Leibniz an Hartsoeker

Hanover ce 6 de Fevrier 1711

GerhardtFrench

Hanover ce 6 de Feuvrier 1711.

Vous parlés comme si vous n’entendiés pas ce que c’est que mouvemens conspirans, et vous demandés si ce que j’appele de ce nom, ne seroit peutetre pas la même chose que le repos. Mais je reponds que non. Car le repos ne tend point à faire, ny à conserver la liaison des parties qui reposent, et deux corps qui demeurent l’un aupres de l’autre, n’ont pour cela aucun effort à continuer de demeurer ensemble, soit qu’ils se touchent, ou qu’ils ne se touchent pas: mais lorsqu’il y a un mouvement conspirant dans leur parties qui est troublé par la separation, il faut de la force pour surmonter cet obstacle. Il n’est pas necessaire aussi que dans les mouvemens conspirans les parties ne changent point de distance: elles peuvent fort bien la changer, pourveu que ce changement spontané soit tout autre que le changement violent, qui feroit la separation et qui troubleroit ces mouvemens. Et les parties des corps resistent à la separation, non pas parce qu’elles ont peu de tendence à se separer, car en ce cas elles resisteroient encor, si elles etoient en repos absolument, contre ce que je soutiens, mais parce qu’elles ont un mouvement considerable qui doit etre troublé par la separation. Si ces parties tendent à la separation d’elles memes, elles aident celuy qui voudroit les separer; mais quand elles n’aident point, il ne s’ensuit point qu’elles s’opposent, et il faut quelque raison positive pour cela.

J’avoue qu’il faut de la force pour chasser un corps de sa place, ou pour le faire aller plus vite qu’il ne feroit de luy même. Mais si le corps D tend à chasser de place le corps C, la resistance du corps C, qui diminue la vitesse du corps D, ne contient rien dont on puisse inferer que le corps B, quoyque rien ne tende à le chasser aussi, doit accompagner le corps C, soit que l’intervalle entre B et C soit grand ou petit, ou tout à fait nul. Il faut donc pour produire cette liaison entre B et C ou cet accompagnement, quelque autre raison icy que le repos, ou la situation de l’un aupres de l’autre, et comme cela doit venir du mechanisme, je ne le saurois trouver que dans un mouvement conspirant, commun à des parties des corps B et C, qui fait passer des parties de l’un dans l’autre par un espece de circulation, et doit etre troublé par la separation des corps.

Dire que les mouvemens conspirans sont des fictions, c’est dire en effect que tout mouvement est une fiction. Car comment voulés vous faire un mouvement, Monsieur, sans qu’il y ait quelque convenance entre les mouvemens des parties? Et la nature même des fluides agités les porte aux mouvemens les plus accommodans.

Vous dites, Monsieur, que vos Atomes sont sans parties, et vous trouvés etrange, que je suppose qu’on peut concevoir qu’un Atome A a deux parties B et C. Mais n’etes vous pas obligé d’avouer qu’on peut concevoir qu’un Atome D va contre l’Atome A, en sorte qu’il aille directement contre la partie C, sans aller directement contre la partie B, et cela en telle sorte qu’il emporteroit C avec luy et laisseroit B là, si par bonheur A n’etoit pas un Atome, ou autrement un corps ferme? Il y a donc du fondement pour assigner des parties dans l’Atome pretendu, et il faut maintenant assigner des causes de son atomité, pour ainsi dire, c’est à dire, pourquoy D ne peut pas emporter C avec luy, sans emporter B en même temps et il faut que vous trouviés une bonne colle pour faire tenir une de ces parties à l’autre, si vous ne voulés recourir avec moy au mouvement conspirant.

Si vous n’allegués que la volonté de Dieu pour cela, vous recourés à un miracle, et même à un miracle perpetuel: car la volonté de Dieu opere par miracle, toutes les fois qu’on ne sauroit rendre raison de cette volonté et de son effect par la nature des objets. Par exemple, si quelcun disoit que c’est une volonté de Dieu qu’une planete aille circulairement dans son orbe, sans que rien ne l’y aide ou conserve son mouvement, je dis que ce sera un miracle perpetuel, car par la nature des choses, la planete, en circulant, tend à s’eloigner de son orbe par la tangente, si rien ne l’empeche, et il faut que Dieu l’empeche perpetuellement, par un miracle, si quelque cause naturelle ne le fait. Il en est de même dans la supposition de vos Atomes, car naturellement la masse C sera emportée par la masse D, sans que la masse B suive, s’il n’y a aucune raison qui s’oppose à cette separation; et si vous ne cherchés cette raison que dans la volonté de Dieu, sous ne la trouverés que dans le miracle.

On peut dire dans un tres bon sens que tout est un miracle perpetuel, c’est à dire, digne d’admiration: mais il me semble que l’exemple de la planete, qui en circulant se conserve dans son orbe sans autre aide que celle de Dieu, comparée avec la planete retenue dans son orbe par la matiere qui la pousse tousjours vers le soleil, fait bien sentir la difference qu’il y a entre les miracles naturels raisonnables, et entre les miracles proprement dits ou surnaturels, ou plustost (quand ils n’ont point de lieu) entre une explication raisonnable, et entre les fictions où l’on a recours pour soutenir des opinions mal fondées. C’est ainsi que font ceux qui disent, apres l’Aristarque de feu M. de Roberval, que c’est une loy de la nature que Dieu a donnée en creant les choses, que tous les corps doivent s’attirer les uns les autres. Car n’alleguant rien que cela pour obtenir un tel effect, et n’admettant rien que Dieu ait fait qui puisse montrer comment il obtient ce but, ils recourent au miracle, c’est à dire, au surnaturel, et à un surnaturel tousjours continué, quand il s’agit de trouver une cause naturelle.

Vous avés raison, Monsieur, de dire qu’on doit souvent reconnoitre notre ignorance, et que cela vaut mieux que de se jetter dans le galimatias, pour vouloir rendre raison des choses qu’on n’entend point. Mais autre chose est avouer qu’on n’entend point la raison de quelque effect, et autre chose est asseurer qu’il y a quelque chose dont on ne peut rendre aucune raison; et c’est justement en cela qu’on peche contre les premiers principes du raisonnement, et c’est comme si quelcun avoit nié à Archimede l’axiome qu’il a employé dans son livre des Equiponderans, qu’une balance, où tout est egal de part et d’autre, demeure en Equilibre, sous pretexte qu’on n’entend pas assés les choses, et que peutetre la balance se change d’elle même, sans en avoir aucun sujet.

Ainsi les anciens et les modernes, qui avouent que la pesanteur est une qualité occulte, ont raison, s’ils entendent par là qu’il y a un certain mechanisme qui leur est inconnu, par lequel les corps sont poussés vers le centre de la terre. Mais si leur sentiment est, que la chose se fait sans aucun mechanisme, par une simple qualité primitive, oui par une loy de Dieu, qui fait cet effect sans employer aucuns moyens intelligibles, c’est une qualité occulte déraisonnable, qui est tellement occulte, qu’il est impossible qu’elle puisse jamais devenir claire, quand même un ange, pour ne pas dire Dieu luy même, la voudroit expliquer.

Il en est de même de la dureté. Si quelcun avoue que le Mechanisme qui fait le fondement de la dureté luy est inconnu, il a raison; mais s’il veut que la dureté vienne de quelque autre chose que du mechanisme, et s’il a recours à une dureté primitive, comme font les defenseurs des Atomes, il recourt à une qualité qui est tellement occulte, qu’elle ne sauroit etre rendue claire, c’est à dire, à quelque chose de déraisonnable, et qui peche contre les premiers principes du raisonnement par l’aveu qu’il renferme, qu’il arrive quelque chose de naturel dont il n’y a aucune raison naturelle.

C’est aussi en cela que pechent ceux qui introduisent une indifference d’Equilibre, comme si jamais la volonté se determinoit, lorsque tout est egal de part et d’autre interieurement et exterieurement: ce cas n’arrive jamais, et il y a tousjours plus d’inclination d’un coté que de l’autre, et la volonté est tousjours inclinée par quelque raison ou disposition, quoyqu’elle ne soit jamais necessitée par ces raisons; et j’ose dire qu’une grande partie des fautes qu’on fait dans le raisonnement, vient de ce qu’on n’observe pas bien ce grand principe, que rien n’arrive dont il n’y ait une raison suffisante: principe dont M. des Cartes même, et quantité d’autres habiles gens n’ont pas assés envisagé la force et les suites. Ce principe suffit luy seul pour détruire le vuide, les Atomes, les qualités occultes, et même le premier Element de M. des Cartes avec ses globes, et quantité d’autres fictions.

Ainsi vous voyés bien, Monsieur, pourquoy Dieu ne pourroit point creer des Atomes, c’est à dire, des corps durs par eux mêmes, des corps d’une dureté naturelle primitive, des corps d’une dureté invincible, et dont il n’y eut aucune raison, comme il ne sauroit creer des planetes circulans d’elles mêmes dans leur orbe, sans qu’il y eût aucune raison qui les empechât de s’eloigner par la tangente: car il faudra du moins que quelque miracle retienne la planete, ou empeche les parties du corps dur de se separer, si quelque raison mechanique ou intelligible ne le fait pas.

Quand on accorderait les Atomes, et quand on seroit eloigné d’admettre le vuide, on ne seroit point forcé pour cela de recourir à un premier Element, c’est à dire, à une matiere parfaitement fluide. Car pourquoy ne pourroit on pas remplir l’espace d’une matiere qui eût des differens degrés de fluidité et de tenacité, comme je crois que c’est la nature de toute la matiere.

Je ne voy point aussi pourquoy il est necessaire que les corps durs reçoivent tout leur mouvement des corps fluides, et sur tout d’une masse parfaitement fluide, ou de votre premier Element. Car toute la matiere estant egalement susceptible de mouvement, et egalement incapable de le tirer d’elle même, rien n’empêche la cause de son mouvement de le donner au plus ferme, aussi bien qu’au plus fluide. On pourroit même dire que le mouvement donné à peu de corps fermes, peut rendre raison du mouvement de beaucoup de corps fluides, et par consequent qu’il est anterieur dans l’ordre. Car un corps ferme mû dans un fluide plein, le met en mouvement tout entier, et produit une espece de circulation necessaire pour remplir le lieu, qui sans cela demeureroit vuide derriere le corps ferme. Et cette circulation forme une espece de vortex ou de tourbillon, qui a quelque rapport à celuy qu’on conçoit à l’entour de l’aimant.

Il n’est pas permis de dire que l’Univers est comme un Animal plein de vie et d’intelligence: car on seroit porté à croire apres cela que Dieu est l’ame de cet animal, au lieu que Dieu est Intelligentia supramundana, qui est la cause du monde, et si l’univers estoit sans bornes, il seroit un amas d’animaux et d’autres etres, mais il ne pourroit etre un animal.

Votre premier Element aussi n’est pas plus capable de vie et d’intelligence que toute autre masse, et ce corps n’estant point organique, il n’est point convenable qu’il ait de la perception, qui doit tousjours repondre aux actions des organes, si vous voulés que la nature agisse avec ordre et liaison.

Vous dites, Monsieur, qu’il est impossible que l’Esprit humain penetre comment il arrive qu’une substance ait de la vie et de la perception, et vous avés raison, lorsqu’il s’agit du detail et du commencement des choses. Mais vous m’avouerés peutetre aussi qu’on s’explique plus intelligiblement dans mon systeme de l’Harmonie preetablie, en concevant que nos substances sont naturellement representatives de ce qui se fait dans la portion de matiere à laquelle elles sont unies.

J’ay assés satisfait à ceux qui ont objecté, qu’apres cela il n’y auroit plus de liberté; car Dieu sachant ce que les Esprits choisiront librement dans le temps, y a accommodé les corps par avance. Monsieur Jaquelot, qui me fit une pareille objection de vive voix, fut satisfait de ma reponse, comme il a avoué dans son livre contre M. Bayle; il l’a même eclaircie par une comparaison elegante. J’ay repondu aussi de la même maniere à l’objection de Dom Lamy, et ma reponse est dans le Journal des Savans. Monsieur Bernoulli, quand il etoit Professeur à Groningue, a soutenu des Theses où il a fort bien defendu mon sentiment de l’Harmonie preétablie.

Au reste les imperfections qui sont dans l’univers sont comme les dissonances dans une excellente piece de Musique, qui contribuent à la rendre plus parfaite, au jugement de ceux qui en sentent bien la liaison. Ainsi on ne peut point dire que Dieu en creant le monde en ait fait une machine imparfaite, et qui se developpe mal. Il est vray qu’il y a des Machines dans ce monde qui n’ont pas tousjours et d’abord toute la perfection dont elles sont capables.1

Je vous rends graces, Monsieur, de vos bons souhaits sur le commencement de l’année, et je souhaite que vous puissiés encor contribuer long temps à l’accroissement des Sciences, estant avec passion etc.

  1. 1In dem Entwurf dieses Briefes findet sich hier Folgendes: La substance qui a de la perception, estant naturellement representative de tout l’univers suivant son point de veue, ne sauroit jamais cesser de representer, comme l’univers ne cesse jamais d’agir. Et la mort n’est autre chose que l’etat des perceptions fort confuses, qui ne differe que du plus ou moins de l’etat, où l’on se trouve quand on dort, sans avoir des songes dont on se puisse souvenir, ou lorsqu’on est dans quelque evanouissement qui nous ote le sentiment. Mais il y a lieu de juger, que ces perceptions confuses se redeveloppent, comme il arrive quand nous nous reveillons d’un assoupissement ou d’une lethargie: il est vray que les redeveloppemens apres la mort n’arrivent pas si tost dans les simples animaux, mais il demeure tousjours raisonnable qu’ils arrivent; car ce qui est une representation de l’univers ne sauroit tousjours demeurer en confusion.