Raisons que M. Jaquelot m'a envoyées pour justifier l'Argument contesté de des Cartes qui doit prouver l'existence de Dieu, avec mes reponses

Berlin 20 Novembr. 1702

GerhardtFrench

Lettre de M. Jaquelot.

La conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec Vous, m'a fait prendre la plume, Monsieur, pour mettre quelques argumens en forme que je Vous envoie, afin de les reformer à la plus sévére Logique s'ils en sont éloignez. Jettez y l'oeil d votre loisir, je vous en supplie, Monsieur, et d'estre persuadé que je me ferai toujours un honneur et plaisir de me dire etc.

Reponse.

Je n'ay pas eu l'avantage de me bien expliquer dernierement, car je voulois vous marquer, Monsieur, que l'argument de des-Cartes dont il s'agit suppose que l'estre tout parfait, ou l'Estre necessaire, sont possibles; et je voy cependant que les propositions des argumens que vous m'avés fait l'honneur de m'envoyer, le supposent encor presque toutes. Ainsi ma demande subsiste tousjours.

[L'argument de M. des Cartes revient à cecy: L'estre tout parfait enferme dans son idée entre autres perfections celle d'exister necessairement, ou bien l'Estre tout parfait est un estre necessaire.

Or l'estre necessaire existe,

Donc l'Estre tout parfait existe.]

C'est comme si quelcun raisonnoit ainsi:

Le corps necessaire est un estre necessaire,

L'Estre necessaire existe,

Donc le corps necessaire existe.

A quoy on ne pourra repondre que comme je fais en disant que cet argument suppose que le corps necessaire est possible, comme l'autre suppose que l'estre qui enferme dans son essence toutes les perfections et notamment l'existence, est possible. Il en seroit de même, si au lieu du corps necessaire on employoit le corps tout parfait.

Il est aisé de juger qu'une conclusion aussi importante que celle de l'Existence de Dieu ne pourra pas estre depechée si legerement, et qu'il faut adjouter quelque chose.

Cela justifie aussi ce que j'ay dit ailleurs de l'abus de la doctrine des idées. [Les definitions ne sont point arbitraires comme Hobbes a crû, et on ne peut point former les idées comme l'on veut, quoyqu'il semble que les Cartesiens le prennent ainsi. Car il faut que ces idées qu'on pretend former soyent veritables, c'est à dire possibles, et que les ingrediens qu'on y met, soyent compatibles entre eux.]

C'est ainsi qu'en abusant des idées, on peut aussi conclure de la definition ou idée de la vistesse extreme, par exemple que la partie y est aussi grande que le tout, comme je le fis voir dernierement. Et on ne sauroit répondre à cette consequence, qu'en niant que la vistesse extreme est possible, ou qu'elle a une veritable idée. Ce qui marque que tous ces raisonnemens supposent tacitement la verité des idées, ou ce qui vaut autant, la possibilité de la chose. C'est ce que les Geometres ont bien compris, car ils l'ont tousjours prouvée, ou du moins postulée. Ainsi Euclide a postulé tout au commencement, que la Ligne droite est possible: a puncto ad punctum duci posse rectam.

Cependant cet argument de des Cartes et avant luy de S. Anselme, Archeveque de Cantorbery, n'est point un Sophisme, comme plusieurs pretendent, et à mon avis c'est seulement un argument imparfait, ou il faut encor suppléer quelque chose. Mais quand on n'y suppleeroit rien, il y a déja une utilité tres considerable, tout imparfait qu'il est, en ce qu'il monstre que la Nature divine a le privilege, qu'Elle n'a besoin que de sa possibilité ou essence, pour son Existence. Et de plus, cet argument donne au moins presomtivement l'Existence de Dieu.

Car tout estre doit estre jugé possible, donec probetur contrarium, jusqu'à ce qu'on fasse voir qu'il ne l'est point.

C'est ce qu'on appele presomtion, qui est bien plus incomparablement qu'une simple supposition, puisque la pluspart des suppositions ne doivent etre admises qu'on ne les prouve: mais tout ce qui a la presomtion pour soy doit passer pour vray jusqu'à ce qu'on le refute.

Donc l'existence de Dieu a la presomtion pour elle en vertu de cet argument, puisqu'elle n'a besoin que de sa possibilité. Or la possibilité est tousjours presumée et doit estre tenue pour veritable jusqu'à ce qu'on prouve l'impossibilité.

Ainsi cet Argument a la force de transferer onus probandi in adversarium, ou de charger l'adversaire de la preuve. Et comme on ne prouvera jamais cette impossibilité, l'existence de Dieu doit estre tenue pour veritable.

Cependant il est à souhaiter pour achever la demonstration d'une maniere absolue et Geometrique, qu'on donne la preuve de la possibilité dont il s'agit.

J'ay taché d'y contribuer ailleurs, en faisant voir que si l'Estre necessaire estoit impossible, tous les Estres contingens le seroient aussi, et qu'ainsi il n'y auroit rien de possible. Car les estres contingens n'ayant point en eux la raison suffisante de leur Existence, il faut recourir à l'estre necessaire qui est ultima ratio rerum, la derniere raison des choses.

Je ne doute point, Monsieur, que vous n'adjoutiés encor quelque pensée utile, à laquelle j'applaudiray de tout mon coeur, estant etc.

Argumens avec les remarques enclavées dans [......].

Maxime.

Le principe General de tous nos raisonnemens, c'est attribuer à un sujet ce qui est clairement renfermé dans l'idée que nous en avons.

[Cette Maxime suppose qu'il y a un tel sujet dans la nature des choses, ou qu'il est possible, c'est à dire qu'il a une veritable idée. Autrement il seroit permis de former des idées à plaisir, et de les attribuer à des Estres, pour en conclure par apres des propositions insoûtenables.]

Premier Argument.

Toute figure composée de trois Angles doit avoir necessairement ses trois angles égaux à deux droits.

[Cette proposition n'est point necessaire que lorsque la figure est plane, c'est à dire quand cette figure à trois angles est justement ce qu'on appele le Triangle par excellence.]

Un triangle est une figure composée de trois Angles.

Donc un Triangle doit avoir necessairement ses trois angles egaux à deux droits.

Argument pareil.

Tout Estre tout-parfait doit avoir necessairement l'Existence.

[(1) Cela suppose que l'Estre tout-parfait est possible, c'est à dire que toutes les perfections sont compatibles ensemble.]

Dieu est un estre tout-parfait.

[(2.1) Cela suppose encor que l'Estre tout-parfait est possible, autrement on niera qu'une notion impossible peut donner la definition de Dieu.]

Donc Dieu doit avoir necessairement l'Existence.

On repond que la Consequence est certaine, mais on nie que la mineure n'est veritable qu'en supposant qu'il y a un Dieu. Je prouve la supposition:

[(2.2) On trouve encor de la difficulté dans la majeure par la même raison, en disant qu'elle n'est veritable qu'en supposant qu'il y a un estre tout-parfait dans la nature des choses, c'est à dire qu'il est possible.]

2. Argument.

Quand deux idées sont necessairement conjointes, on conclut legitiment de l'Existence de l'une, l'Existence de l'autre.

[(3) Supposé que ce soyent veritablement des idées; car il n'y a que les notions possibles qui en fournissent.]

Or l'idée d'exister necessairement est conjointe necessairement avec l'idée de l'Estre tout-parfait.

[(4) Supposé que l'estre tout-parfait et l'Estre necessaire soyent possibles ou ayent des idées veritables.]

D'où on conclud legitiment de l'existence de l'une, l'existence de l'autre.

[(5) Il y a quelque ambiguité dans cette conclusion, pour le dire en passant. Car on peut dire que de l'existence de l'estre tout-parfait suit l'existence de l'Estre necessaire (supposé que tous les deux soyent possibles) sed non vice versa, non à rebours, car on n'a point prouvé que de l'Existence de l'Estre necessaire suit l'existence de l'Estre tout-parfait. Cependant j'avoue qu'on peut encor prouver cette consequence.]

Or

Ce qui existe necessairement doit estre necessairement dans la nature des choses.

[(6) Supposé qu'il soit possible, ou bien c'est supposer qu'il l'est. Car c'est autant que si on disoit ce qui existe necessairement est possible, ou bien l'estre necessaire est possible; c'est justement cette proposition encor qui a besoin de preuve.]

L'Estre tres parfait existe necessairement

[(7) s'il est possible].

Donc l'Estre tres parfait doit estre necessairement dans la nature des choses.

Autrement.

Ce qui doit avoir une Existence necessaire exclut tout si, toute supposition, toute presomtion.

[(8) Je nie cela, car il faut supposer qu'il y a quelque chose dans la nature des choses qui aye une existence necessaire, ou que l'Existence necessaire est possible.]

L'Estre tres parfait doit avoir une Existence necessaire.

[(9) C'est ce qu'il y a deja no 1. et on s'y rapporte, en repetant que cela suppose qu'il est possible.]

Donc l'Estre tres parfait exclut tout si, toute supposition, toute presomtion.

Autrement.

Tout Estre qui renferme dans sa definition ou dans son Essence une existence necessaire doit necessairement Exister

[(10) pourveu que cette definition ou Essence soit possible.]

Nota.

C'est selon la premiere Maxime, le principe de tous nos raisonnemens, savoir d'attribuer à un Estre ce qui est contenu dans sa definition [s'il en a une veritablement]. Cette verité est une des premieres notions de l'Esprit, c'est à dire il a ce qu'il a. Ce qui est plus clair et plus certain que 2 et 2 font 4.

Or l'estre tres parfait renferme dans sa definition ou dans son Essence une Existence necessaire.

[(11) On suppose que l'Estre tres parfait a une definition ou Essence, c'est à dire qu'il est possible.]

Donc l'Estre tres parfait doit necessairement Exister.

3. Argument.

Ce qui doit necessairement exister, Existe en effect

[s'il est possible].

L'Estre tres parfait doit necessairement exister

[(12) supposé qu'il soit possible].

Donc etc.

[Nota. Cette proposition: ce qui doit estre necessairement, existe en effect, peut estre prise de deux façons. Elle est vraye, sans aucune restriction, et sans aucun si, si c'est autant que si on avoit dit: tout estre possible, dont la definition, idée ou essence porte qu'il doit exister, existe en effect. Mais si on le prend ainsi: l'Estre dont la definition même est qu'il doit exister necessairement, ou ce qui est formellement l'Estre necessaire, existe en effect, alors le si a lieu, et il faut supposer ou prouver que cette Notion de l'estre necessaire est une notion possible.]