Hartsoeker an Leibniz

GerhardtFrench

Je ne sçai si j’ai l’esprit trop borné, ou bien si je l’ai trop preoccupé en faveur de mes atomes, pour comprendre les argumens, par lesquels vous tâchez de prouver et d’établir vos mouvemens conspirans. La matiere est éternelle selon quelques Anciens, ou créée de Dieu selon les Modernes. Si le premier étoit vrai, rien n’empecheroit de croire qu’elle ne fust partagée en des corps d’une dureté parfaite, et d’être telle par elle même et de sa nature. Mais si elle a été créée de Dieu, je vous demande, Monsieur, s’il ne l’auroit pas pû creer comme il auroit souhaité qu’elle fust, ou pendant un instant, ou pendant quelque espace de temps limité, ou pour toujours, sans y employer que sa seule premiere volonté? S’il faut quelque mechanique pour cela, je vous avoue franchement, Monsieur, que je l’ignore, car pour ce qui est de vos mouvemens conspirans, je n’y comprends encore rien. Un corps peut être en repos ou en mouvement, et comme la quantité de son mouvement se mesure par le produit de sa grandeur avec sa vitesse, il a tres peu de mouvement s’il est tres petit, et qu’il a tres peu de vitesse. Mais comme un corps qui a tres peu de mouvement se laisse tres facilement detourner, et qu’il peut recevoir sans peine tel mouvement qu’on lui donne, d’où vient il donc, Monsieur, que les parties d’un diamant qui ont sans doute tres peu de mouvement, si est ce qu’elles en ayent un, ont une telle liaison ensemble, qu’elles font un corps de la dureté que nous le voyons? Pour moi, je dis qu’il a cette dureté, parcequ’il est composé de corps d’une dureté parfaite et invincible, comme tous ceux de ce monde visible, sans en excepter l’eau, l’air, l’éther, et ce qui pourroit être le plus fluide. L’eau n’est fluide que parceque les petits corps parfaitement durs, dont elle est composée, ne sont que des boules creuses que la pesanteur de l’atmosphere ne sçauroit lier ensemble, si ce n’est que lorsqu’elles se touchent de trop pres par leurs ouvertures, qui peuvent faire alors l’effet des petits plans, et qu’elles forment ainsi ce qu’on appele glace. Et le diamant n’est dur, et ne subsiste pendant plusieurs siecles dans le même état sans aucun changement, que parceque les petits corps parfaitement durs, ou les petits masses solides dont il est composé, sont très fortement liées ensemble par l’atmosphere de la terre qui pese dessus.

Si vous n’admettez pas ainsi avec moi de petites masses étendues, solides, et d’une dureté invincible, pour principe de tous les corps sensibles, je vous defie, Monsieur, d’expliquer d’une maniere intelligible la dureté constante des uns, la fluidité des autres etc. Donnez moi des materiaux, si vous voulez que je vous fasse un batiment; car sans cela je pourrois être le meilleur architecte du monde, et cependant ne pouvoir construire aucun edifice.

Dire que les mouvemens conspirans sont des fictions, dites vous, Monsieur, c’est dire en effet que tout mouvement est une fiction. Mais je nie cette consequence. Je sçai bien, Monsieur, qu’il y a une infinité de corps qui ont quelque convenance entre leur mouvement, mais je dis qu’il n’y a point de mouvement qui seul puisse causer la dureté des corps et qu’en ce cas vos mouvemens conspirans sont des fictions; et certes, Monsieur, quand vous dites dans vôtre lettre, les parties des corps résistent à la separation, non parce qu’elles ont peu de tendence à se separer, car en ce cas elles resisteroient encore si elles étoient en repos absolument, contre ce que je soutiens, mais parcequ’elles ont un mouvement considerable qui doit etre troublé par la separation. Je dois vous avouer, Monsieur, que j’ai trop peu d’esprit pour en comprendre quelque chose, et encore moins de ce qui suit. Si les parties tendent à la separation d’elles mêmes, elles aident celui qui voudroit les separer; mais quand elles n’aident point, il ne s’ensuit point qu’elles s’opposent, et il faut quelque raison positive pour cela. Où est le mouvement considerable que peuvent avoir les parties d’un diamant, qui subsiste pendant plusieurs siecles sans aucun changement, si vous n’appelez pas mouvement, quelque chose tout à fait differente de ce que tout le monde connoit sous ce nom? qu’est ce que vous appelez la tendence des parties d’un corps à se separer, ou à s’unir et se lier ensemble? Enfin qu’est ce que vous voulez dire, Monsieur, par ces mots, si les parties tendent à la separation d’elles mêmes etc.? Il me paroit, à vous dire la verité, Monsieur, que vous employez les mots de tendence et de tendent, sans y attacher aucune idée. Si vous n’alleguez, dites vous, Monsieur, que la volonté de Dieu pour la dureté de vos atomes, vous recourez à un miracle, et même à un miracle perpetuel. Soit, Monsieur, et si j’y aurois recours, comme vous serez obligé d’y avoir recours pour l’existence continuelle de vos mouvemens conspirans, s’il y en avoit, et si sa volonté premiere suffisoit pour cela, il me semble qu’elle suffit aussi pour l’existence continuelle de mes atomes.

Si quelqu’un disoit, continuez vous, Monsieur, que c’est une volonté de Dieu qu’une planete aille circulairement dans son orbe, sans que rien ne l’y aide, ou conserve, je dis que ce sera un miracle perpetuel etc. Mais je pourrois avec raison me mocquer d’un tel, comme je me mocquerois d’un homme qui voudroit passer pour Architecte, et qui cependant ne pourroit faire aucun batiment, quoiqu’il eust toutes sortes de bons materiaux propres pour cela. Mais le meilleur Architecte ne fera rien sans materiaux, comme le meilleur Philosophe n’expliquera pas la constance perpetuelle de la Nature sans atomes, qui doivent être ses materiaux qu’il faut lui accorder.

Par la nature des choses, dites vous, Monsieur, la planete en circulant tend à s’éloigner de son orbe par la tangente, si rien ne l’empeche, et il faut que Dieu l’empeche perpetuellement par un miracle, si quelque chose naturellement ne le fait. Pour moi, Monsieur, je crois que les planetes pourroient demeurer à une certaine distance du soleil sans aucun mouvement circulaire, parcequ’elles s’y soutiendroient par leurs atmospheres, comme je l’ai expliqué assez amplement dans les Eclaircissemens sur mes Conjectures Physiques, et je suis dans l’opinion, que Mr. Newton et tous ceux qui ont été avant et apres lui de son sentiment, se sont trompez, lorsqu’ils ont avancé que les Planetes demeurent dans leurs orbes parcequ’elles tendent à s’eloigner par la tangente; car certes il n’y a point de force centrifuge à considerer dans des corps qui sont en equilibre avec la matiere où ils nagent, et qui les transporte en rond. Si les Planetes étoient des corps qui allassent uniquement par leur mouvement propre, ce seroit autre chose.

N’etes vous pas obligé, dites vous, Monsieur, d’avouer qu’on peut concevoir qu’un atome D va contre l’atome A, en sorte qu’il aille directement contre la partie C, sans aller directement contre la partie B etc. Oui sans doute, Monsieur, mais je soutiens que l’atome D auroit beau donner contre la partie C de l’atome A, sans pouvoir détacher de la partie B, eust il cent mille millions

de fois plus de vitesse qu’un boulet de canon, parcequ’il se feroit quelque chose contre la volonté de Dieu, qui a voulu que les corps qu’on appele atomes, fussent d’une dureté parfaite et invincible. Ainsi je soutiens avec raison qu’un atome est une masse solide, et un petit tout sans parties, c’est à dire, sans parties qui puissent être détachées l’une de l’autre. Si le corps A n’étoit pas un atome, mais composé de deux atomes B et C, l’atome C pourroit sans aucune difficulté être détaché de l’atome B, s’ils n’étoient pas liez ensemble par la pesanteur de l’atmosphere de la Terre, ou autrement.

Quand on accorderoit, dites vous, Monsieur, les atomes, et quand on seroit éloigné d’admettre le vuide, on ne seroit point forcé pour cela de recourir à un premier element, c’est à dire, à une matiere parfaitement fluide; car pour quoi ne pourroit on pas remplir l’espace d’une matiere qui eust de differens degrez de fluidité et de tenacité, comme je crois que c’est la nature de toute la matiere. Mais si l’on accordoit les atomes, il faudroit de necessité admettre ou le vuide, ou le premier element, à fin qu’il leur pust tenir lieu de vuide, si l’on vouloit sauver le mouvement. Des atomes sans vuide ou sans mon premier element, et qui formeroient une matiere avec differens degrez de fluidité et de tenacité, cela me paroit une contradiction manifeste, et je ne comprends pas, Monsieur, comment cela a pû entrer dans vôtre pensée.

Quand vous appelez mon premier élement une matiere parfaitement fluide, vous vous trompez, Monsieur, puisqu’il est plus éloigné de la matiere que le Ciel n’est éloigné de la Terre, et qu’il en differe plus que le jour ne differe de la nuit.

Vous me demanderez sans doute, Monsieur, ce que c’est donc que mon premier élement; mais je vous repondrai que je n’en sçai rien, et que c’est peutêtre une substance ou quelque chose d’où sont pris les êtres qu’on appele esprits, et qui par la volonté de Dieu demeurent tels, c’est à dire, qu’ils continuent d’avoir de la vie et de l’intelligence durant un temps limité, ou toujours. Et certes, Monsieur, par quelle demonstration pourroit on me faire voir que tout ce qui est étendu doit être necessairement

matiere incapable par elle même d’aucune chose, et qu’un être étendu ne peut devenir esprit, avoir de l’intelligence etc.?

Comme la matiere est incapable par elle même d’aucune chose et d’aucun mouvement, et que je considere mon premier élement comme l’agent et comme une étendue immaterielle, je soutiens que la matiere a tout son mouvement du premier élement comme cet élement a tout le sien de Dieu.

J’ai dit que l’Univers est comme un animal plein de vie et d’intelligence, parceque je concois que le premier élement peut être doué de vie et d’intelligence sous la direction de Dieu, dont il est un être subalterne, et mouvoir les corps qui sont incapables de se mouvoir eux mesmes; et je ne vois pas qu’on seroit apres cela sujet à croire, que Dieu est l’ame de l’Univers, ou plutôt l’Univers lui même, selon les plus anciens Philosophes. Je ne scai si mon premier élement est organique, ou non, ni comment il doit être pour avoir de la vie et de l’intelligence, s’il doit être uni pour cela à un corps organisé, ou non etc. Mais il me semble que Dieu peut accorder de l’intelligence à une portion de mon premier element, ou pour un temps limité, ou pour toujours, et lui accorder la liberté et le pouvoir de mouvoir les corps etc., comme nous sentons en nous mesmes cette liberté et ce pouvoir.

J’ai dit qu’il y a bien des pieces dans l’Univers qui se developpent mal, parceque je crois qu’il y a des êtres subalternes à Dieu qui y travaillent continuellement avec une entiere liberté, mais qui manquent bien souvent, parceque leur pouvoir n’est pas infini, et que l’irregularité de la matiere les empeche souvent de reussir.

J’ai assez satisfait, dites vous, Monsieur, à ceux qui m’ont objecté qu’apres cela il n’y auroit plus de liberté, car Dieu sachant ce que les esprits choisiront librement dans le temps, y a accommodé les corps par avance. Mais il me paroit qu’aussitôt que nous admettons que Dieu sçait ce que les esprits choisiront, nous devons admettre en même temps qu’ils ne sont pas libres, et qu’aussitôt que nous soutenons qu’ils sont libres, et que Dieu leur a accordé une certaine liberté pour être maitres absolus de leurs actions, il s’est privé en cela de sa prescience, et ne sçait plus s’ils feront, ou s’ils ne feront pas des actions qu’il leur a laissées à leur disposition. Mais je vous avoue, Monsieur, que cette matiere est trop au dessus de ma portée pour en décider quelque chose.

Monsieur Steigerthal vous donnera un exemplaire d’un petit traité que je viens de faire imprimer sur deux niveaux d’une nouvelle construction. Je suis avec tout le zele et tout le respect imaginable plus que personne au monde etc.