Leibniz an Coste

Hanover ce 30 de May 1712

GerhardtFrench

Je suis bien aise d'apprendre par l'honneur de votre lettre que vous étes plus près de nous, et nous faites même esperer de vous voir icy. Je vous remercie de m'avoir envoyé un ouvrage important d'un excellent auteur. Je le croyois destiné à Mad. l'Electrice ou à quelque autre grand personnage.

Je seray bien aise d'apprendre un jour votre sentiment et celuy de cet illustre Auteur sur ma Theodicée: Elle a cela au moins de particulier, qu'Elle trouve des approbateurs considerables en même temps à Rome et à Geneve: mais, comme les Episcopaux Anglois temoignent, qu'ils sont eloignés de l'une et de l'autre. Je serois ravi d'apprendre encor le sentiment de ces Messieurs-là. J'y ay inseré une refutation de la moitié de l'ouvrage de M. King de l'origine du mal, dont j'approuve l'autre moitié, mais je ne savois pas alors qu'il étoit devenu Archeveque en Irlande, et je ne say pas encor, de quel parti il est: aussi cela ne fait-il rien à la doctrine: mais j'ay écrit avec des egards qui me sont ordinaires, et qui ne permettront pas qu'on me puisse accuser de scandalo magnatum selon les loix d'Angleterre. Il y a quelque chose de fort bon dans tous les ouvrages de M. Hobbes, excepté peutetre les geometriques, et sur tout ce qu'il a fait sur la liberté et la necessité est profond. Mais il a outré les choses, et j'ay inseré dans l'appendice de mon ouvrage une petite refutation du sien. Mon but principal étoit de satisfaire aux objections de M. Bayle.

On auroit tort de blamer ceux qui ont suivi le sentiment commun, en prenant le cordonnier Alfenus pour un Jurisconsulte du même nom, car on ne les sauroit refuter demonstrativement. Cependant la chose a peu d'apparence. Il y a eu deux Alfenus Jurisconsultes, l'un a eté contemporain d'Ulpien et conseiller d'Alexandre Severe chez Lampridius. Mais il est vray qu'il y en a eu un autre nommé Alfenus Varus, contemporain d'Auguste et d'Horace, c'est sans doute celuy qu'on a pris pour le cordonnier d'Horace. Cependant il n'y a point d'apparence dans cette conjecture, puisqu'il a eté Senateur et est même monté au Consulat, comme le marque le Jurisconsulte Pomponius l. 2. §.45. dig. de Orig. jur. Et on trouve qu'il a eté Consul Anno urbis conditae 754. Jugés s'il étoit possible que dans un temps où Auguste conservoit tout l'exterieur de la Republique et marquoit des grands egards pour la dignité du senat, un homme qui auroit exercé publiquement un art sordide, auroit pû etre receu parmy les senateurs, et elevé à cette haute dignité de Consul, sans qu'on se fût recrié là-dessus, sans que les Historiens en eussent parlé comme d'une chose fort extraordinaire. Et je crois que Pomponius en auroit donné quelque insinuation. Les paroles d'Horace marquent assés que son cordonnier Alfenus n'étoit pas un apprenti ou garçon, mais un homme fait qui tenoit boutique, avant que de quitter le metier, et etant connu pour tel, il est difficile de croire que Servius Sulpitius l'auroit admis parmy ses disciples, où il a eté même le plus autorisé. Si quelque vieux Scholiaste d'Horace le fait cordonnier, il faut croire qu'il a eté fort eloigné du siecle d'Auguste, et n'a pas puisé dans les bonnes sources. Le concours des noms et des temps peut avoir trompé les gens. Cependant le poëte parle du cordonnier comme d'un homme mort: abjecto instrumento artis clausaque taberna, sutor erat. S'il vivoit encor, il devoit dire: quoyque Alfenus ait fermé sa boutique et quitté le metier, il ne laisse pas d'etre maistre de son art. Mais il semble qu'en examinant la chose, on trouvera que lorsqu'Horace a écrit cela, Alfenus le Jurisconsulte vivoit encor.

Je viens d'achever la lecture des trois volumes dont vous m'avés fait present, Monsieur, et il n'y en a gueres de laquelle j'aye été plus satisfait. J'y ay eté agreablement trompé, car je ne m'attendois qu'à des pensées belles, mais populaires, et j'y ay trouvé les meditations les plus sublimes. J'ay fais quelques remarques en lisant que je joins icy, puisque vous le demandés, et je suis avec zele etc.

Hanover ce 30 de May 1712.

Beilage: • Remarques sur les trois volumes intitulés: Characteristicks of Men, Manners, Opinions, Times in three volumes. Volume I. 1. A Letter concerning Enthusiasm, 2. Sensus communis or an Essay on wit etc. 3. Soliloquy or an Adulce to an Autor. Vol. II. 4. An inquiry concerning virtue and merit. 5. The Moralists, a Philosophical Rhapsody. Vol. III. 6. Miscellaneous Reflections on the said Treatises and other Critical Subjects. Anno 1711. 8 423

Remarques sur les trois volumes intitulés: Characteristicks of Men, Manners, Opinions, Times, in three volumes. Volume I. 1. A Letter concerning Enthusiasm, 2. Sensus communis or an Essay on wit etc. 3. Soliloquy or an Adulce to an Autor. Vol. II. 4. An inquiry concerning virtue and merit. 5. The Moralists, a Philosophical Rhapsody. Vol. III. 6. Miscellaneous Reflections on the said Treatises and other Critical Subjects. Anno 1711. 8°.1

La Lettre sur l'Enthousiasme contient mille belles pensées; et je crois que la raillerie est un bon preservatif contre ce vice; mais je ne trouve point qu'elle soit propre à en guerir les gens. Au contraire le mépris qui est enveloppé dans la raillerie, sera pris par eux pour une suffrance et persécution: et j'ay remarqué que lorsqu'on raille sur les erreurs et les absurdités en matière de religion, on irrite infiniment les gens qui en sont prevenus, et que c'est le vray moyen de passer pour Athée dans leur esprit. Je ne say pas aussi, si l'application du Ridicule est une bonne pierre de touche, puisque les meilleures choses et les plus importantes peuvent etre tournées en ridicule; et il n'est pas tousjours seur que la verité aura les rieurs de son coté, car le plus souvent elle est cachée aux yeux du vulgaire. Je l'ay déja dit, toute la raillerie enveloppe un peu de mépris; et il n'est point juste qu'on travaille à faire mepriser ce qui ne le merite point. Mais il est bon qu'on soit tousjours de bonne humeur, et que la joye, plustost que le chagrin, paroisse dans nos discours

et dans nos ouvrages. L'Essay sur les manieres libres, sur l'esprit, et sur la bonne humeur, paroist avoir le meme but de porter les hommes de notre temps à s'humaniser, et à égayer les matiéres; et cet ouvrage y est merveilleusement propre par ses raisons et par son exemple. Ce qu'on y dit d'abord, mais ironiquement, en faveur de ceux qui declarent les hommes loups les uns aux autres, et contre ceux qui sont pour leur bon naturel, est agreablement tourné. Mais on peut dire, que les hommes ordinairement ne sont ny assés mechans ny assés bons; et Machiavel a bien remarqué, que les deux extremités sont egalement rares, ce qui fait que les grandes actions le sont aussi.

Les Iroquois et les Hurons, Sauvages voisins de la Nouvelle France et de la Nouvelle Angleterre, ont renversé les Maximes politiques trop universelles d'Aristote et de Hobbes; ils ont montré par une conduite surprenante que des Peuples entiers peuvent etre sans Magistrats et sans querelles, et que par consequent les hommes ne sont ny assés portés par leur bon naturel, ny assés forcés par leur mechanceté à se pourvoir d'un gouvernement et à renoncer à leur liberté. Mais la rudesse de ces Sauvages fait voir, que ce n'est pas tant la necessité, que l'inclination d'aller au meilleur, et d'approcher de la felicité, par l'assistance mutuelle qui fait le fondement des Societés et des Etats; mais il faut avouer que la seureté en est le point le plus essentiel.

Je trouve bien remarqué p.98 que la veritable vertu doit etre desinteressée, c'est à dire (comme je l'interprete) qu'on doit etre porté à trouver du plaisir dans l'exercice de la vertu, et du degout et de la repugnance dans l'exercice du vice, et cela devroit etre le but de l'education.

La remarque est bonne aussi p.99 que l'amitié particuliere est peu recommandée dans notre religion, qui nous porte à la charité, c'est à dire, à une bienveuillance generale. Aussi peut-on dire qu'une amitié à l'epreuve est bien rare, et qu'elle doit estre l'effect ou d'une grande et belle passion, ou d'une grande vertu, qui se rencontre en même temps en deux personnes. Il est vray que des vrais amis tres vertueux seroient capables d'aller loin.

Notre illustre Auteur refute avec raison p.109 ceux qui croyent qu'il n'y a point d'obligation dans l'etat de la nature, et hors du gouvernement; car les obligations par pactes devant former le droit du gouvernement même, selon les auteurs de ces principes; il est manifeste que l'obligation est anterieure au gouvernement qu'elle doit former.

C'est un dicton commun que l'interest gouverne le monde; mais on a raison p.115 de dire que ce sont plustost les passions. Le Duc de Rohan commence son livre politique par cette sentence, que les Princes commandent aux peuples, et que l'interest commande aux Princes. Il seroit à souhaiter que cela fut vray, car en ce cas on écouteroit mieux la raison. Mais la raison veut aussi, qu'outre l'interest mercenaire nous donnions beaucoup à notre satisfaction: elle nous ordonne de tendre à la felicité, qui n'est autre chose que l'état d'une joye durable; et ce qui y va, est notre vray interest.

A l'egard de ceux qui rapportent tout à eux-memes, dont on parle p.118 et qui semblent opposés à ceux qui aiment leur amis, parens, patrie, état, et même les hommes en general, je crois qu'à bien entendre les choses on peut les concilier, pourveu que les uns et les autres entendent raison. Notre bien est sans doute le principe des motifs, mais nous trouvons très souvent, non seulement notre utilité, mais même notre plaisir dans le bien d'autruy, et dans le dernier cas c'est proprement ce qu'on doit appeler l'amour desinteressé, comme je l'ay fait voir en expliquant les principes de la justice dans la Preface du Code Diplomatique du droit des gens. Ainsi souvent la felicité d'autruy fait partie de la notre. Et l'on trouvera que la Vertu, c'est à dire l'habitude d'agir raisonablement, est ce qui fait le plus qu'on se puisse promettre, un plaisir durable.

J'applaudis extremement à ce qu'on dit p.123 seqq., pour faire voir que la veritable honneteté ne depend pas proprement de l'opinion d'autruy. Il est vray que le mot a degeneré un peu aujourdhuy, comme les sentimens aussi; et quand on dit un honnete homme, on entend un homme qui a le talent de se faire estimer, qui a bonne apparence, speciosum pelle decora.

Je n'oserois etre de moitié avec celuy qui defieroit les gens (p.129) de tourner en ridicule la veritable Generosité, ou le vray courage. Les hommes ont assés d'esprit pour tourner le meilleur en mal; et les satyres sont écoutées trop favorablement.

Il est bien remarqué p.130 sqq. que celuy qui est veritablement honnête homme ne sera pas meme capable de deliberer sur une mauvaise action. Mr. Bayle a dit quelque chose d'approchant que j'ay fort approuvé, Theodicée §.318, ayant observé §.75 que ceux qui disoient de Caton, qu'il luy etoit impossible de manquer à son devoir, ont crû le louer davantage. Moins on peut estre tenté par le vice, plus on est confirmé dans la vertu: mais c'est une question assés importante, lequel des deux vaut mieux, estre flottant, ou estre confirmé dans le vice. Notre illustre Auteur paroist se conformer à ce passage d'Horace, lib. 2. sat. 7.

Quanto constantior idem

In vitiis, tanto levius miser, ac prior illo

Qui jam contento, jam laxo fune laborat.

En effect on souffre moins, quand on a pris son parti, que lorsqu'on est dans une irresolution embarassante; et les auteurs du peché philosophique sont allés plus loin, parce que ceux qui pechent avec moins de remords sont, selon eux, plus innocens. Mais Aristote est pour les demymechans, qu'il appele incontinens; et on peut dire que leur maladie est plus curable. Les vicieux achevés sont comme ceux qui ont la gangrene, qui ne ressentent point leur mal.

Les raisonnemens peu satisfaisans de quelques Philosophes modernes font dire p.132 que de la maniere que les choses sont aujourdhuy, l'honneteté et la bonne morale n'ont pas la mine de gagner beaucoup par la Philosophie et par les speculations profondes; et qu'il faut se tenir au sens commun. On adjoute qu'ordinairement ce que les hommes jugent d'abord, vaut mieux là dessus que leur reflexions et pensées posterieures. Cela se peut, quand on raisonne suivant les principes de Mr. Hobbes, et peutetre meme suivant ceux de Mr. Lock. Mais je serois bien faché que cela fut vray selon la veritable Philosophie, dont je me flatte d'avoir donné des echantillons dans ma Theodicée.

Je me trouve surpris par la quantité de belles choses que je rencontre dans le Soliloque, et du beau tour qu'on leur donne. Ce qu'on dit là du destin, parallèle de la liberté et des Sciences chez les Romains p.219 sqq. me paroist tres considerable. Il est à souhaiter que la Grande Bretagne maintienne le titre glorieux qu'on luy donne avec tant de justice p.225; mais les lettres sur tout sont obligées à notre illustre Auteur de la recommandation dont il les honnore aupres des Grands p.224 qui y trouveront aussi leur compte, s'ils ont egard à cette recommandation.

Je doute que le sublime dans le style soit le plus aisé à atteindre, comme il semble qu'on le dit p.242. Parmy les anciens mêmes qui ont si bien reussi ailleurs, il y en a peu qui y soyent arrivés. Et je ne say si ce caractere se trouve avec assés d'uniformité chez les Latins, hors de Virgile et de Tacite.

C'est un excellent avis qu'on donne aux auteurs (p.264, p.271) de ne se pas regler uniquement sur les prejugés de leur pays et de leur siecle, et au lieu de flatter le vulgaire, de travailler à le corriger. Mais il n'y a que les auteurs qui luy ressemblent, c'est à dire qui soyent d'un genie superieur, qui puissent profiter de ce conseil: le commun des auteurs ressemble à celuy qui a composé une piece de theatre, et qui se contente de voir les loges bien remplies.

Je crois que p.287 on veut parler de feu Mr. van Helmont le fils, qui fut dans les prisons de l'inquisition à Rome, et qui s'avisa dans cette solitude d'examiner l'usage des organes dans la pronuntiation des lettres, et crut y trouver la formation de leur caracteres. J'ay connu particulierement le meme personnage, et il faut que je luy fasse la justice de dire, qu'il n'estoit pas si ignorant dans la morale qu'il semble qu'on le represente icy. Ce fut luy qui fit reimprimer le Lycurgus d'Ottavio Pisani, qui avait donné des avis au public sur la maniere d'abreger les procès. Sa conduite etoit sans reproche, ses actions pleines de charité et de desinteressement; et à quelques chimeres près, qui luy etoient restées des impressions de la jeunesse et comme une maladie hereditaire, c'estoit un excellent homme dont la conversation etoit très instructive pour ceux qui en savoient profiter. Ses ouvrages ne font voir que ce qu'il y avoit en luy de moins louable.

On remarque fort bien p.293 que la connoissance physiologique des passions (à laquelle Mr. Descartes s'est attaché) ne sert pas assés dans la morale, quoyqu'elle ait son utilité dans la Medecine. Les Stoiciens avoient peutetre tort de definir les passions par l'opinion, comme par leur genre commun; mais ils avoient raison d'examiner les opinions qui contribuent à les former et entretenir.

On a raison p.299 de mepriser une Philosophie sterile; mais je suis d'opinion que si l'on avoit des idées veritables de l'espace, de la matiére, et surtout de la substance (dont on y parle comme d'assés inutiles, mais qui ne sont pas si communes et si connues qu'on pourroit bien s'imaginer), on y trouveroit cette connoissance de soy même qu'on y recommande. On y trouveroit encor ce qu'on cherche p.300 savoir le moyen de s'asseurer de ses idées, et d'accorder les opinions presentes avec les futures. La question s'il y a du vuide ou non (p.301) est plus eloignée de la morale, mais celuy qui voudra etablir les vrais principes, même de la morale, et s'en asseurer par des demonstrations, ne la trouvera point méprisable. L'agrement et desagrement des idées ne se connoist pas par une simple confrondation de nos imaginations; il faut venir à une Analyse, qui n'a pas eté assés connue à Mr. Lock, tout habile homme qu'il etoit.

De la connoissance de la substance, et par consequent de l'ame, depend la notion de la vertu et de la justice, et la question qu'on forme p.302 s'il est raisonnable de hazarder sa vie pour le bien d'autruy. Notre Auteur s'eleve icy; ses charmes et ses conjurations font paroitre avantageusement cette Calliope, cette Clio, et cette Uranie, dont il est si bien parlé p.316.

Plût à Dieu qu'on trouvat le moyen de concilier les etudes avec une education gentile, recommandée p.335, et de diriger l'un et l'autre à la vertu. Si notre illustre Auteur avoit beaucoup de compagnons en qualité et en merite, on y parviendroit bientôt. On a raison aussi de blamer p.349 l'amour des contes vains et extravagans qui regne, et plus encor p.352 les sentimens indignes des lumieres de notre siecle, qui representent la vertu et le vice comme indifferens naturellement.

Je viens au second volume, où Traité intitulé Recherche de ce qui regarde la Vertu et le Merite, est tout à fait systematique, et contient des sentimens tres solides sur la nature de la vertu et de la felicité, en faisant voir que les affections que la nature nous a données, nous portent non seulement à chercher notre propre bien, mais encor à procurer celuy de nos relations et même de la societé; et qu'on est heureux quand on agit suivant ces affections naturelles. Il me semble que je reconcilierois cela fort aisement avec mon langage et mes sentimens. En effect nos affections naturelles font notre contentement: et plus on est dans le naturel, plus on est porté à trouver son plaisir dans le bien d'autruy, ce qui est le fondement de la bienveuillance universelle, de la charité, de la justice. Car comme je l'ay expliqué dans la Preface de mon Code citée cydessus, la justice dans le fond n'est autre chose qu'une charité conforme à la sagesse. Ce n'est qu'à regret, et pour un plus grand bien, que la justice oblige quelques fois à faire du mal. La sagesse ordonne que cette bienveuillance ait ses degrés: et comme l'air, quoyqu'il s'etende tout à l'entour de notre globe, à une assés grande hauteur, a plus de corps et de densité proche de nous que celuy qui est dans les hautes regions de notre atmosphere; on peut dire de même que la charité qui se rapporte à ceux qui nous touchent de plus près, doit avoir plus d'intension et plus de force.

On debute par la Divinité dans cet ouvrage, et l'on distingue elegamment le Theisme veritable qui ne conçoit qu'une substance parfaitement bonne, gouvernant l'Univers, le Polytheisme qui partage la puissance, le Daemonisme qui accorde le gouvernement à quelque pouvoir malfaisant, et l'Atheïsme qui fait tout dependre du hazard ou du concours des causes non intelligentes. Il semble que cette divinité qui sert d'entrée, n'est pas assés employée dans le cours de l'ouvrage. Cependant je voy que l'Auteur a voulu montrer que les Athées memes sont obligés de suivre la vertu: et qu'il est pourtant vray que la nature nous porte à admettre une divinité bienfaisante, puisque nos affections naturelles sont conformes à ce qu'une telle Puissance ordonneroit. On peut dire qu'il y a un certain degré de bonne morale independamment de la divinité, mais que la consideration de la providence de Dieu et de l'immortalité de l'ame, porte la morale à son comble, et fait que chez le sage les qualités morales sont tout à fait realisées, et l'honnete identifié avec l'utile, sans qu'il y ait exception ny echappatoire.

Je croyois avoir penetré bien avant dans les sentimens de notre illustre Auteur, jusqu'à ce qu'estant arrivé au Traité intitulé injustement Rapsodie, je me suis apperçu que je n'avois eté que dans l'antichambre, et j'ay eté tout surpris de me trouver maintenant dans le cabinet, ou pour dire quelque chose de plus convenable, dans le Sacrarium de la plus sublime Philosophie, où j'ay esté aussi enchanté que son Philocles auprès de Theocles et de Palaemon.

Le tour du discours, la lettre, le dialogue, le Platonisme noveau, la maniere d'argumenter par interrogations, mais sur tout la grandeur et la beauté des idées, l'Enthousiasme lumineux, la Divinité Apostrophée, me ravissoient et me mettoient en ecstase. Enfin je suis revenu à moy même à la fin du livre, et j'ay eu le loisir de faire des reflexions. J'y ay trouvé d'abord presque toute ma Theodicée avant qu'elle eût vû le jour. L'Univers tout d'une piece, sa beauté, son harmonie universelle, l'evanouissement du mal réel, principalement par rapport au Tout, l'unité des veritables substances, la Grande Unité de la supreme substance, dont toutes les autres ne sont que des emanations et des imitations, y sont mis dans le plus beau jour du monde. Il ne manque presque que mon Harmonie preétablie, mon bannissement de la mort, et ma reduction de la Matiere ou de la multitude aux Unités, ou aux substances simples. Je n'avois crû trouver qu'une Philosophie semblable à celle de Mr. Lock: mais j'ay esté mené au delà de Platon et de Descartes. Si j'avois vû cet ouvrage avant la publication de ma Theodicée, j'en aurois profité comme il faut, et j'en aurois emprunté des grands passages. Je ne trouve à redire qu'au titre, qui promet si peu, et je suis seulement faché que le livre ne remplit pas tout un volume.

Je voudrois aussi, que ces grandes et belles meditations eussent eté differées dans le 3me volume, à la fin de toute la collection. Car j'ay de la peine à descendre de ce sublime, et de goûter d'abord une lecture plus ordinaire, qui se presente dans les Melanges qui suivent, et dont le 3me volume est composé. J'y aurois pris un plus grand plaisir, si j'avois sçu qu'il falloit les lire plustôt. Cependant je m'y accoutume peu à peu, et je me mets insensiblement en état de les estimer comme ils le meritent. Je m'apperçois même que j'ay eu tort de vouloir changer la disposition des volumes, puisque ce dernier contient le supplement des deux autres, et nous donnant des remarques sur les 5 traités qu'ils contiennent, finira encor apparemment par la bonne bouche.

Je souscris fort aux louanges données à l'Empereur Julien p.86 qui m'a tousjours paru plus malheureux que mechant. Pour ce qui est de la rencontre du grand Attila et du Pape Leon l. (p.91) il y a des Historiens dignes de foy (comme Priscus, et apres luy Jornandes de rebus Geticis c. 42) qui marquent que ce qui contribua beaucoup à detourner Attila du dessein d'aller à Rome, fut la crainte qu'il eut de mourir bientôt apres une telle expedition: cette opinion s'étant repandue dans le monde, parce qu'Alaric Roi des Wisigots étoit mort un peu apres la prise de Rome, et qu'on croyoit que les Dieux avoient puni cette hardiesse; tant étoit grand encor alors le respect qu'on avoit pour cette Capitale de notre Monde.

Le discours sur le goust, Misc. 3. ch. 2. me paroist considerable. Le goust distingué de l'entendement, consiste dans les perceptions confuses dont on ne sauroit assés rendre raison. C'est quelque chose d'approchant de l'instinct. Le goust est formé par le naturel, et par l'usage. Et pour l'avoir bon, il faut s'exercer à goûter les bonnes choses que la raison et l'experience ont déja autorisées. En quoy les jeunes gens ont besoin de guides.

On a raison p.211 de comparer avec des gens qu'on appele moonblinds, qui ne voyent qu'au clair de la Lune, ceux qui cherchent des demonstrations par-tout, et ne sauroient rien voir au jour ordinaire: car il y a quantité de vraisemblances qu'on est obligé de suivre dans la vie; cependant le plus seur est de satisfaire encor ces gens-là, s'il est possible.

On dit des choses excellentes (p.214 sqq.) sur les inclinations naturelles: et rien n'est si sensible, que les exemples des bêtes qu'on apporte. Malheureusement les hommes, par leur maniere de vivre artificielle, ont perdu beaucoup de leur instinct naturel par rapport au Physique, où peutetre des Sauvages nous passent. Mais on a conservé d'avantage dans le moral; et heureusement la raison et le sentiment y concourent.

Notre Auteur juge sainement des choses; et au lieu que des personnes de meditation aussi bien que les beaux esprits (dont il a reuni les talens presque opposés) ont coutume de mepriser les anciennes langues, les humanités et la critique; il en reconnoist l'importance, même par rapport à la Religion p.267 sqq.

Je ne touche point aux endroits qui regardent l'état et l'Eglise d'Angleterre, dont je n'ay pas assés de connoissance: mais je ne doute point que les sages de la Nation ne pensent efficacement à ce qui peut établir sa seureté qui est aussi celle de l'Europe libre.

Pour conclusion je souhaiterois fort que tout ce qui est dans ces trois volumes fut aussi bien traduit en françois, que les premieres pieces, afin qu'encor les etrangers en puissent profiter. Car il y a peu d'ouvrages où la solidité et l'elegance soyent si bien alliées.

Aus dem folgenden Briefe Coste's geht hervor, daß er Leibniz in Hannover besuchte. Wahrscheinlich fällt in diese Zeit ein kurzes Schreiben Leibnizens ohne Datum, worauf er bemerkt hat: A Monsieur Coste, il étoit chez M. West, fils de Mylord de la Ware.

  1. 1Leibniz hat bemerkt: Ces ouvrages sont attribués à Mylord Shaftsbury. M. Coste qui est de ses amis m'en a envoyé un Exemplaire, et a marqué qu'on seroit bien aise de voir quelques Reflexions là dessus de ma part. Ainsi j'ay mis ce peu de pages par écrit.