Hartsoeker an Leibniz
Dusseldorp ce 8 Juillet 1710
L’exemplaire de mes Eclaircissemens ne merite pas les remerciemens que vous m’en faites. Ils serviront, dites vous, à reveiller les Physiciens et par consequent à decouvrir la verité, mais ils serviront aussi à m’attirer une foule d’ennemis. J’avois crû jusqu’à present qu’il n’y avoit que des pedans qui se faschoient lorsqu’on les contredisoit, et faisoient entrer leurs passions dans les sciences, mais je m’appercois trop tard que je me suis mescompté, puisque Messieurs de l’Academie Royale des sciences m’imputent à crime la publication de mes Eclaircissemens qu’ils regardent comme un attentat contre la tranquillité dont ils jouissent depuis long temps. Je ne sçai, Monsieur, si je me trompe, mais il me paroit que vôtre systeme d’une matiere parfaitement fluide par elle même et dont les parties n’auroient de la connexion ou de la resistance à la separation qu’à cause des mouvemens conspirans, est en quelque façon conforme à celui du tres reverend pere Malebranche. Mais si la matiere étoit telle, comme vous le dites, comment pourroit on expliquer le mouvement d’un corps comme AB, lorsqu’il
est frappé en D par un corps comme C? Il semble qu’il devroit se diviser en trois parties, et que la partie DE devroit s’en aller pendant que
les parties DB, DF demeureroient en repos. Je n’accorde point, dites vous, qu’il y ait des atomes, c’est à dire des corps dont la dureté soit insurmontable, puisqu’on n’en sçauroit rendre une raison physique. Pour moi, je les admets sans aucune difficulté, et je crois même qu’à cause de la grande constance que l’on remarque dans la Nature, il est impossible de s’en passer. Si l’on n’en peut rendre une raison physique, il n’y aura pas moins de difficulté d’en rendre une de vôtre matiere parfaitement fluide par elle même. Il y a bien des choses dont on ne peut rendre des raisons physiques et qu’il faut pourtant admettre par une suite necessaire. Vous ne voyez point d’impossibilité à la transmutation des metaux etc. Mais comme j’admets des atomes éternels et homogenes d’une certaine grandeur et figure pour la composition de l’or, d’autres pour la composition de l’argent, d’autres pour la composition de l’eau etc. je dois croire que tous ces corps ne peuvent être jamais ni composez ni decomposez pour faire d’autres corps d’une autre nature. Je n’ai pas veu le François dont vous parlez, et qui a passé par Hanovre en façon d’Abbé. Vous avez raison de dire que le sable noir repandu plus ou moins par toute la Terre, et qui est en quelque façon vitrifié, verifieroit vôtre sentiment de l’incendie du globe terrestre. J’attends avec impatience les Miscellanea de Berlin. Monsieur De Busch m’avoit promis de me faire avoir une boïte avec quelques mineraux de Clausthal, mais il m’oublie. Ayez s’il vous plait la bonté de l’en faire souvenir par occasion. Je suis etc.
Dusseldorp ce 8 Juillet 1710.