Leibniz an Hartsoeker

30 Octobr. 1710

GerhardtFrench

30 Octobr. 1710.

Je n’avois point d’envie de me trop enfoncer icy dans une matiere, où l’on n’est gueres accoutumé à employer et à entendre des demonstrations; cependant comme nous y sommes entrés insensiblement, je tacheray d’eclaircir les difficultés qui vous embarassent.

(1) Je ne voy point comment et pourquoy vous pouvés dire, Monsieur, que le mouvement conspirant seroit un miracle. Par mouvemens conspirans j’entends des mouvemens qui s’accordent: or il est manifeste, qu’il faut bien qu’il y en ait, et qu’il y en ait d’autres qui ne s’accordent point, ou qui s’accordent moins. Il y a tousjours quelque conspiration ou accord entre des mouvemens des corps voisins, plus ou moins grande, et c’est aussi pour cela que je crois que la matiere a par tout de la fermeté et de la fluidité, c’est à dire un certain degré de cohesion dans les plus liquides, qui ne laisse pas d’etre surmontable dans les plus durs. Ainsi je tiens que les corps ont de la cohesion à mesure que les mouvemens qui s’y trouvent sont troublés par la separation et s’y opposent.

(2) Et l’on conçoit qu’un mouvement conspirant quand il est une fois etabli, est un etat qui tend à se conserver et à durer, comme fait tout mouvement. Mais lorsque deux masses étendues A et B se touchent par leur superficies, on ne voit point pourquoy elles ayent en elles un principe de continuer leur attouchement, et de resister à la separation; et il faut recourir à une operation particuliere de Dieu, peu digne de luy, ou à une qualité occulte non intelligible peu digne d’un philosophe, pour rendre raison de cette cohesion, quand on n’a point recours avec moy au mouvement qui s’oppose à la separation.

(3) Il ne faut point s’étonner aussi que certains mouvemens conspirans comme ceux qui conservent le diamant, durent long temps. Car ces mouvemens sont assés forts, et assés bien situés pour cela; le plus ou le moins ne fait rien dans les choses qui sont susceptibles d’une varieté infinie, et il n’y a point de temps, qui soit long ou court absolument. Il y a peutetre des creatures, en comparaison des quelles la durée de quelques siecles est ce qu’une heure est à nous, et il y en a peutestre aussi d’autres, à qui la durée d’une heure paroistra ce qu’un siecle paroist à nous. Cependant il ne faut point s’imaginer que ces mouvemens conspirans subsistent tousjours dans une même portion de matiere. Au contraire, je croy qu’il y a un changement continuel, et ces mouvemens font comme autant de fleuves ou de jets qui sont tousjours reparés. Quand j’ay parlé de la liaison de la limaille d’acier par la matiere magnetique, je n’ay point pretendu prouver par là qu’il n’y a point d’atomes, mais j’ay voulu montrer par un exemple familier que le mouvement fait quelques fois la liaison des corps. Et quoyque les grains de la limaille ayent quelque solidité, rien n’empeche que des tourbillons fluides ne puissent etre liés d’une maniere semblable.

(4) Vous avés raison, Monsieur, de juger qu’un corps qui choque un autre, cause quelque alteration dans les mouvemens conspirans, qui l’entretiennent, aussi le corps dur est il plié un peu par le choc d’un autre corps dur. Mais cette alteration trouble moins le mouvement conspirant, que ne feroit une separation; et même le corps plié se remet par son essort, causé par les mouvemens tant de la masse constitutive du corps (qui sont conspirans pour cela) que de la matiere ambiante; qui coule à travers des pores du corps.

(5) Quoyque je croye fort facile que les mouvemens conspirans qui maintiennent l’or dans sa consistance soyent au dessus de l’operation du feu ou d’autres operations (assés grossiéres par rapport à la subtilité de la nature) que nous sommes capables d’employer; je n’ay garde pourtant de m’imaginer que cette force des mouvemens conspirans aille à l’infini, et soit capable de maintenir l’or contre tous les efforts de la nature. Aussi suis je persuadé, qu’or, sel, et tout autre corps qui nous paroist similaire et insurmontable, ne l’est point dans la verité et qu’il a commencement et fin.

(6) Dire que les Atomes sont indivisibles par eux mêmes, c’est dire que deux masses A et B, parties de l’Atome qui se touchent par leur superficies, sont inseparables par elles mêmes, et vouloir qu’il soit ridicule d’en demander la raison, ce seroit rendre toute la recherche des causes ridicule, ce qui seroit plus que ridicule. Quand je dis qu’une chose est telle par elle même, il ne s’ensuit point qu’il n’y en ait point de raison. Le cercle est par luy même le plan qui a le plus de capacité, est ce qu’on n’en peut point rendre raison? Il faut savoir que toute verité qui n’est point identique, a ses raisons.

(7) Dieu ne peut point creer des Atomes Naturels, ou des corps indivisibles par un je ne say quoy inexplicable, c’est à dire des choses absurdes et sans raison. S’il veut que deux masses ou parties de la matiere soyent attachées inseparablement l’une à l’autre, sans qu’il y ait en elles ou dans les ambians une raison de leur inseparabilité, il faut qu’il empeche leur separation par un miracle perpetuel. Et alors ce ne seront pas des Atomes naturels ou bien des corps qui soyent indivisibles par une certaine qualité occulte, logée en eux.

(8) Il est aisé de faire des fictions, mais il est difficile de les rendre raisonnables, c’est à dire de montrer qu’il y en a, ou moins qu’il y en peut avoir une raison. Les Atomes sont une telle fiction; un premier Element qui soit parfaitement fluide, en est une autre. La parfaite fluidité est aussi deraisonnable que la parfaite dureté. Il n’y a rien de tel dans la nature, et au lieu de cela il y a une infinité de degrés de consistance, de telle sorte que tout corps a un degré de fluidité et un degré de fermeté par rapport à d’autres et comparativement. En avoir un autre sentiment, est choquer cette maxime de la nature, que rien ne s’y fait per saltum.

(9) Et comme Un fluide en mouvement ne peut manquer d’avoir beaucoup de mouvemens conspirans, il ne peut manquer d’avoir quelque cohesion à proportion, et cela suffit pour faire voir encor l’inutilité des atomes.

(10) Comme le premier element pretendu est une matiere etendue et impenetrable, aussi bien que la masse des atomes, qu’il est capable de pousser (car il me semble que tout etendu impenetrable peut etre appelé matiere), et comme leur difference precise en tant que ce sont des matieres, ne consiste que dans la cohesion des parties de l’une de ces matieres, qui n’est pas dans l’autre, je voy bien que l’une est plus aisée à etre agitée que l’autre; mais je ne voy point qu’elle soit en elle même plus active que l’autre, et merite d’etre appelée ame du monde.

(11) On peut bien se faire une nouvelle fiction, et dire que cette masse fluide est animée; mais exclure le reste de la masse de ce privilege, c’est une autre chose deraisonnable et arbitraire. Si cette Ame du monde est Dieu, pourquoy ne seroit il pas dans les Atomes aussi bien qu’ailleurs? Si cette même ame est une chose que Dieu a produite, Dieu auroit borné son operation sans raison. Et pourquoy n’opereroit il pas dans les pretendus Atomes, comme il opere partout ailleurs?

(12) Dieu est par tout, et il fait voir par tout des marques de sa sagesse. Et cela seul suffit pour exclure les Atomes. Il n’y a point de partie de la matiere qui ne soit cultivée, et qui n’enferme un monde entier de creatures differentes, rien n’estant grand ou petit que par comparaison, de sorte qu’une parcelle telle que l’Atome, est aussi considerable en elle même et par rapport à d’autres moindres à proportion, et par consequent devant Dieu, que tout notre systeme visible le pourroit etre par rapport à elle.

(13) Les Atomes sont l’effect de la foiblesse de nostre imagination, qui aime à se reposer et à se hater à venir à une fin dans les sousdivisions ou analyses; il n’en est pas ainsi dans la nature qui vient de l’infini et va à l’infini. Aussi les Atomes ne satisfont ils qu’à l’imagination, mais ils choquent les raisons superieures.

(14) Si le premier element est doué d’intelligence, et s’il est une creature, il faut que cette chose etendue impenetrable et capable de pousser les atomes, soit organique, pour sentir ce qu’elle fait, et pour operer suivant ce qu’elle sent. Autrement c’est poser quelque chose, sans poser rien qui puisse servir à l’expliquer. Je tiens qu’il n’y a point de parcelle de la masse, dans laquelle il n’y ait, je ne dis pas de l’intelligence, mais de la perception. Ce n’est pas que toute masse ou parcelle soit un corps organique, mais c’est qu’elle en contient.

(15) Je veux croire qu’il y a une infinité de substances raisonnables dans la nature, toutes differentes des hommes, mais on n’en a point besoin

pour expliquer les merveilles de la nature que nous voyons. Par exemple, pour expliquer la Formation des Animaux on n’a point besoin d’intelligences plastiques qui operent ces merveilles, et forment l’animal librement, comme un horloger fait sa montre. Aussi seroit il surprenant que ces sages et grandes intelligences apres l’avoir formé en negligeassent la conservation, et l’abandonnassent au cours de la nature brute. Tout se peut faire et se fait mechaniquement dans la matiere et par la seule communication des mouvemens; mais c’est à cause d’une preformation divine d’une machine déja faite depuis long temps, qui ne fait que se developper ou envelopper et se transformer selon les occasions qui luy sont fournies par le cours de la nature reglé par avance. Ainsi le miracle ne sera que dans l’origine des choses, et tout sera mechanique dans la suite, par rapport au materiel. Cependant je ne nie point que l’ame de ces corps organiques qui se forment, ne sente, ne represente exactement et n’anime tout ce qui se fait suivant ses appetits, de sorte qu’on peut dire qu’elle même est plastique. Mais tout cela n’est que par sentimens et appetits confus: ces perceptions sont sans intelligence, et ces appetits sont sans liberté en ce rencontre, et ils sont trop petits et en trop grand nombre, pour que nous nous en puissions appercevoir ou les voir distinctement. Cependant en vertu de l’harmonie préetablie, les mouvemens dans le corps repondent aux appetits de l’ame, l’un execute ce que l’autre desire, et l’un sent ce que l’autre fait.

(16) Les intelligences particulieres doivent aussi subsister tousjours en particulieres, et elles ne doivent jamais retourner dans l’intelligence universelle; il faut qu’elles continuent leur role sans interruption. Il y a des raisons qui le prouvent; elles ne peuvent perir que par miracle.

(17) Si cette masse fluide, que vous appelés premier element, est intelligente, ne faut il pas qu’il y ait là dedans autant d’intelligences que de parcelles? car une parcelle est differente separée ou separable de l’autre?

(18) Je suis d’opinion, qu’il n’y a point de parcelle de la matiere, où il n’y ait des ames et de la perception; mais je crois en même temps, qu’il n’y en a point, où il n’y ait aussi des corps organiques repondans à ces ames, comme je l’ay déja dit cy dessus. Mais souvent leur sentimens sont confus, comme lorsqu’on dort sans avoir des songes dont on se puisse souvenir. Il est vray qu’il n’y a point d’ame qui dorme tousjours.

(19) Je suis d’opinion aussi qu’il n’y a point de creature complete sans corps, et qu’ainsi il n’y a point d’intelligences créées ou ames entierement separées de tout corps et de tous les organes. Cependant je ne voudrois point dire, que tout ce qui n’a point d’étendue est chimerique. Car Dieu luy même au moins n’a point de parties. Et je suis persuadé qu’on le doit dire encor de toutes les ames. Car si l’ame estoit un fluide, comme il semble que vous le concevés, Monsieur, on ne voit point pourquoy chaque partie de ce fluide n’ait sa propre perception; ainsi pour trouver ce qui ne seroit point une multitude d’ames, il faudroit venir jusqu’aux points. Mais la verité est, que l’ame et la masse etendue ont du rapport et de la liaison, sans qu’il faille chercher l’un dans l’autre et sans que l’un puisse etre une qualité ou modification de l’autre, l’un étant actif, l’autre passif par luy même. L’ame a en elle la perception ou la representation des organes, et les organes ont en eux les figures et les mouvemens qui executent les appetits de l’ame en vertu de l’harmonie préetablie.

(20) J’ay oublié de vous dire, Monsieur, que lorsque je dis que les mouvemens conspirans subsistent dans le même corps, je ne veux point que ce soit dans une même portion de matiere. Car les corps sont dans un flus continuel, et ces mouvemens sont comme autant de ruisseaux ou de jets qui font paroitre le même corps, tant qu’ils sont semblables.

(21) Quand j’ay parlé de la limaille d’acier liée en filets ou poils par le mouvement de la matiere magnetique, je n’ay point pretendu prouver par là, qu’il n’y a point d’atomes, si non en faisant mieux voir qu’ils sont inutiles, puisque le mouvement peut faire de la liaison. Et quoyque les grains de la limaille ayent de la solidité, rien n’empeche que des tourbillons d’une matiere fluide ne puissent estre liés par un moyen semblable, c’est à dire par un mouvement d’une matiere encor plus subtile qui coule plus facilement, quand ces tourbillons se touchent par des endroits les plus convenables.

(22) A l’egard de l’Harmonie préétablie entre les modifications de l’ame et du corps, et l’execution de nos appetits par les organes, il faut que les appetits et par consequent les perceptions dont ils naissent, aillent à un parfait detail de tout ce qui se fait dans les organes, à fin que ces appetits soyent executés, ce qui paroiteroit s’il nous etoit possible de faire l’analyse de nos perceptions confuses. Et autrement sans ce detail, ce ne seroit point un appetit parfait et entier de tout cet objet, mais seulement quelque chose d’approchant. Et comme notre entendement et par consequent notre volonté n’est point capable de ce detail, notre simple volonté (si l’appetit va à la fin sans aller aux moyens et moyens des moyens) n’est pas un appetit que le corps soit obligé de suivre et d’executer; il ne l’est que dans les mouvemens interieurs volontaires, non empechés, où l’appetit confus seconde la volonté ou l’appetit distinct, par un parfait detail, les organes etant faits exprés pour cela. Cependant nos mouvemens interieurs involontaires ne laissent point de repondre à nos appetits confus et inaperceptibles, mais ces mouvemens dependent aussi peu de l’empire de la volonté que ces appetits dependent peu de notre entendement, de sorte que la volonté ne suffit point tousjours pour faire agir le corps selon son desir, quand la perception exacte des moyens n’y est jointe. Hors de son corps l’ame ne reussit que par une bonne et distincte conception des moyens, ou bien par hazard; et dans son propre corps elle ne reussit que par une perception au moins confuse des moyens, qui arrive dans ce qu’on appele mouvemens volontaires. Ainsi il faut que fins et moyens soyent tousjours joints ensemble dans l’ame, comme causes et effects le sont dans le corps, pour que l’effect desiré se doive executer. Si ces meditations paroissent un peu obscures, ce n’est qu’à cause de leur profondeur et de l’attention dont elles ont besoin sur tout quand on ne les peut exposer qu’en abregé tel que demande l’etendue d’une lettre. Mais ce que j’ay mis dans de differens Journaux et autres essais déja imprimés peuvent servir à les éclaircir1.

  1. 1Der übliche Schluß fehlt.