Leibniz an Nicaise
Hanover 6/16 Aoust 1699
Hanover ce 16 juin 1699.
La Foudre du Vatican ayant grondé, et Mons. l'Archeveque de Cambray ayant écouté les decisions du Pape avec tout le respect qu'il avoit promis, j'espere que doresnavant les habiles gens de France s'amuseront moins à ces controverses du Quietisme et du pur amour. La Bulle du pape (ou Bref si vous voulés) paroist assez raisonnable. On ne sçauroit se depouiller de la consideration de son bien. Mais si l'interest est pris pour le bien utile opposé au bien honneste et agreable, on peut se depouiller de ce qui est interessé. Ainsi le veritable pur amour opposé à l'amour interessé dans ce sens, et tel que je l'ay defini autres fois, subsiste tousjours: c'est lorsque le bien, bonheur, perfection d'autruy, fait nostre plaisir et bonheur, et est par consequent desiré par luy même, et non pas par raison de quelque profit qu'il nous porte.
Mais laissons là cette matière, qui peut passer pour finie, si les gens se mettent à la raison, et parlons d'autre chose. Est il vray que Mons. l'Eveque d'Avranches quitte son diocese et son Eveché, pour estre plus en repos à Paris? Je n'en suis point fasché, esperant que cela le fera vivre plus longtemps pour le bien public et pour l'honneur de la France.
Je vous remercie fort, Monsieur, de la copie de la lettre de M. l'Abbé de la Charmoye. Son dessein d'éclaircir l'Histoire fabuleuse pour en tirer la verité, est difficile, mais d'autant plus grand et plus beau. Effectivement j'ay tousjours crû que la guerre des Titans, aussi bien que des Geans contre les dieux, signifioit quelque irruption des peuples Celtiques ou Scythiques dans la Grece et Asie dont les anciens Rois ont esté pris depuis pour des dieux. Je me suis imaginé aussi que Promethée (qui estoit du nombre des Titans) attaché au mont Caucase signifioit les Scythes tenus en bride par des trouppes postées aux portes Caspiennes. Cependant il y a tant de contradictions dans l'Histoire fabuleuse et elle a esté tellement gastée par les libertés que les anciens y ont deja prises, qu'il sera difficile de la debrouiller passablement.
Je trouve aussi bien difficile d'expliquer la connexion entre les peuples et hommes dont Moïse fait mention et entre ceux qui en sont aussi eloignés que les Celtes et Scythes, cependant je ne voudrois pas décourager ce savant homme. J'ay examiné autresfois la langue Gauloise, telle qu'elle s'est conservée encor chez les Bas Brétons et dans le pays de Galles, et je la trouve demy-Teutonique. Cela m'a fourni plusieurs remarques singulieres: par exemple Aber signifie la fin ou l'issue d'un fleuve, d'où vient havre aujourd'hui, car les havres naturels se forment le mieux par les embouchures des rivieres. Mais la notion de l'issue est plus generale, et il en reste des traces dans l'Allemand abend qui signifie le soir, dans ebbe qui signifie reflux ou retour, et dans aber qui signifie repetition. De toutes les langues de l'Europe, il n'y en a point qui m'embarrasse plus que la langue Biscayenne, et je voudrois sçavoir le sentiment de M. l'Abbé de la Charmoye là dessus. Je souhaiterois aussi des éclaircissemens sur celle d'Irlande. Les langues sont le vray moyen pour juger de l'origine des peuples. Supposé l'Histoire Saincte, on doit juger que les Teutons et les Celtes sont venus de la Scythie. La langue latine paroist estre un melange du Celtique et du Grec; la Grecque même a son fonds des Scythes et Celtes voisins, à quoy s'est joint depuis ce qu'elle a pris des Pheniciens. L'appellation de Celtes est commune aux Teutons et aux peuples compris entre le Rhin et les Pyrenées. J'appelle Celtique en matiere d'etymologie ce que le Latin a de commun avec le Teutonique. Mais j'appelle plustost Scythique ce que nous avons de commun avec le Grec ou avec le Sarmate.
Mons. Morel a esté aux eaux chaudes de Toepliz. Je ne scay s'il en est de retour, il en esperoit de l'amendement pour estre entierement remis de son accident paralytique: je le souhaite de tout mon coeur.
Je n'ay pas vû la lettre que le R. P. Pagi vous avoit adressée, mais j'en ay vû des extraits. J'y trouve des belles choses. Sa remarque, que chez Beda ordination signifie designation, convient avec une autre remarque que j'ay faite sur les diplomes d'un Empereur où il compte annos ordinationis, c'est à dire designationis: c'est Henri IV, fameux par ses contestations avec le pape Gregoire VII. J'ay aussi epluché un peu la chronologie des papes, qui ont suivi de pres Formosus, et je crois l'avoir debrouillée. Les temps qui regardent la mort de Berengarius I, de Robert, Roy de France, Antagoniste de Charles le Simple, et les choses arrivées pour lors et un peu avant et apres me paroissent des plus confuses. Je voudrois bien sçavoir si le P. Pagi s'est appliqué aussi à debrouiller les Genealogies, ce qui n'est pas moins utile en bien des rencontres que la rectification de la Chronologie.
Les lettres de Hubertus Languetus viennent enfin de paroistre par les soins de Mons. Ludovici avec la taille douce de ce célèbre Bourguignon et sa vie tirée de celle de feu M. de la Mare.
N'aurons nous pas bientost les lettres qu'on avoit écrites à M. Peiresk?
Comment va la dispute entre le P. Alexandre Natalis et le P. Daniel sur la morale et la probabilité? Je ne sçay si vous avés vû un livre latin intitulé Causa Arnaldina? On y resuscite des bonnes pieces du temps passé. Que fait le Cardinal Noris?
Mons. Lyster, medecin Anglois, excellent dans la connoissance de la nature, a donné en Anglois une petite relation de son voyage de Paris avec le comte de Portland; on le traduira en François.
M. de Walton, qui a écrit tres bien en Anglois sur les anciens et les modernes, a produit un passage notable du fameux Servetus, qui a esté brûlè à Geneve, par lequel on voit que cet homme a eu quelque lumiere sur la circulation du sang: cela seul le devoit exemter du feu, s'il avoit eu à faire à des gens raisonnables et entendus.
Un des exemplaires de mon Codex diplomaticus avoit esté destiné à M. d'Avranches, si je m'en souviens bien; mais je n'ay presque point eu de nouvelles des exemplaires que j'avois destinés et à luy et à d'autres. Je pense maintenant à commencer l'impression du second Tome, et cet illustre prelat aura l'un et l'autre à la fois.
Je souhaite fort maintenant la liste que M. le president Boisot a eu la bonté de me vouloir envoyer de nouveau pour en tirer encor quelque chose avant l'impression de ce second Tome, à fin que je puisse jouir de l'effect des esperances que feu Mons. l'Abbé, son frère, m'avoit deja données. Je suis etc.