Hartsoeker an Leibniz. Dusseldorp ce 22 aout 1710

GerhardtFrench

Le tres reverend pere De Bosses m’a donné la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’ecrire du 9. de ce mois. Il me paroit, Monsieur, que je suis demeuré dans les termes de l’honeteté et de la civilité en attaquant dans mes Eclaircissemens Messieurs de l’Academie Royale des sciences. Si vous étes d’un sentiment contraire et que vous trouvez que j’en suis sorti en quelques endroits de cet ouvrage, je vous prie tres humblement, Monsieur, de m’en avertir, afin que j’y puisse remedier.

Si le mouvement conspirant etoit la source de la consistance des corps, comme vous dites, Monsieur, et la cause que par exemple un diamant taillé en cube demeurast ainsi sans aucun changement pendant plusieurs siecles, il y auroit là, ce me semble, un plus grand miracle que s’il y eust des atomes, c’est à dire des corps indivisibles par eux mesmes et de leur matiere, ou tels par la volonté eternelle de Dieu.

Vous dites, Monsieur, qu’il est visible que le corps C ne peut detacher du corps ABF la partie DE sans troubler le mouvement conspirant qui lie cette partie avec le tout; mais n’est il pas visible aussi que le corps C ne pourroit choquer le corps ABF que je suppose être le diamant dont je viens de parler, sans troubler ce mouvement conspirant? Si vous m’avouez cela, Monsieur, ce que vous auriez de la peine à me nier, n’est il pas vrai que le corps ABF ne devroit pas seulement par là changer de figure, mais aussi de forme et se representer ainsi par ce choc comme un corps d’une autre nature à nos yeux, car vous supposez à ce qu’il me paroit que la matiere est homogene par tout, et qu’il n’y a point de difference entre les corps que par les differens mouvemens conspirans de leurs parties.

Si vous dites, Monsieur, que le mouvement conspirant de toutes les parties d’un corps jusqu’à l’infini, par exemple de l’or, ne peut être changé ni troublé par aucun choc, non pas même quand on mettroit ce corps dans un creuset sur le feu, je vous avoue franchement, Monsieur, que cela me paroit infiniment plus difficile à comprendre que tout ce que je dis des atomes, et je ne vois pas quelle idée vous puissiez apres cela vous former du mouvement.

Dans mon systeme, dites vous, on n’a point besoin de rendre une raison de la divisibilité de la matiere, car naturellement [si] rien ne l’empeche, une partie distincte de l’autre en peut être separée. Il faut donc chercher une raison de l’empeschement, mais l’établir comme originaire ou primitive dans certaines parties de la matiere, c’est à dire dans les atomes, c’est recourir ou au miracle, ou à une qualité occulte imaginaire. Dans mon systeme rien n’est plus facile que de rendre raison de la divisibilité de la matiere, c’est à dire de la divisibilité d’un amas d’atomes qui se laissent separer sans grande difficulté, et il seroit tout à fait ridicule de vouloir chercher dans ce systeme une raison de la divisibilité actuelle de ces atomes, et par consequent d’une divisibilité actuelle de la matiere à l’infini, parceque ces corps sont indivisibles et immuables par eux mêmes et de leur nature, ou tels par la volonté éternelle de Dieu. C’est là, Monsieur, le seul empeschement que je trouve à leur division actuelle, et je suis obligé de recourir à ce miracle, au lieu que vous étes obligé de recourir à un mouvement conspirant qui me paroit être un miracle bien plus grand et un miracle continuel. Et certes, Monsieur, si la matiere n’est pas éternelle, mais creée de Dieu, pourquoi n’auroit il pas pû créer des atomes, c’est à dire des corps indivisibles et immuables pour composer cette matiere, et si elle est eternelle, rien n’empesche encore de croire qu’elle ne soit composée de tels corps. Voulez vous, Monsieur, que je vous dise ici ce que je pense de l’Univers. Je crois qu’il est composé de deux substances entierement differentes dont l’une est active que j’ai appellée premier élement, le feu tout pur, et l’ame de l’Univers, et l’autre passive et incapable par elle même d’aucune chose qu’on appelle matiere qui n’est autre chose qu’un amas d’une infinité d’atomes.

La premiere est douée d’intelligence, par laquelle elle a le pouvoir d’arranger sans cesse la matiere comme nous le voyons, et toutes les intelligences ou ames particulieres dont les unes travaillent continuellement au bien et à la conservation d’un systeme planetaire tout entier, comme sont le Soleil et les Etoiles fixes, et dont les autres travaillent sans cesse à la production des animaux et des plantes et à leur conservation etc. sont prises de cette substance et y retournent comme à leur source sans jamais s’aneantir, de sorte que cet axiome que rien ne se fait de rien, et que rien ne retourne à rien, est vrai à l’egard de l’une et de l’autre substance.

Et certes, Monsieur, il me paroit qu’il est tout à fait impossible d’expliquer une infinité de choses par les seules loix de la communication du mouvement, sans admettre des ouvriers tres habiles qui travaillent sans cesse suivant ces loix et avec une certaine liberté sous la conduite du souverain Etre, si l’on ne veut pas soutenir que cet Etre souverain y travaille continuellement lui même.

De plus je crois que l’Univers est infini, car s’il etoit fini, il seroit borné, ce qui est impossible, puisqu’il devroit l’être ou par le neant ou par quelque chose. Il seroit absurde de mettre le neant pour bornes de l’Univers, et si quelque chose le bornoit, cette chose appartiendroit à l’Univers, et par concequent elle ne le borneroit pas. Or comme ce qui est infini renferme tout et n’exclud rien et qu’ainsi l’on n’en peut nier ou separer aucune chose, il s’ensuit etc. Vous direz peut être que je confonds ici l’Etre spirituel et incorporel avec l’être corporel, en donnant de l’intelligence à mon premier element qui est étendu, mais par quelle demonstration sçait on, Monsieur, que tout ce qui est etendu est corporel ou materiel, et ne peut avoir de l’intelligence. Un être qui n’a point d’étendue me paroit une veritable chimere et approcher fort du rien.

L’exemple de la limaille d’acier que vous apportez, Monsieur, ne prouve rien, ce me semble, et si les petits corps ou atomes qui composent chaque grain de cette limaille n’avoient pas deja une dureté absolue, la matiere magnetique n’en feroit aucune connexion, et ne lieroit pas les grains de cette limaille ensemble. On voit cet effet tres sensiblement et avec beaucoup de contentement, quand on écrase un tres excellent aimant, et qu’on le reduit en petits grains gros comme des grains de sable ordinaire, car tous ces grains se tiennent et se lient ensemble, s’ils étoient mouillez.

Je ne dis pas que la transmutation des metaux est absolument impossible, mais je dis qu’elle est impossible dans mon systeme. Je vous remercie tres humblement, Monsieur, de la bonté que vous avez eue de donner à Monsieur De Busch mon libre et ma lettre, et que vous voulez bien lui faire souvenir des promesses qu’il m’a faites.

Mon fils qui est à Paris me mande que Monsieur Homberg et les autres chymistes de l’Academie royale des sciences commencent à voir que la vitrification des metaux dont ils ont fait tant de bruit est une chimere. Je n’entends pas plus parler de Monsieur Conneau à Berlin que s’il étoit mort et enterré. Je vous salue tres humblement et suis etc.

Dusseldorp ce 22 aout

1710.