Hartsoeker an Leibniz

Dusseldorp ce 30 Dec. 1710

GerhardtFrench

Je receus le 20 du mois passé, sous le couvert du tres reverend Pere de Bosses, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire du 1 du même mois. Vous y combattez de toutes vos forces mes pauvres atomes et mon premier élement, et vous tâchez d’en faire voir l’utilité de ...., qu’un fluide, comme vous dites, en mouvement ne peut manquer d’avoir beaucoup de mouvemens conspirans, et par consequent aussi quelque cohesion à proportion. Les mouvemens conspirans, dites vous, font que la matiere a par tout de la fermeté et de la fluidité, c’est à dire un certain degré de cohesion dans les plus liquides, qui ne laisse pas d’étre surmontable dans les plus durs.

Si l’on vous demande donc, Monsieur, pourquoi le diamant A subsiste depuis plusieurs siecles sans aucun changement sensible, vous repondrez, si je ne me trompe, que cela vient de ce que les parties a, b, c et d de ce diamant, ont des mouvemens conspirans, et pareillement les parties de ces parties jusqu’à l’infini, et que cela seul suffit pour lui faire avoir quelque cohesion à proportion de ces mouvemens, et toute la dureté qu’on y trouve. Un mouvement conspirant, dites vous, quand il est une fois établi, est un état qui tend à se conserver et à durer comme fait tout mouvement.

Mais ce que vous appelez mouvemens conspirans, Monsieur, ne seroit ce pas par hazard la même chose que d’autres appelent repos? ou bien seroit ce quelque inclination au mouvement, ou quelque mouvement intrinseque? Ainsi il faudroit convenir des termes avant que de commencer à disputer.

Pour moi, Monsieur, lorsque deux parties d’un corps demeurent pendant plusieurs siecles dans la même situation sans aucun changement sensible, je dis qu’elles sont en repos l’une à l’egard de l’autre, ou du moins qu’elles ont tres peu de mouvement, et que ce mouvement est insensible. Vous au contraire, Monsieur, vous direz qu’elles ont des mouvemens conspirans

que l’une exerceroit si l’autre ne s’y opposoit pas, et que les deux parties dont b se meut ou tâche de se mouvoir vers c, et c vers b, ne pouvant se penetrer ni forcer l’une l’autre, non plus que toutes les parties de ces parties jusqu’à l’infini, forment par là un corps dur, qui l’est plus ou moins suivant que ces mouvemens sont plus ou moins considerables.

Les atomes, dites vous, sont des fictions qu’on fait aisement, mais qu’on rend difficilement raisonnables. Mais les mouvemens conspirans, Monsieur, ne sont ce pas pour le moins des fictions aussi grandes, puisqu’il semble qu’il n’y en a point d’autres que ceux par lesquels les corps vont actuellement de lieu en lieu avec des vitesses differentes, et ne feroit on par consequent pas mieux de prendre pour une seule bonne fois un fondement solide et inebranlable, et de soutenir qu’il y a des atomes, c’est à dire de petites masses solides, simples, homogenes, parfaitement dures et sans parties, et que ces masses sont ainsi de tout temps par la volonté éternelle de Dieu, que d’avoir recours à des mouvemens incomprehensibles et imaginaires.

Vous direz peutêtre, Monsieur, qu’il n’y a point d’inclination au mouvement ni mouvement intrinseque dans parties b et c, mais que ces parties sont comprimées l’une contre l’autre par les corps ambians, et font ainsi un corps dur; mais il faudroit pour cela que ces parties fussent déja dures, et d’ailleurs si cela étoit, je ne vois point de raison pourquoi deux corps qui sont dans le voisinage l’un de l’autre ne seroient pas egalement durs.

Quand je dis, Monsieur, que les atomes sont sans parties, je ne veux pas soutenir par là qu’ils n’ont point d’étendue, et qu’ils ne pourroient du moins par la pensée être divisez en une infinité de parties; car je sçai tres bien que quelques petits qu’ils puissent être, ils ont un relief et des extremitez, mais seulement qu’ils n’ont point de parties qui se touchent par leurs surfaces, parceque chaque atome est un corps continu et un tout sans parties.

Ainsi lorsque vous dites, soutenir que les atomes sont indivisibles

par eux mêmes, c’est soutenir que deux masses comme A et B parties de l’atome qui se touchent par leur superficies, sont inseparables par elles mêmes, on diroit, Monsieur, que vous n’avez aucune idée distincte de ce qu’on appele atome; car si deux masses solides comme A et B se touchoient par leurs superficies, ce ne seroient pas deux parties d’un atome, mais deux atomes séparez.

Vouloir, dites vous, qu’il soit ridicule de demander la raison de l’indivisibilité des atomes, ce seroit rendre toute la recherche des causes ridicule, ce qui seroit plus que ridicule, mais je nie cette consequence. Il y a des choses dont il est impossible de rendre raison, et où il faut de necessité avoir recours à la volonté éternelle de Dieu; et vous même, Monsieur, vous ne pourriez vous en passer à l’égard de vos mouvemens conspirans; mais quand on a une fois un bon et solide fondement sur lequel on peut batir, il seroit ridicule d’avoir apres cela recours à la volonté de Dieu pour la moindre chose. Si l’on me demandoit, par exemple, pourquoi deux ou plusieurs atomes posez l’un sur l’autre se laissent tres difficilement separer, et font ensemble un corps dur, et pourquoi d’autres se separent facilement et font un corps fluide, je me rendrois ridicule si dans le siecle où nous sommes, j’avois recours pour cela à la volonté de Dieu, au lieu de dire que cela n’arrive que parceque des atomes comme A et B sont comprimez l’un contre l’autre par toute l’atmosphere de la Terre qui pese dessus et qui va peutêtre huit ou dix fois au delà de la Lune; et que des atomes comme C et D, ne pouvant être comprimez l’un contre l’autre par cette atmosphere, ne peuvent faire qu’un corps fluide. Je dis dans le siecle où nous sommes, parceque si j’avois vecu avant deux ou trois cent ans, j’aurois pû dire, sans en être blamé, que cela arrivoit par quelque qualité occulte, c’est à dire, par une cause qui m’étoit inconnue: et c’est ce que je crois que les Anciens ont voulu dire par leurs qualitez occultes, que ceux qui les ont suivis dans les siecles barbares n’ont pas bien compris, et que les Modernes ont tourné assez mal à propos en ridicule, pour n’avoir pas compris la veritable pensée des Anciens. Et certes, Monsieur, il me semble qu’il vaut encore beaucoup mieux bien souvent dire et avouer franchement qu’on ne sçauroit rendre raison d’un phenomene extraordinaire, et de suspendre ainsi son jugement, que de se rendre ridicule par un pur galimatias, comme cela m’est arrivé dans l’explication que j’ai donnée dans la suite de mes Conjectures du mouvement du coeur et de quelques autres phenomenes de cette nature; comme il est arrivé à ceux qui dans les Memoires de l’Academie Royale des sciences ont voulu donner une explication physique de la direction verticale des tiges des plantes, de l’elevation de la seve dans les arbres les plus elevez, qu’ils ont comparée assez mal à propos à l’elevation de l’eau dans des tuyaux capillaires etc. enfin comme il est arrivé à Descartes dans son traité de l’homme, dans sa formation du foetus, et dans ses passions de l’ame, où l’on peut voir un galimatias complet et poussé au plus haut degré, et comme il lui est arrivé dans ses pensées sur la generation des animaux, où l’on voit un galimatias qui fait mal au coeur.

Dieu, dites vous, ne peut point creer des atomes naturels ou corps indivisibles par un je ne sçai quoi inexplicable, c’est à dire des choses absurdes et sans raison. S’il veut que deux masses ou parties de la matiere soient attachées inseparablement l’une à l’autre, sans qu’il y ait en elles ou dans les ambians une raison de leur inseparabilité, il faut qu’il empeche leur separation par un miracle continuel.

Mais je vous avoue, Monsieur, que je ne vois point de raison pourquoi Dieu n’auroit pas pû creer des atomes, c’est à dire des masses solides, simples, homogenes, et d’une dureté invincible, et pourquoi il faudroit recourir pour cela plutôt que pour le simple mouvement à un miracle perpetuel, et d’ailleurs, Monsieur, ne pourroit on pas soutenir avec raison que tout est un miracle perpetuel.

Si l’on admet une fois les atomes, on ne peut se passer de mon premier element, si l’on ne veut pas se refugier dans le vuide.

Il me semble, dites vous, que toute etendue impenetrable peut être appelée matiere. Le nom ne fait rien à la chose, Monsieur, mais j’y mets une difference comme du jour à la nuit.

Les atomes, Monsieur, sont comme j’ai deja dit, de petites masses solides, simples, homogenes, d’une dureté invincible, et incapables par eux mêmes d’aucun mouvement et d’aucune chose. Mon premier element est une substance infinie où les atomes se meuvent de lieu en lieu, et dont ils recoivent tout leur mouvement et toute leur direction; enfin c’est l’ame de l’Univers, de sorte que l’on peut dire que l’Univers est comme un grand animal plein de vie et d’intelligence.

Si le premier element, dites vous, est doué d’intelligence, et s’il est une creature, il faut que cette chose étendue, impenetrable et capable de pousser les atomes soit organique, pour sentir ce qu’elle fait, et pour operer suivant ce qu’elle sent.

Je crois, Monsieur, qu’il est impossible à l’esprit humain de decider comment une substance doit être faite ou constituée pour agir, pour avoir de l’intelligence, et pour avoir une idée de ce qu’elle fait. Il semble que l’ame a besoin d’esprits animaux et d’organes pour penser, et peutêtre que le premier element a besoin d’atomes pour agir et exercer son intelligence.

Si le premier element, dites vous, est une chose que Dieu a produite, Dieu auroit borné son operation sans raison, car pourquoi n’opereroit il pas dans les pretendus atomes, puisqu’il opere par tout ailleurs. Mais il y opere par le premier élement, qui les arrange et les dispose comme il faut pour former tous les corps sensibles, de sorte, Monsieur, qu’on peut dire que Dieu opere par tout. Il y opere ou par lui même ou par des intelligences subalternes.

Tout se peut faire, dites vous, et se fait mechaniquement dans la matiere, et par la seule communication des mouvemens; mais c’est à cause d’une preformation divine d’une machine deja faite depuis long temps, qui ne fait que se developper ou envelopper et se transformer selon les occasions, qui lui sont fournies par le cours de la Nature reglée par avance. Mais si cela étoit ainsi, il n’y auroit, ce me semble, aucune liberté dans l’Univers, et il n’y auroit qu’une enchainure perpetuelle de causes. Tout se feroit par necessité et rien ne seroit en nôtre puissance, chaque chose dependroit d’une cause interieure, et toutes seroient enchainées ensemble d’un lien naturel et indissoluble. Cependant il y a certainement une liberté dans l’homme, qui peut mouvoir et arranger certaines portions de la matiere ou les laisser en repos comme il lui plait etc.

Aussi seroit il surprenant, dites vous, que ces sages et grandes intelligences, apres avoir formé quelque animal, en negligeassent la conservation et l’abandonnassent au cours de la Nature brute. Mais c’est ce qu’elles ne font pas, Monsieur, puisqu’elles en ont un soin continuel, selon l’étendue de leur pouvoir. D’ailleurs comme nous voyons mille imperfections dans l’Univers, par exemple, des monstres qui naissent journellement, des fruites qui ne viennent pas à maturité, des animaux qui meurent dès qu’ils sont venus au Monde etc., ne pourroit on pas dire avec la même raison, qu’il seroit surprenant que Dieu eust dans le commencement formé une machine si imparfaite et qui se developpe si mal.

Les intelligences particulieres, dites vous, doivent aussi subsister toujours eu particulieres, et elles ne doivent jamais retourner dans l’intelligence universelle; il faut qu’elles continuent leur role sans interruption. Il y a des raisons qui le prouvent, elles ne peuvent perir que par miracle. Je conviens, Monsieur, qu’elles ne peuvent perir que par miracle, c’est à dire, être aneanties, mais comme la vie de l’ame consiste dans la pensée, et que l’extinction totale de la pensée seroit sa veritable mort, quoique la substance de l’ame pourroit continuer à subsister, ne pourroit il pas être de même avec les intelligences ou substances intelligentes?

Je vous souhaite toutes sortes de bonheurs et de prosperitez dans l’année, où nous allons entrer et dans une longue suite d’autres. Je suis tres parfaitement avec tout le zele et toute la passion imaginable plus que personne du monde etc.

Dusseldorp ce 30 Dec.

1710.