Leibniz an Nicaise
Hanover ce 16 juin 1699
Hanover 23 decembre v. st. 1698.
Je ne scay par quel malheur celle que vous avés eu la bonté de m'envoyer de la part de M. le president Boisot n'est pas venue jusqu'à moy. Quand il me fera la grace de m'envoyer le catalogue qu'il me fait esperer, je vous supplie de le bien recommander à Paris, afin que M. Brosseau le recoive.
Je n'ay garde de decider dans la controverse qui est entre M. de Meaux et Mons. de Cambray, n'ayant lû que peu de pieces de ce proces. Cependant je suis prevenu pour deux choses: l'une est l'exactitude de M. de Meaux, l'autre est l'innocence de M. de Cambray. Et je les croiray jusqu'à ce que je sois forcé par des bonnes preuves de croire que le premier s'est trompé dans la doctrine, ou que le second a manqué du costé de la bonne foy. Comme j'ay de la passion pour la gloire de M. de Meaux, j'ay aussi ce penchant ordinaire à ceux qui sont d'un bon naturel, de souhaitter qu'on epargne les malheureux, autant qu'il est possible. C'est ce qui fait que je n'aime point les satyres qui dechirent un homme dont la mechanceté n'est pas bien avérée, ny même vraisemblable.
J'ay vû un dialogue intitulé: Les Adieux de Nicodème, solliciteur en cour de Rome, par Mad. Guyon et son compere Bonnefoy, où les choses me paroissent outrées et traitées peu delicatement. Selon les apparences, Mad. Guyon est une orgueilleuse visionnaire, et on ne doit point confondre sa cause avec celle de M. de Cambray, quoyque ce prelat ait esté trompé par son air de spiritualité.
Je vous remercie fort, Monsieur, de la communication de la lettre de vostre scavant ami de Rome, où il ne marque pas seulement les nouveaux livres de consequence, mais en marque aussi le but et en juge fort solidement. Le livre de la poesie Italienne de M. Crescimbeni, et celuy delle Masnade de M. Fontanini sont fort à mon gré.
Mons. Hofman de Bâle n'est point content de l'edition de Hollande de son dictionnaire, et il en prepare une autre qui sera apparemment preferable, non pas pour la bonté de l'impression, mais par les choses.
M. Chapuzeau, qui demeure à Zell, travaille fort et ferme au sien, où il redressera (suivant son projet) une foule de choses, y retranchera les inutilités et les choses odieuses, et suppléera une infinité de manquemens. Le Pere Coronelli promet aussi un tel dictionnaire en Italien qui sera apparemment une traduction de Moreri retouché.
Il y a un Professeur en Theologie à Leipzig, nommé Mons. Ittigius, scavant dans l'Histoire Ecclesiastique, qui a donné un livre de Haeresibus aevi Apostolici, et qui vient de publier les écrits de quelques Peres Apostoliques, comme Ignace, Polycarpe etc.
La version Francoise des memoires de Vargas touchant le Concile de Trente, paroistra apres l'Angloise. Je croy qu'on n'a pas sujet de douter de la bonne foy des interpretes. Ces pieces jointes à d'autres pourroient servir de supplement à l'Histoire de Fra Paolo, et Mons. Amelot de la Houssaye le pourroit faire mieux que personne, comme Mons. d'Avranches juge avec raison, pourveu qu'il soit permis à Mons. Amelot de dire ses sentimens avec la liberté qui y est necessaire. Mons. de Spanheim est infiniment ravi de voir Mons. d'Avranches à Paris.
Je ne sçay par quelle negligence des libraires il arrive que ce que je donne au public, ne passe point en France. Il faudra que j'y mette ordre.
Je suis bien aise que le P. Dom Pezron travaille sur la langue Celtique et sur les origines des nations. Mon opinion a toujours esté que c'est par les langues qu'il faut connoistre les connexions des peuples. Je trouve que la langue des Bretons ou Armorique est moitié Allemande, et qu'ainsi l'ancienne Gauloise devoit l'estre aussi. Mais j'ay perdu mon latin en cherchant à quoy se rapporte la langue des Basques.
J'ay ouï dire que M. de la Loubere1 a la curiosité de vouloir approfondir cette langue. Je luy en ay parlé autresfois. S'il en a le loisir, il y pourroit reussir à cause de sa penetration.
Vous m'avés parlé un jour, Monsieur, d'un sçavant qui vouloit écrire de la Critique des diplomes. C'est une matiere de consequence et qui mérite d'estre éclaircie de plus en plus.
Monsieur de Spanheim vient aussi de m'envoyer une lettre pour Monsieur Morel, que j'auray soin de luy faire tenir aussi. Je m'estonne qu'on ne parle plus des lettres de Peiresk.
On a fait un livre en Angleterre contre une Armée sur pied, ou in militem perpetuum, où par l'histoire et par les raisons on veut en faire connoistre les dangers. Mais je me suis mis à rire quand j'ay vû sur le titre qu'une telle armée sera cause du Papisme, Paganisme, Mahometisme et Atheisme.
Un certain auteur ayant fait avec succès Esope aux eaux de Tunbridge, où le gouvernement est raillé avec assez d'adresse, on a vû paroistre incontinent apres une infinité d'autres Esopes de peu de consequence.
Je vous souhaite toute sorte de bonheur pour l'année nouvelle et beaucoup d'autres, et suis avec zèle etc.
Je ne sçay si je vous ay mandé que M. Ludovici, Professeur à Halle, publiera des lettres non imprimées de Languetus, votre compatriote, avec sa vie faite par M. de la Mare, et y joindra le portrait de l'auteur.
- 1Cousin hat: M. de la Loulière.