Coste an Leibniz. A la Haye
Ce 14me Avril 1712
Je vous suis bien obligé de vostre agreable lettre et du beau present que vous y avés joint. La Traduction d'Horace me plait fort, elle vaut un commentaire, et sera plus utile aux jeunes gens qui veulent entendre cet auteur en le lisant dans sa langue, qu'à ceux qui le voudront assés connoistre dans une langue empruntée, car pour cela il faudroit une traduction en beaux vers: quoyqu'il faille avouer que cette version du R. P. Tarteron donne une aussi belle idée des ouvrages d'Horace qu'il étoit possible de faire en prose.
Vous avés travaillé tres utilement, Monsieur, à perfectionner cette version: les remarques de votre preface sont tres justes, et je suis un peu surpris que le Pere Tarteron a crû (par exemple) qu'audax Japeti genus étoit autre chose que Promethée luy même. Mais on n'est pas tousjours attentif à ce qu'on écrit. Ce Pere est extremement louable de vouloir profiter de vos observations. Illud Jove non probante uxorius amnis ne devoit point tant déplaire aux gens: souvent les petites divinités chez les poëtes ont la hardiesse de s'opposer aux desseins mêmes de Jupiter et le fleuve Xanthus le fit, lorsque dans l'Iliade il attaqua Achille favorisé par Jupiter luy même. Le Tibre écoutant le ressentiment de sa femme, se deborda un peu plus que Jupiter ne vouloit. Fabulaeque manes paroist être autant que fabulosi, chargés de fables, comme: quae loca fabulosus lambit Hydaspes dans l'ode 20 du 2. livre. Je serois aussi pour le parti que vous avés choisi, Monsieur, et je me contenterois de dire: Horace ce fils de pauvres gens, que Vous traités comme l'un de vos plus familiers amis. Car pourquoy mettre le fils d'affranchi où Horace ne le met point. C'est avec raison que le mot de droit ne vous a point contenté, lorsque le P. Tarteron a traduit ces vers: jura inventa metu injusti fateare necesse est. Et il seroit peutetre approché davantage de la pensée de l'auteur, s'il avoit dit: qui voudra consulter l'Histoire du genre humain, sera obligé de convenir qu'on ne s'est avisé de concevoir ce que c'est que la justice, que lorsqu'il a fallu s'opposer à l'injustice. Dans la même satyre le Reverend Pere Tarteron (trompé sans doute par d'autres) s'est avisé d'eriger le cordonnier Alfenus d'Horace en Jurisconsulte: mais il ne suffit pas qu'il y en a eu un qui a porté ce nom. Il paroist d'ailleurs qu'il a eté posterieur de beaucoup à Horace. L'explication que vous donnés, Monsieur, au jugement qu'Horace fait de Lucilius me paroit indubitable. Il semble aussi que ces vers: Nunc in Aristippi furtim praecepta relabor, et mihi res, non me rebus submittere
conor, veulent dire: Tantost je retombe dans les dogmes d'Aristippe, et au lieu de m'accommoder à la nature des choses [suivant les regles des Stoiciens], je voudrois regler les choses suivant mes passions. Il y auroit encor plusieurs petites remarques à faire, mais vous avés eu raison, Monsieur, de vous attacher au plus important.
Mais venons des belles lettres à la philosophie. J'ay les écrits échangés entre M. Hobbes et le docteur Bramhall, Evêque de Derry, sur la liberté, et j'en ay donné une espece de recension dans mon ouvrage1. Hobbes est plein de bonnes pensées, mais il a coûtume de les outrer. Je distingue le Certain du Necessaire. Tout est certain par avance, par la prevision, et par les raisons determinantes: mais necessaire est seulement une verité dont le contraire implique contradiction. Plusieurs n'ont gueres bien distingué ces choses, et M. Bayle luy meme, demandant pourquoy Dieu n'a pas fait moins ou plus que trois dimensions, comme il pouvoit donner d'autres ordres à la nature, n'a point consideré, que le premier est necessaire, d'une necessité aveugle et Geometrique, mais que les loix de la nature ont eté choisies par la sagesse et sont une suite de ce qui est le plus convenable. Ce choix est libre, quoyqu'il soit indispensable au plus sage: car le contraire qui n'a point esté trouvé convenable, ne laisse pas d'etre possible. Le discours sur l'usage de la Raillerie est joli et ingenieux. Cependant je crois que cet usage doit etre renfermé dans des bornes un peu plus etroites que celles que luy donne ce livre. J'avoue que lorsqu'elle n'offense point, elle est utile et agreable. Ridiculum acri plenius et melius magnas plerumque secat res. Mais il est difficile de ne pas offenser en raillant, la raillerie donnant tousjours quelque petite marque de mepris, comme M. Hobbes l'a remarqué aussi. Je suis avec zele etc.
Hanover ce 8 de Juillet 1711.
un commentaire, et sera plus utile aux jeunes gens qui veulent entendre cet auteur en le lisant dans sa langue, qu'à ceux qui le voudront assés connoistre dans une langue empruntée, car pour cela il faudroit une traduction en beaux vers: quoyqu'il faille avouer que cette version du R. P. Tarteron donne une aussi belle idée des ouvrages d'Horace qu'il étoit possible de faire en prose.
Vous avés travaillé tres utilement, Monsieur, à perfectionner cette version: les remarques de votre preface sont tres justes, et je suis un peu surpris que le Pere Tarteron a crû (par exemple) qu'audax Japeti genus étoit autre chose que Promethée luy même. Mais on n'est pas tousjours attentif à ce qu'on écrit. Ce Pere est extremement louable de vouloir profiter de vos observations. Illud Jove non probante uxorius amnis ne devoit point tant déplaire aux gens: souvent les petites divinités chez les poëtes ont la hardiesse de s'opposer aux desseins mêmes de Jupiter et le fleuve Xanthus le fit, lorsque dans l'Iliade il attaqua Achille favorisé par Jupiter luy même. Le Tibre écoutant le ressentiment de sa femme, se deborda un peu plus que Jupiter ne vouloit. Fabulaeque manes paroist être autant que fabulosi, chargés de fables, comme: quae loca fabulosus lambit Hydaspes dans l'ode 20 du 2. livre. Je serois aussi pour le parti que vous avés choisi, Monsieur, et je me contenterois de dire: Horace ce fils de pauvres gens, que Vous traités comme l'un de vos plus familiers amis. Car pourquoy mettre le fils d'affranchi où Horace ne le met point. C'est avec raison que le mot de droit ne vous a point contenté, lorsque le P. Tarteron a traduit ces vers: jura inventa metu injusti fateare necesse est. Et il seroit peutetre approché davantage de la pensée de l'auteur, s'il avoit dit: qui voudra consulter l'Histoire du genre humain, sera obligé de convenir qu'on ne s'est avisé de concevoir ce que c'est que la justice, que lorsqu'il a fallu s'opposer à l'injustice. Dans la même satyre le Reverend Pere Tarteron (trompé sans doute par d'autres) s'est avisé d'eriger le cordonnier Alfenus d'Horace en Jurisconsulte: mais il ne suffit pas qu'il y en a eu un qui a porté ce nom. Il paroist d'ailleurs qu'il a eté posterieur de beaucoup à Horace. L'explication que vous donnés, Monsieur, au jugement qu'Horace fait de Lucilius me paroit indubitable. Il semble aussi que ces vers: Nunc in Aristippi furtim praecepta relabor, et mihi res, non me rebus submittere
conor, veulent dire: Tantost je retombe dans les dogmes d'Aristippe, et au lieu de m'accommoder à la nature des choses [suivant les regles des Stoiciens], je voudrois regler les choses suivant mes passions. Il y auroit encor plusieurs petites remarques à faire, mais vous avés eu raison, Monsieur, de vous attacher au plus important.
Mais venons des belles lettres à la philosophie. J'ay les écrits échangés entre M. Hobbes et le docteur Bramhall, Evêque de Derry, sur la liberté, et j'en ay donné une espece de recension dans mon ouvrage1. Hobbes est plein de bonnes pensées, mais il a coûtume de les outrer. Je distingue le Certain du Necessaire. Tout est certain par avance, par la prevision, et par les raisons determinantes: mais necessaire est seulement une verité dont le contraire implique contradiction. Plusieurs n'ont gueres bien distingué ces choses, et M. Bayle luy meme, demandant pourquoy Dieu n'a pas fait moins ou plus que trois dimensions, comme il pouvoit donner d'autres ordres à la nature, n'a point consideré, que le premier est necessaire, d'une necessité aveugle et Geometrique, mais que les loix de la nature ont eté choisies par la sagesse et sont une suite de ce qui est le plus convenable. Ce choix est libre, quoyqu'il soit indispensable au plus sage: car le contraire qui n'a point esté trouvé convenable, ne laisse pas d'etre possible. Le discours sur l'usage de la Raillerie est joli et ingenieux. Cependant je crois que cet usage doit etre renfermé dans des bornes un peu plus etroites que celles que luy donne ce livre. J'avoue que lorsqu'elle n'offense point, elle est utile et agreable. Ridiculum acri plenius et melius magnas plerumque secat res. Mais il est difficile de ne pas offenser en raillant, la raillerie donnant tousjours quelque petite marque de mepris, comme M. Hobbes l'a remarqué aussi. Je suis avec zele etc.
Hanover ce 8 de Juillet 1711.