Leibniz an den Landgrafen Ernst von Hessen-Rheinfels
J'ay receu le jugement de M. Arnaud, et je trouve apropos de le desabuser; si je puis, par le papier cy joint en forme de lettre à V. A. S.; mais j'avoue que j'ay eu beaucoup de peine de supprimer l'envie que j'avois tantost de rire, tantost de témoigner de la compassion, voyant que ce bon homme paroist en effect avoir perdu une partie de ses lumieres et ne se peut empecher d'outrer toutes choses, comme font les melancoliques, à qui tout ce qu'ils voyent ou songent paroist noir. J'ay gardé beaucoup de moderation à son egard, mais je n'ay pas laissé de luy faire connoistre doucement qu'il a tort. S'il a la bonté de me retirer des erreurs qu'il m'attribue et qu'il croit voir dans mes escrits, je souhaiterois, qu'il supprimast les reflexions personnelles et les expressions dures que j'ay dissimulées par le respect que j'ay pour V. A. S. et par la consideration que j'ay eu pour le merite du bon homme. Cependant j'admire la difference, qu'il y a entre nos Santons pretendus et entre les personnes du monde qui n'en affectent point l'opinion et en possedent bien d'avantage l'effect. V. A. S. est un Prince Souverain, et cependant elle a monstré à mon egard une moderation que j'ay admirée, et M. Arnaud est un Theologien fameux, que les meditations des choses divines devroient avoir rendu doux et charitable; cependant ce qui vient de luy paroist souvent fier et farouche et plein de dureté. Je ne m'étonne pas maintenant, s'il s'est brouillé si Aisement avec le P. Malebranche et autres qui estoient fort de ses amis. Le pere Malebranche avoit publié des ecrits, que M. Arnaud a traité d'extravagans, à peu pres comme il fait à mon egard, mais le monde n'a pas tousjours esté de son sentiment. Il faut cependant qu'on se garde bien d'irriter son humeur bilieuse. Cela nous osteroit tout le plaisir et toute la satisfaction que j'avois attendue d'une collation douce et raisonnable. Je croy qu'il a receu mon papier, quand il estoit en mauvaise humeur, et que se trouvant importuné par là, il s'en a voulu vanger par une reponse rébutante. Je sçay que si V. A. S. avoit le loisir de considerer l'objection qu'il me fait, Elle ne pourroit s'empecher de rire, en voyant le peu de sujet qu'il y a de faire des exclamations si tragiques, à peu pres comme on riroit en ecoutant un orateur qui diroit à tout moment: O coelum, ô terra, ô maria Neptuni! Je suis heureux s'il n'y a rien de plus chocquant ou de plus difficile dans mes pensées que ce qu'il objecte. Car selon luy, si ce que je dis est vray (sçavoir que la notion ou consideration individuelle d'Adam enferme tout ce qui luy arrivera et à sa posterité), il s'ensuit selon M. A. que Dieu n'aura plus de liberté maintenant à l'egard du genre humain. Il s'imagine donc Dieu comme un homme qui prend des resolutions selon les occurrences, au lieu que Dieu prevoyant et reglant toutes choses de toute eternité, a choisi du primabord toute la suite et connexion de l'Univers, et par consequent non pas un Adam tout simple, mais un tel Adam, dont il prevoyoit qu'il feroit de telles choses et qu'il auroit de tels enfans, sans que cette providence de Dieu reglée de tout temps soit contraire à sa liberté. De quoy tous les Theologiens (à la reserve de quelques Sociniens qui conçoivent Dieu d'une maniere humaine) demeurent d'accord. Et je m'étonne que l'envie de trouver je ne sçay quoy de chocquant dans mes pensées, dont la prevention avoit fait naistre en son esprit une idée confuse et mal digerée, a porté ce sçavant homme à parler contre ses propres lumieres et sentimens. Car je ne suis pas assez peu equitable pour l'imiter et pour luy imputer le dogme dangereux de ces Sociniens, qui detruit la souveraine perfection de Dieu, quoyqu'il semble d'y incliner presque dans la chaleur de la dispute.
Tout homme qui agit sagement considere toutes les circonstances et liaisons de la resolution qu'il prend, et cela suivant la mesure de sa capacité. Et Dieu, qui voit tout parfaitement et d'une seule veue, peut il manquer d'avoir pris des resolutions conformement à tout ce qu'il voit? et peut il avoir choisi un tel Adam sans considerer et resoudre aussi tout ce qui a de la connexion avec Luy. Et par consequent il est ridicule de dire que cette resolution libre de Dieu luy oste sa liberté? Autrement pour estre libre, il faudroit estre tousjours irresolu. Voila ces pensées chocquantes dans l'imagination de M. Arnaud. Nous verrons, si à force de consequences il en pourra oster quelque chose de plus mauvais.
Cependant la plus importante reflexion que je fais là dessus, c'est que luy même autresfois a écrit expressement à V. A. S., que pour des opinions de philosophie on ne feroit point de peine à un homme qui seroit dans leur Eglise ou qui en voudroit estre, et le voila luy même maintenant, qui oubliant cette moderation se dechaine sur un rien. Il est donc dangereux de se commettre avec ces gens là, et V. A. S. voit, combien on doit prendre des mesures. Aussi estoit ce une des raisons que j'ay eue de communiquer ces choses à M. Arnaud, sçavoir pour le sonder un peu et pour voir, comment il se comporteroit, mais tange montes et fumigabunt. Aussitost qu'on s'écarte tant soit peu du sentiment de quelques Docteurs, ils éclatent en foudres et en tonneres. Je croy bien que le monde ne seroit pas de son sentiment, mais il est tousjours bon d'estre sur ses gardes. V. A. cependant aura occasion peutestre de luy representer que c'est rebuter les gens sans necessité que d'agir de cette maniere, afin qu'il en use doresnavant avec un peu plus de moderation. Il me semble que V. A. a echangé des lettres avec luy touchant les voyes de contrainte, dont je souhaiterois d'apprendre le resultat.
Au reste S. A. S. mon maistre est allé maintenant à Rome, et il ne ne reviendra pas apparement en Allemagne si tost, qu'on avoit crû. J'iray un de ces jours à Wolfenbutel et feray mon possible pour ravoir le livre de V. A. On dit qu'il y a une Histoire des Heresies modernes de M. Varillas. La lettre de Mastrich que V. A. m'a communiquée touchant les conversions de Sedan paroist fort raisonnable. M. Maimbourg, dit on, rapporte que S. Gregoire le Grand approuvoit aussi ce principe, sçavoir qu'il ne faut pas se mettre en peine, si les conversions des heretiques sont feintes, pourveu qu'on gagne par là veritablement leur posterité. Mais il n'est pas permis de tuer des ames pour en gagner d'autres2, quoyque Charles Magne en ait usé de même à peu pres contre les Saxons, en les forçant à la Religion l'espée à la gorge. Maintenant nous avons icy Monsieur Leti, qui nous a apporté son Histoire de Geneve en cinq volumes, dediée à la Maison de Brunsvic. Je ne sçay quel rapport il y a trouvé. Il dit d'assez jolies choses quelques fois, et est homme de bon entretien. Je suis etc.
- 1Der Entwurf dieses Briefes trägt die Aufschrift: Monseigneur. Das Datum fehlt. In den gedruckten Briefen Arnauld's hat er dasselbe Datum, wie der vorhergehende: 12 Avril 1686; ebenso auch in der Correspondenz zwischen Leibniz und dem Landgrafen Ernst von Hessen-Rheinfels.
- 2Hier bricht der Entwurf des Briefes ab. Das Folgende giebt v. Rommel in der Correspondenz zwischen Leibniz und dem Landgrafen von Hessen-Rheinfels.