Leibniz an Nicaise

GerhardtFrench

Hanover 6/16 Aoust 1699.

Vous me prenés pour un homme bien negligeant, si vous me croyés capable d'egarer trois fois une chose que je n'ay receue qu'une seule fois. Je ne sçay par quelle fatalité le paquet que vous avés recommandé à Mons. Brosseau ne m'a pas esté rendu. Il est seur au moins que je n'ay jamais vû ce dernier memoire que vostre bonté et la faveur de Mons. le president Boisot me destinoient pour une seconde fois. J'en ay écrit à Mons. Brosseau, mais je n'espere point qu'il se puisse souvenir à qui il l'a donné ou recommandé.

Je suis bien faché de la mort du P. Pagi, mais consolé par l'esperance que vous me donnés, Monsieur, que son ouvrage paroistra. J'ay vû dernierement dans les Nouvelles de la Republique des lettres la lettre qu'il vous avoit écrite, comme aussi celle de Mons. l'Abbé de la Charmoye. Les Genealogies des Maisons souveraines au moins sont presqu'aussi importantes dans l'Histoire que la chronologie, parce qu'elles font connoistre les changemens des Estats, qui ont passé d'une famille à l'autre, et fondent souvent les droits et les pretentions des princes, au lieu que la chronologie portée à la precision (l'Histoire Sainte mise à part) ne sert gueres qu'à verifier les dates des titres. Cependant j'ay bien travaillé aussi sur celle du neuvieme et dixieme siecle, l'Histoire de Bronsvic m'y ayant obligé, et je conviens en certaines choses avec ce que le P. Pagi a observé.

La reponse du P. Bonjour à Mons. Ludolfi m'a paru si seche et vuide de realités que je ne vois pas qu'il ait fourni à M. Ludolfi aucun sujet d'y repliquer. Ce n'est pas au moins ma coutume d'écrire de telles lettres, et je ne perds pas volontiers l'occasion d'apprendre quelque chose.

Si le P. Bonjour pouvoit soutenir le calcul vulgaire contre les 70, ce seroit aux depens de la religion, car j'ay tousjours jugé que Mons. l'Abbé de la Charmoye avoit raison de croire que la chronologie des Chinois (pour ne rien dire d'autres argumens) nous oblige à reculer l'antiquité des temps. Feu Mons. d'Irois, Theologien de M. le Cardinal d'Estrées, qui a fait un livre pour la Sainte Ecriture, me disoit à Rome que si par malheur ou par bonheur il se trouvoit un jour, par des Histoires verifiées de quelque peuple, que le monde est plus ancien que les 70 mêmes ne semblent le dire, ou pourroit pourtant tousjours soutenir la verité de la Religion, parce qu'il n'est point dit que ceux que Moise nomme ayent esté engendrés les uns des autres immediatement. Mais je n'apprehende point que nous soyons réduits à une si facheuse excuse, et les 70 peuvent suffire.

Si le Cardinal Noris gode il papato, io godo il cardinalato, et m'imagine d'estre aussi heureux que qui que ce soit.

Je n'ay point eu des nouvelles de M. Morel depuis son usage des bains, mais j'en demanderay et pour vous et pour moy.

Mons. l'Archeveque de Cambray s'est mieux tiré d'affaire qu'il n'y estoit entré. Il en est sorti en habile homme, et il y estoit entré sans penser assez aux suites qu'elle pouvoit avoir. Dieu soit loué au moins que les journaux parlent enfin d'autre chose!

Sçavoir si on reprendra maintenant à Rome le procès intenté par les Prelats de France contre le livre du Cardinal Sfondrati. Est il vray que le procès s'est reveillé entre les Jesuites et les autres Missionnaires de la Chine touchant les honneurs qu'on rend à Confutius? Autant que j'ay compris la chose, on fait un peu tort en cela à ces bons peres; et puisqu'on dresse des statues aux morts, quoyque payens, on peut bien honorer aussi leur memoire d'une autre maniere, pourveu qu'on n'en attende point de secours. Il me semble que les Neophytes des Jesuites ne sont pas plus idolatres en cela que ce poete Italien qui sacrifioit tous les ans aux manes de Catulle un exemplaire des Epigrammes de Martial. Je voudrois que la Morale pratique de ces peres fût aussi innocente en tout autre chose et qu'ils fussent d'aussi honnestes gens que quelques uns entre ceux que j'ay connus. Mais de vouloir que toute une communauté soit sans defauts, c'est trop demander, pourveu que les défauts n'y regnent point. Il semble que leur autorité a receu quelque echec en France, et je le juge par ce que M. l'Archeveque de Reims a fait. Mais ils sont comme cet Antée de la fable qui se releve plus fort. Ne sçavés vous pas, Monsieur, qui sont maintenant les arcboutans du parti de feu M. Arnaud? Il faut que ce soyent des gens zelés et de mérite qu'on doit estimer. Je suis etc.