Leibniz an Hartsoeker

Hanover ce 9 de Juillet 1711

GerhardtFrench

Pour repondre à mon retour à l’honneur de votre lettre du 13 de Mars, je repasseray sur son contenu.

(1) Vous dites, que rien n’empeche que Dieu n’ait partagé la matiere en des corps d’une dureté parfaite, qui fut telle par soy même, ou par la volonté toute seule de Dieu. Mais à mon avis il y a des empechemens: le premier, qu’il auroit borné les sousdivisions sans raison; le second, qu’il faut que la dureté ait sa raison, puisque la matiere est divisible, à moins que quelque raison ne l’empeche, et la volonté de Dieu est tousjours raisonnable. Je pourrois encor alleguer d’autres empechemens, mais ils me meneroient trop loin.

(2) Vous trouvés trop peu de mouvement, Monsieur, dans les parties d’un diamant, pour croire que ce mouvement soit capable de luy donner cette grande dureté. Pour repondre, je vous diray, Monsieur, que dans les mouvemens, qui conspirent à empecher la separation de deux corps, je comprends ceux des corps fluides ambians et des corps fluides qui coulent à travers, quand leur mouvement est troublé par la separation, et fait effort pour se remettre. C’est ainsi qu’une petite quantité de la poudre à canon a tant de force, et même une force qui surpasse celle qu’il faut pour rompre un diamant d’un poids egal à celuy de la poudre, car au mouvement de ses parties propres, il faut joindre celuy des ambians, autrement on auroit de la peine à rendre raison de ce grand éclat.

(3) J’ay dit que si Dieu vouloit qu’une planete allât circulairement dans son orbe sans que rien ne l’y aidât, ou l’empechât de s’eloigner par la tangente, ce seroit un miracle perpetuel. Je le dis encor, et vous n’y repondés pas, Monsieur, en disant que l’equilibre de la matiere, où nagent

les planetes, les empeche de s’eloigner. Car en disant cela, vous supposés quelque chose qui les en empeche, contre la supposition dont il s’agit. Donc ce que j’ay dit subsiste, et la dureté primitive d’un corps consisteroit dans un miracle semblable à celuy qui conserveroit les planetes dans leur orbe, sans rien employer qui y contribuât.

(4) Vous recourés à la volonté de Dieu, pour rendre raison pourquoy D ne sauroit emporter C, sans entrainer B. Mais puisque vous n’y reconnoissés rien qui puisse servir à expliquer comment cette volonté s’execute, vous quittés le naturel et vous vous sauvés au miracle, tout comme feroit celuy qui expliqueroit par la seule volonté de Dieu le mouvement des planetes dans leur orbe.

(5) Vous ne dites point, Monsieur, pourquoy il ne faille que deux matieres, une parfaitement dure, c’est à dire, celle des Atomes, et une autre parfaitement fluide; et pourquoy il ne soit point possible qu’il y eût des matieres moyennes dont la dureté et fluidité pût etre surpassée.

(6) Vous ne voulés point, Monsieur, que votre premier Element, ou votre fluide parfait, soit appelé Matiere. N’est ce pas disputer du mot? C’est un etendu resistant. On a coutume d’appeler cela matiere. Et votre fluide doit etre resistant, puisqu’il peut pousser les Atomes.

(7) Mais vous dites qu’il est agissant? Soit: c’est parce que Dieu luy a imprimé d’abord de la force, et si Dieu avoit de même imprimé de la force ou du mouvement aux atomes, comme il l’a imprimé à votre fluide, en seroient ils moins materiels? Il y a même lieu de croire que Dieu a imprimé de la force à tous les corps.

(8) Si Dieu accorde de l’intelligence à une portion de la matiere, ou de l’etendu, il luy accordera des organes qui y repondent, autrement il n’agiroit point avec ordre.

(9) On a assés montré ailleurs comment la liberté n’est point opposée à la prescience, ou à la certitude, et je m’y rapporte. Au reste, je suis avec zele etc.1

Hanover ce 9 de Juillet 1711.

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