Leibniz an Nicaise

Hanover ce 24 Juin 1698

GerhardtFrench

Hanover 4/14 May 1698.

Je vous suis tres obligé, Monsieur, du soin que vous avés pris tant pour m'avertir du traité de M. le president Boisot que pour le disposer à continuer de m'estre favorable, comme vous l'avés disposé à l'estre d'abord. La cause que je n'avois point encor profité de ses premieres offres a esté que, par je ne sçay quel accident, la liste qu'il m'avoit envoyée s'estoit egarée dans le tas immense de mes papiers. L'esperance de la retrouver m'avoit fait differer d'avouer la faute et de le supplier d'une nouvelle copie de cette liste. Mais le temps pressant maintenant, je luy ay fait aveu de ce malheur, disant que je ne sçay point si je dois oser le supplier de pousser ses bontés jusqu'à me l'envoyer de nouveau. J'ajoute que je me souvenois que la pluspart des pieces m'avoient paru dignes d'estre obtenues, mais que je ne les avois voulu demander qu'à condition de pouvoir faire moy même la depense des copies, ou bien, au cas qu'on eust manqué de personnes propres à les faire, que j'aurois souhaité d'obtenir pour quelque temps ces deux tomes où ces pieces se trouvent, et qu'on auroit pu prendre des mesures tres seures, maintenant que la paix est faite, pour les faire passer à Bâle, et de là à Francfort, et j'aurois voulu donner toutes les assurances necessaires pour ne faire point douter d'une exacte restitution. Mais je ne sçavois presentement s'il m'estoit encor permis de former ces sortes de souhaits et d'en esperer quelque succès; qu'en ce cas mon obligation seroit plus grande et que le public en seroit d'autant plus redevable à M. le president Boisot et à la memoire illustre de feu M. l'Abbé son frere, et enfin que j'attendray sa decision. J'ay jugé à propos et plus conforme à la verité de luy écrire ces choses moy même, mais je vous supplie, Monsieur, de les appuyer.

L'erreur sur le pur amour paroist estre un malentendu qui, comme je vous ay deja dit, Monsieur, vient peutestre de ce qu'on ne s'est pas attaché à bien former les definitions des termes. Aimer veritablement et d'une maniere desinteressée n'est autre chose que d'estre porté à trouver du plaisir dans les perfections ou dans la felicité de l'objet, et par consequent à trouver de la douleur dans ce qui peut estre contraire à ces perfections. Cet amour a proprement pour objet des substances susceptibles de la felicité; mais on en trouve quelque image à l'egard des objets qui ont des perfections sans les sentir, comme seroit par exemple un beau tableau. Celuy qui trouve du plaisir à le contempler et qui trouveroit de la douleur à le voir gasté, quand il appartiendroit même à un autre, l'aimeroit pour ainsi dire d'un amour desinteressé; ce que ne feroit pas celuy qui auroit seulement en vue de gagner en le vendant ou de s'attirer de l'applaudissement en le faisant voir, sans se soucier au reste qu'on le gaste ou non, quand il ne sera plus à luy. Cela fait voir qu'on ne sçauroit oster le plaisir et la pratique à l'amour sans le destruire, et que Mons. des Preaux a eu egalement raison dans ses beaux vers, dont vous m'avés fait part, de recommander l'importance de l'amour divin et d'empecher qu'on se forme un amour chimerique et sans effect. J'ay expliqué ma definition dans la preface de mon Codex diplomaticus juris gentium (publié avant la naissance de ces nouvelles disputes), parce que j'en avois besoin pour donner la definition de la Justice, laquelle à mon avis n'est autre chose que la charité reglée suivant la sagesse. Or la charité estant une bienveillance universelle, et la bienveillance estant une habitude d'aimer, il estoit necessaire de definir ce que c'est qu'Aimer. Et puisque Aimer est avoir un sentiment qui fait trouver du plaisir dans ce qui convient à la felicité de l'objet aimé, et que la Sagesse (qui fait la regle de la justice) n'est autre chose que la science de la felicité, je faisois voir par cette Analyse que la felicité est le fondement de la justice, et que ceux qui voudroient donner les veritables Elements de la jurisprudence, que je ne trouve pas encor écrits comme il faut, devroient commencer par l'etablissement de la science de la felicité, qui ne paroist pas encor bien fixée non plus, quoyque les livres de morale soyent pleins de discours de la beatitude ou du souverain bien.

Comme le plaisir, qui n'est autre chose que le sentiment de quelque perfection, est un des principaux points de la felicité, laquelle consiste dans un estat durable de la possession de ce qu'il faut pour gouster du plaisir, il seroit à souhaitter que la science des plaisirs, que feu Monsieur Lantin meditoit, eust esté achevée; et il seroit bon au moins de pouvoir obtenir l'oeconomie de son projet, mais il seroit encor mieux si on pouvoit obtenir ses recueils et ses reflexions sur cette matiere. Je l'ay souvent fait sommer autres fois par feu Mons. l'Abbé Foucher, comme je faisois aussi la guerre à feu Mons. Justel de ce qu'il laissoit mourir son beau dessein des commodités de la vie. S'il est à désirer que des excellens hommes prennent soin de conserver leur pensées, il seroit encor plus à souhaiter que le public y prist part pour faciliter leur desseins; mais id populus curat scilicet. Il est vray que lorsque des grands Princes et leur Ministres tournent leur pensées encor du costé des sciences, comme on fait en France, on fait reussir quantité de belles choses, qui sans cela auroient esté perdues pour le genre humain. Mais on ne scauroit empecher qu'il n'échappe tousjours quelque chose, d'autant que le public n'en est pas tousjours assez informé.

Entre nous, je vous laisse juger, Monsieur, si ce que je viens de vous écrire ne pourroit estre envoyé à M. l'Abbé Bourdelot, pour estre communiqué à M. le president Cousin. Mais il seroit bon que cela ne se fist que comme de vous. Il suffiroit de ne mettre mon nom que par des initiales, comme par exemple: Extrait d'une lettre de M. D. L. à Monsieur l'Abbé Nicaise, touchant l'amour desinteressé et les fondemens de la justice.

Si M. Bayle est reconcilié avec M. Jurieu, j'en suis bien aise: il pourra travailler desormais avec plus de liberté aux choses utiles.

J'ay envoyé la lettre du R. P. Bonjour à Mons. Ludolfi, mais je la trouve trop courte. Il pourroit bien luy ecrire doresnavant en françois et plus amplement; des sçavans hommes ne se doivent point écrire des lettres vuides. Je voudrois qu'il se fut expliqué un peu sur les difficultés que M. Ludolfi trouve dans son systeme, et qu'il luy eust fait quelque detail de son dessein pour mieux profiter de son jugement; car quelque habile homme que soit le P. Bonjour, il est jeune, et cela veut dire que le jugement d'un excellent homme avancé en age luy sera tousjours utile. A quelle langue croit il que l'ancien Egyptien se rapporte le plus?

Mons. l'Eveque de Salisbury m'a fait tenir enfin le livre traduit de l'Espagnol par un Theologien de son diocèse. Ce sont des lettres que le Fiscal Vargas (depuis Ambassadeur de Philipp II à Rome) et quelques Theologiens Espagnols ont écrites de Trente, où le Concile et les Legats du pape ne sont pas fort avantageusement representés. Cette version est Angloise, mais il en paroistra bientost une Françoise, et même on fera imprimer aussi l'original Espagnol. Ces lettres justifient extremement ce que Fra Paolo a écrit, et font voir que le Cardinal Pallavicini ne l'a pas bien refuté. Cela estant, la France est fort à louer de n'avoir pas encor reconnu ce Concile pour veritablement oecumenique; et elle fera bien sans doute de s'en garder encor doresnavant, pour ne point faire prejudice à l'autorité même de l'Eglise et des Conciles, en voulant qu'un Concile de contrebande passe pour bon.

Le R. P. Bouvet m'a envoyé son livre qui contient le portrait du Monarque de la Chine, et je luy ay envoyé des questions pour la Chine, auxquelles il m'a promis des solutions. Je suis avec zèle etc.

P.S. Le jugement de Mons. d'Avranches sur ma reponse à Monsieur Regis me donne beaucoup de contentement. Sufficit talibus placuisse. Les bons Cartesiens, tels qu'ils sont vulgairement, n'ont pas grand sujet de se vanter de leur grimoire. Les vers de Mons. Boileau me plaisent tousjours beaucoup. Nous avons aussi des reliques à Hanover, et d'aussi bonnes qu'il y en ait en Europe. Dernierement on en a fait imprimer un Catalogue. Quelques unes ont esté apportées du Levant il y a plus de trois siecles. Il me semble qu'on prend à tache, à present, de mortifier un peu les Jesuites en France. Chacun à son tour. Mes vers à mademoiselle de Scudéri n'estoient point sur l'amour desinteressé.