonté, ny la maniere comment elle opere, c’est un miracle tout pur, peu convenable en philosophie, comme si Dieu vouloit (par exemple) que les planetes allassent en lignes courbes, sans estre poussées par d’autres corps. Il y a une loy de la nature, qui porte qu’il n’y a aucun passage per saltum. J’en ay parlé un jour dans les Nouvelles de la Republique des lettres de M. Bayle. Cette loy aussi ne permet pas qu’il n’y ait point de milieu entre le dur et fluide.

Toutes les fois que nous connoissons quelque chose des ouvrages de Dieu, nous y trouvons de l’ordre. Cela fait aussi, qu’il n’y a point de perceptions sans organes. Et je demeure d’accord qu’il n’y a point de substance separée et destituée de tout corps parmy les creatures. Et un corps selon moy n’est jamais poussé que par des corps selon les loix de la mecanique. Et avec tout cela tout est plein d’ames et de corps organiques, et les ames ne sauroient perir naturellement. On peut dire dans un certain sens qu’il y a de la connoissance dans la matiere, comprenant tout ce qui s’y trouve joint: mais la vie ou la perception ne sauroit estre produite et expliquée par des attributs materiels, étendue, figure, mouvement, et il n’y a que la perception distincte qui puisse commencer et cesser.

Si vous prenés la liberté pour une faculté de choisir sans sujet, j’avoue qu’elle ne sauroit estre conciliée avec la providence, et j’adjoute qu’elle ne sauroit estre conciliée non plus avec la raison et la verité. Je l’ay expliqué dans ma Theodicée. Une telle liberté est impossible et combat le grand principe du pourquoy, comme font aussi le vuide, les atomes, le dur et le fluide parfait: et ce principe nous met en état de former une philosophie generale demonstrative.

La cause du mouvement des planetes est d’une discussion plus grande et demande beaucoup de Geometrie. J’ay montré dans les Actes de Leipzig, qu’une certaine Circulation attribuée aux planetes, jointe à leur pesanteur, donne les Ellipses de Kepler. M. Newton l’a obtenu par une trajection jointe à la pesanteur. La science vous sera bien obligée, si vous y ouvrés une nouvelle route. Je suis avec zele etc.