Leibniz an den Landgrafen Ernst von Hessen-Rheinfels

GerhardtFrench

Je ne sçay que dire à la lettre de M. A., et je n'aurois jamais crû qu'une personne dont la reputation est si grande et si veritable et dont nous avons de si belles Reflexions de Morale et de Logique, iroit si viste dans ses jugemens; apres cela je ne m'étonne plus, si quelques uns se sont emportés contre luy. Cependant je tiens qu'il faut souffrir quelques fois la mauvaise humeur d'une personne dont le merite est extraordinaire, pourveu que son procedé ne tire point à consequence, et qu'un retour d'équité dissipe les phantasmes d'une prevention mal fondée. J'attends cette justice de M. A. Et cependant quelque sujet que j'aye de me plaindre, je veux supprimer toutes les reflexions qui ne sont pas essentielles à la matiere et qui pourroient aigrir, mais j'espere qu'il en usera de même, s'il a la bonté de m'instruire. Je le puis asseurer seulement, que certaines conjectures qu'il fait sont fort differentes de ce qui est en effect, que quelques personnes de bon sens ont fait un autre jugement, et que non obstant leur applaudissement, je ne me presse pas trop de publier quelque chose sur des matieres abstraites, qui sont au goust de peu de personnes, puisque le public n'a presque encore rien appris depuis plusieurs années de quelques decouvertes plus plausibles que j'ay. Je n'avois mis ces Meditations par écrit que pour profiter en mon particulier des jugemens des plus habiles et pour me confirmer ou corriger dans la recherche des plus importantes verités. Il est vray que quelques personnes d'esprit ont gousté mes opinions, mais je seray le premier à les desabuser, si je puis juger qu'il y a le moindre inconvenient. Cette declaration est sincere, et ce ne seroit pas la premiere fois que j'ay profité des instructions des personnes éclairées; c'est pourquoy si je merite que M. A. exerce à mon égard cette charité, qu'il y auroit de me tirer des erreurs qu'il croit dangereuses et dont je declare de bonne foy de ne pouvoir encore comprendre le mal, je luy auray asseurement tres grande obligation. Mais j'espere qu'il en usera avec quelque moderation, et qu'il me rendra justice, puisqu'on la doit au moindre des hommes, quand on luy a fait tort par un jugement precipité.

Il choisit une de mes Theses pour monstrer qu'elle est dangereuse. Mais ou je suis incapable pour le present de comprendre la difficulté, ou je n'en voy aucune. Ce qui m'a repris de ma surprise, et m'a fait croire, que ce que dit M. Arnauld ne vient que de preventions. Je tacheray donc de luy oster cette opinion étrange, qu'il a conceue un peu trop promptement. J'avois dit dans le 13me article de mon Sommaire que la notion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui luy arrivera à jamais; il en tire cette consequence, que tout ce qui arrive à une personne et même à tout le genre humain, doit arriver par une necessité plus que fatale. Comme si les notions ou previsions rendoient les choses necessaires, et comme si une action libre ne pouvoit estre comprise dans la notion ou veue parfaite que Dieu a de la personne à qui elle appartiendra. Et il adjoute que peutestre je ne trouveray pas d'inconvenient à la consequence qu'il tire. Cependant j'avois protesté expressement dans le même Article de ne pas admettre une telle consequence. Il faut donc, ou qu'il doute de ma sincerité, dont je ne luy ay donné aucun sujet, ou qu'il n'ait pas assez examiné ce qu'il refusoit. Ce que je ne blameray pourtant pas, comme il semble que j'aurois droit de faire, parceque je considere qu'il escrivoit dans un temps, où quelque incommodité ne luy laissoit pas la liberté d'esprit entiere, comme le temoigne sa lettre même. Et je desire de faire connoistre, combien j'ay de deference pour luy.

Si cela est (sçavoir que la notion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui luy arrivera à jamais), Dieu n'a pas esté libre de creer tout ce qui est depuis arrivé au genre humain et ce qui luy arrivera à jamais doit arriver par une necessité plus que fatale (il y avoit quelque faute dans la copie, mais je croy de la pouvoir restituer comme je viens de faire). Car la notion individuelle d'Adam a enfermé qu'il auroit tant d'enfans et la notion individuelle de chacun de ces enfans tout ce qu'ils feroient et tous les enfans qu'ils auroient, et ainsi de suite. Il n'y a donc pas plus de liberté en Dieu à l'esgard de tout cela, supposé qu'il ayt voulu creer, de ne point creer de nature capable de penser2. Ces dernieres paroles doivent contenir proprement la preuve de la consequence, mais il est tres manifeste, qu'elles confondent necessitatem ex hypothesi avec la necessité absolue. On a tousjours distingué entre ce que Dieu est libre de faire absolument et entre ce qu'il s'est obligé de faire en vertu de certaines resolutions déja prises, et il n'en prend gueres qui n'ayent déja esgard à tout. Il est peu digne de Dieu de le concevoir (sous pretexte de maintenir sa liberté) à la façon de quelques Sociniens et comme un homme qui prend des resolutions selon les occurences et qui maintenant ne seroit plus libre de creer ce qu'il trouve bon, si ses premieres resolutions à l'esgard d'Adam ou autres enferment déja un rapport à ce qui touche leur posterité, au lieu que tout le monde demeure d'accord, que Dieu a reglé de toute éternité toute la Suite de l'Univers, sans que cela diminue sa liberté en aucune maniere. Il est visible aussi que cette objection detache les volontés de Dieu les unes des autres, qui pourtant ont du rapport ensemble. Car il ne faut pas considerer la volonté de Dieu de creer un tel Adam detachée de toutes les autres qu'il a à l'esgard des enfans d'Adam et de tout le genre humain, comme si Dieu premierement faisoit le decret de creer Adam sans aucun rapport à sa posterité, et par là neanmoins, selon moy, s'ostoit la liberté de creer la posterité d'Adam, comme bon luy semble, ce qui est raisonner fort etrangement. Mais il faut plustost considerer que Dieu choisissant non pas un Adam vague, mais un tel Adam dont une parfaite representation se trouve parmy les estres possibles dans les idées de Dieu, accompagné de telles circonstances individuelles et qui entre autres predicats a aussi celuy d'avoir avec le temps une telle posterité; Dieu, dis-je, le choisissant a déja esgard à sa posterité, et choisit en même temps l'un et l'autre. En quoy je ne sçaurois comprendre, qu'il y aye du mal. Et s'il agissoit autrement, il n'agiroit point en Dieu. Je me serviray d'une comparaison. Un prince sage qui choisit un General dont il sçait les liaisons, choisit en effect en même temps quelques Colonels et Capitaines qu'il sçait bien que ce General recommandera et qu'il ne voudra pas luy refuser pour certaines raisons de prudence, qui ne detruisent pourtant point son pouvoir absolu ny sa liberté: tout cela a lieu en Dieu par plus forte raison. Donc pour proceder exactement, il faut considerer en Dieu une certaine volonté plus generale et plus comprehensive, qu'il a à l'esgard de tout l'ordre de l'Univers, puisque l'Univers est comme un tout que Dieu penetre d'une seule veue, car cette volonté comprend virtuellement les autres volontés, touchant ce qui entre dans cet univers, et parmy les autres aussi celle de creer un tel Adam, lequel se rapporte à la suite de sa posterité, laquelle Dieu a aussi choisie telle; et mêmes on peut dire, que ces volontés du particulier ne différent de la volonté du General que par un simple rapport, et à peu pres comme la situation d'une ville considerée d'un certain point de veue différe de son plan geometral; car elles expriment toutes tout l'Univers, comme chaque situation exprime la ville. En effect plus on est sage, moins on a de volontés detachées, et plus les veues et les volontés qu'on a, sont comprehensives et liées. Et chaque volonté particuliere enferme un rapport à toutes les autres, afin qu'elles soyent les mieux concertées qu'il est possible. Bien loin de trouver là dedans quelque chose qui chocque, je croirois que le contraire detruit la perfection de Dieu. Et à mon avis il faut estre bien difficile ou bien prevenu pour trouver dans des sentimens si innocens ou plustost si raisonnables, de quoy faire des exaggerations si estranges que celles qu'on a envoyées à V. A.

Pour peu qu'on pense aussi à ce que je dis, on trouvera qu'il est manifeste ex terminis. Car par la notion individuelle d'Adam j'entends certes une parfaite representation d'un tel Adam qui a de telles conditions individuelles et qui est distingué par là d'une infinité d'autres personnes possibles fort semblables, mais pourtant differentes de Luy (comme toute Ellipse différe du cercle, quelque approchante qu'elle soit), aux quelles Dieu l'a preferé, parcequ'il Luy a plu de choisir justement un tel ordre de l'Univers, et tout ce qui s'ensuit de sa resolution, n'est necessaire que par une necessité hypothetique, et ne detruit nullement la liberté de Dieu ny celle des esprits creés. Il y a un Adam possible dont la posterité est telle, et une infinité d'autres dont elle seroit autre, n'est il pas vray que ces Adams possibles (si on les peut appeller ainsi) sont differens entre eux, et que Dieu n'en a choisi qu'un, qui est justement le nostre? Il y a tant de raisons qui prouvent l'impossibilité, pour ne pas dire l'absurdité et même impieté du contraire, que je croy que dans le fonds tous les hommes sont du même sentiment, quand ils pensent un peu à ce qu'ils disent. Peustestre aussi, que si M. A. n'avoit pas eu de moy le prejugé qu'il s'est fait d'abord, il n'auroit pas trouvé mes propositions si estranges, et n'en auroit pas tiré de telles consequences.

Je crois en conscience d'avoir satisfait à l'objection de Mr. Arnaud, et je suis bien aise de voir que l'endroit qu'il a choisi comme un des plus chocquans, l'est si peu à mon avis. Mais je ne sçay, si je pourray avoir le bonheur de faire en sorte que M. Arnaud le reconnoisse aussi. Le grand merite parmy mille avantages a ce petit defaut que les personnes qui en ont, ayant raison de se fier à leur sentimens, ne sont pas aisement desabusées. Pour moy qui ne suis pas de ce caractere, je ferois gloire d'avouer que j'ay esté mieux instruit, et même j'y trouverois du plaisir, pourveu que je le puisse dire sincerement et sans flatterie.

Au reste je desire aussi que M. Arnaud sçache, que je pretends nullement à la gloire d'estre Novateur, comme il semble qu'il a pris mes sentimens. Au contraire je trouve ordinairement que les opinions les plus anciennes et les plus receues sont les meilleures. Et je ne croy pas qu'on puisse estre accusé de l'estre (d'estre Novateur), quand on produit seulement quelques nouvelles verités, sans renverser les sentimens establis (reçus). Car c'est ce que font les Geometres et tous ceux qui passent plus avant. Et je ne sçay, s'il sera facile de marquer des opinions autorisées à qui les miennes soyent opposées. C'est pourquoy ce que M. Arnaud dit de l'Eglise n'a rien de commun avec ces meditations, et je n'espere pas qu'il veuille, ny qu'il puisse asseurer, qu'il y a quoy que ce soit là dedans qui passeroit pour heretique en quelque Eglise que ce soit. Cependant si celle, où il est, estoit si prompte à censurer, un tel procedé devroit servir d'avertissement pour s'en donner de garde. Et des qu'on voudroit produire quelque meditation qui auroit le moindre rapport à la Religion, et qui iroit un peu au delà de ce qui s'enseigne aux enfans, on seroit en danger de se faire une affaire, à moins que d'avoir quelque Pere d'Eglise pour garand, qui dise la même chose in terminis; quoyque encore cela peutestre ne suffiroit il pas pour une entiere asseurance, sur tout quand on n'a pas de quoy se faire menager.

Si V. A. S. n'estoit pas un Prince dont les lumieres sont aussi grandes que la moderation, je n'aurois eu garde de L'entretenir de ces choses; maintenant à qui s'en rapporter mieux qu'à Elle, et puisqu'Elle a eu la bonté de lier ce commerce, pourroit on sans imprudence aller choisir un autre Arbitre? D'autant qu'il ne s'agit pas tant de la verité de quelques propositions, que de leur consequence et tolerabilité, je ne croy pas qu'Elle approuve que les gens soyent foudroyés pour si peu de chose. Mais peutestre aussi que M. A. n'a parlé en ces termes durs qu'en croyant que j'admettrois la consequence qu'il a raison de trouver effrayante, et qu'il changera de langage apres mon eclaircissement, à quoy sa propre equité pourra contribuer autant que l'autorité de V. A. Je suis avec devotion etc.

  1. 1Der Entwurf dieses Briefes hat keine Aufschrift und kein Datum. Nach den gedruckten Briefen Arnauld's ist er vom 12. April 1686. Hiermit stimmt der Abdruck in der Correspondenz zwischen Leibniz und dem Landgrafen Ernst von Hessen-Rheinfels.
  2. 2So giebt v. Rommel (a.a.O. 2. Theil S.82), dem der Leibnizische Brief vorlag, diese Stelle. In dem Entwurfe hatte Leibniz geschrieben: ... Dieu a esté libre de creer tout ce qui est depuis arrivé au genre humain et qui luy arrivera à jamais a dû et doit arriver par une necessité plus que fatale. ... Car la notion individuelle d'Adam a enfermé qu'il auroit tant d'enfans (j'accorde) et la notion individuelle de chacun de ces enfans tout ce qu'ils feroient et tous les enfans qu'ils auroient, et ainsi de suite (je l'accorde encor, car ce n'est que ma these appliquée à quelque cas particulier). Il n'y a donc pas plus de liberté en Dieu à l'égard de tout cela, supposé qu'il ait voulu creer Adam, que de pretendre qu'il a esté libre à Dieu, en supposant qu'il m'a voulu creer, de ne point creer de nature capable de penser.