Leibniz an Nicaise

Hanover 4/14 Mai 1698

GerhardtFrench

e1 vous ay tousjours beaucoup d'obligation, mais celle que je vous ay de la connoissance de M. Pinsson est des plus considerables. Il m'a deja écrit deux fois et envoyé de tres bonnes choses; cela marque combien il est obligeant, et combien il vous estime, puisque c'est à vostre priere qu'il est si liberal envers un inconnu, qui aura bien de la peine à trouver quelque chose de propre à luy rendre la pareille. Cependant je tacheray de faire en sorte que vous ne vous repentiez pas de vostre recommandation,

et ne

Incutiant aliena tibi peccata pudorem.

Je vous suis bien obligé aussi de m'avoir procuré ce que je vous avois demandé pour un amy de Berlin, qui l'est aussi de Mons. de Spanheim.

J'ay receu par la faveur de Mons. Pinsson la lettre pastorale de M. de Noyon et la lettre de M. l'Abbé de la Trappe au sujet du quietisme; la premiere est sçavante et eloquente, et la seconde explique fort bien le fond de la chose et ce qu'on doit reprendre dans la quietude des faux mystiques. Cependant il me semble que cela ne touche point Mons. de Cambray. J'ay lu une relation de son livre inserée dans l'Histoire des ouvrages des sçavants de M. de Beauval Basnage, où je ne trouve rien qui me paroisse dangereux. Vous verrez plus amplement ce que je pense sur cette matiere dans le papier ci joint2. Il me semble que rien ne sert plus à propager le quietisme que le bruit qu'on fait pour le supprimer:

Vidi ego jactatas mota face crescere flammas,

Et vidi nullo concutiente mori.

Si on n'avoit rien écrit contre le livre de M. de Cambray, la chose en seroit demeurée là, et l'empressement qu'on a de le refuter reveille la curiosité d'une infinité de gens qui ne se contiendront pas dans les bornes que Mons. de Cambray leur a marquées, et qui donneront peutestre dans les fausses maximes qu'on refute, dont ils n'auroient rien sçu sans ces refutations. Il en est de même des pietistes chez nous qui font pour le moins autant de bruit en Allemagne que les quietistes en Italie ou en France. Si on avoit ecouté les conseils de ceux qui vouloient qu'on n'écrivît point contre, il y a longtemps qu'on n'en auroit plus parlé. Il y a dans le voisinage un homme tres sçavant à sa maniere et tres ingenieux, qui nous menace d'une nouvelle Theologie et qui a donné deja quelques echantillons. Sans moy, il y a longtemps que nous aurions en luy un Heretique de plus; mais j'ay taché tant que j'ay pu d'empecher qu'on ne le refutât point.

J'attends le jugement de M. d'Avranches sur ce que j'ay dit de Irmino autore Hermionum et Germanorum, et j'espere que cela ne luy deplaira point, puisqu'il est de mon sentiment. J'attends aussi un jour les notices de Coutance par sa faveur.

Je vous supplie de me communiquer le nom de cet amy qui vouloit écrire de fide veterum instrumentorum. Il faudroit exhorter les heritiers de ne point laisser perdre des choses si utiles. Je vous supplie aussi de pousser le R. P. Bonjour à amasser Vocabula linguae Aegyptiae, et de m'indiquer ceux que vous sçavez avoir ramassé Vocabula linguarum veterum, ut Camdenus et Pontanus gallica, Reinesius punica, Bochartus phoenicia passim et phrygia etc. Quoyque votre Minerva Arnalya ne soit pas un dieu topique, c'est pourtant une déesse peu connue et qui vous pourroit donner occasion de dire quelque chose d'autres divinités peu connues, soit topiques ou autres.

N'allez pas me deferer de ce que je vous ay dit de solvendo tam facile praedestinationis nodo. Il m'en arriveroit pis que ce qui m'est arrivé à l'occasion de ce que je vous avois écrit touchant M. Descartes. On a refuté ce passage de ma lettre dans un des Journaux des Sçavants, d'une manière qui marque un peu de passion et d'aigreur3. J'ay repondu modestement comme je crois qu'on doit faire, mais d'une maniere qui peut estre me servira d'apologie suffisante, si Mons. le president

Cousin, à qui j'ay envoyé ma reponse, veut bien la faire inserer dans son journal, comme il y a inseré la refutation que j'apprends par vostre moyen estre de M. Regis.

J'ay exhorté un sçavant ami à prendre en main le grand Theatrum genealogicum Henningesii, pour en procurer une nouvelle edition. Mais il y aura une infinité de choses à adjouter pour redresser cet auteur et pour le suppléer, à cause des decouvertes faites apres son temps. Il faudroit aussi adjouter les preuves, de sorte que ce seroit en effect un nouvel ouvrage. Comme Henningesius a esté à Lunebourg, nous pretendons dans ce pays cy d'avoir un droit particulier sur son livre qui d'ailleurs est devenu rare.

Un jeune Suedois fort sçavant, fils du precepteur du Roy, m'a apporté de M. de Sparwenfeld (connu à Paris et mentionné dans la preface que le P. Bénier a mise devant l'Etymologicon de M. Ménage) grand nombre de livres curieux publiés en Suede, qui nous sont peu connus, entre autre Schefferi de libris Suecorum; il m'a dit qu'un sçavant homme travaille à l'augmenter. Il y a aussi l'Anticluverius de M. Sternielm, et Lundii diss. de Xamolxe Getarum, et la relation de Mons. Bilberg du voyage par ordre du feu roy aux extremités du royaume vers la Laponie, pour remarquer les endroits où le soleil ne se couche point la nuit en esté, ce qui sert beaucoup à eclairer la doctrine des refractions; car le soleil en effect paroist plus elevé qu'il ne devroit estre sans les refractions. Les medailles de Suede de Mons. Brenner paroissent gravées, mais jusqu'icy sans le commentaire. Il y a des monnoyes anciennes, par lesquelles on pretend prouver que les trois couronnes estoient une vieille enseigne du royaume de Suede.

J'ay le Museum regium Daniae desumptum ab Oligerio Jacobaeo. Il y a aussi des medailles danoises. Mons. Otto Sperling, historiographe de Danemarc, bien versé dans les anciennes medailles, comme il l'a fait connoistre par sa dissertation de Nummo Tranquillino, travaille aux medailles de Danemarc justo opere. Il a publié, il n'y a pas longtemps, un petit livre de lingua Danica, où il reprend plus d'une fois Mons. Rudbeck et les autres antiquaires du nord, qui poussent leur imaginations trop loin.

Vous aurez la bonté de vous souvenir du livre d'Adam Bohoriz de lingua Carniolana, que je souhaiterois de pouvoir trouver. Je n'ay pas encor pu envoyer à M. le president Boisot la liste de ce que je souhaite pour profiter de ses bontés, parce qu'il m'a fallu du temps pour consulter plusieurs manuscrits que j'ay deja; mais je luy écriray pour cela au premier jour. Au reste, je suis avec zèle etc.

Pardonnez moi, Monsieur, que vous recevez si tard les lettres de MM. de Spanheim et Morel; je voulois les accompagner de la mienne, mais des voyages et autres distractions en tres grand nombre m'ont detourné.

Beilage

La lettre pastorale de Monsieur l'Eveque de Noyon est sçavante et eloquente, et en un mot du caractere de son auteur. Mais il eust esté à souhaiter qu'il ait voulu s'expliquer d'avantage. Car il nous auroit appris bien des choses belles et relevées. Il dissuade la lecture des livres remplis de maximes dangereuses, mais il ne nomme point ces livres, et il n'explique point en quoy consiste le nouveau et semi-quietisme. Je m'imagine que cela doit estre plus connu dans son diocese; cependant ces generalités peuvent encor faire tort à la verité (dont l'erreur emprunte souvent les livrées), servir à l'oppression des innocens et eloigner les ames de la plus pure Theologie des vrais mystiques qui nous doit detacher des choses mondaines pour nous mener à Dieu. Je souhaiterois donc qu'on s'expliquât plus amplement, et qu'on marquât mieux les limites de l'erreur et de la verité2.

Ce sont sans doute des faux mystiques qui s'imaginent qu'estant une fois uni à Dieu par un acte de foy pure et de pur amour, on y demeure uni, tant qu'on ne revoque pas formellement cette union. Car il est tres visible, que toute acte par lequel nous preferons nostre plaisir à ce qui est conforme à la gloire de Dieu ou à son bon plaisir que la raison et la foy nous fait connoistre, est une revocation effective de l'union avec Dieu, quoyqu'on ne fasse point cette reflexion expresse d'une revocation formelle3. C'est donc une illusion de fonder l'union avec Dieu sur l'inaction, puisque c'est plustost par des actes et exercices frequens des vertus divines que nous devons maintenir nostre union avec Dieu, pour monstrer et fortifier l'habitude de ces vertus qui nous y unissent.

Pour ce qui est de la charité ou de l'amour desinteressé, sur lequel je voy naistre des disputes embarassées, je crois qu'on ne sçauroit s'en bien tirer qu'en donnant une veritable definition de l'amour. Je crois de l'avoir fait autres fois dans la preface de l'ouvrage que vous sçavés, Monsieur, en marquant la source de la justice. Car la justice dans le fonds n'est autre chose que la charité conforme à la sagesse. La charité est une bienveillance universelle. La bienveillance est une diposition ou inclination à aimer, et elle a le même rapport à l'amour que l'habitude à l'acte. Et l'amour est cet acte ou estat actif de l'ame qui nous fait trouver nostre plaisir dans la felicité ou satisfaction d'autruy. Cette definition, comme j'ay marqué des lors, est capable de resoudre l'enigme de l'amour desinteressé, et le distinguer des liaisons d'interest ou de debauche. Je me souviens que dans une conversation que j'eus il y a plusieurs années avec Mons. le Comte .....4 et d'autres amis, où on ne parloit que de l'amour humain, cette difficulté fut agitée, et on trouva ma solution satisfaisante. Lorsqu'on aime sincerement une personne, on n'y cherche pas son propre profit ny un plaisir detaché de celuy de la personne aimée, mais on cherche son plaisir dans le contentement et dans la felicité de cette personne. Et si cette felicité ne plaisoit pas en elle même, mais seulement à cause d'un avantage qui en resulte pour nous, ce ne seroit plus un amour sincere et pur. Il faut donc qu'on trouve immediatement du plaisir dans cette felicité, et qu'on trouve de la douleur dans le malheur de la personne aimée. Car tout ce qui fait du plaisir immediatement par luy même, est aussi desiré pour luy même, comme faisant (au moins en partie) le but de nos veues, et comme une chose qui entre dans nostre propre felicité et nous donne de la satisfaction.

Cela sert à concilier deux verités qui paroissent incompatibles; car nous faisons tout pour nostre bien, et il est impossible que nous ayons d'autres sentimens, quoyque nous en puissions dire. Cependant nous n'aimons point encor tout à fait purement, quand nous ne cherchons pas le bien de l'objet aimé pour luy même et parce qu'il nous plaist luy même, mais à cause d'un avantage qui nous en provient. Mais il est visible par la notion de l'amour que nous venons de donner, comment nous cherchons en même temps nostre bien pour nous et le bien de l'objet aimé pour luy même; lorsque le bien de cet objet est immediatement, dernierement (ultimato) et par luy même nostre but, nostre plaisir et nostre bien, comme il arrive à l'egard de toutes les choses qu'on souhaite parcequ'elles nous plaisent par elles mêmes, et sont par consequent bonnes de soy, quand on n'auroit aucun egard aux consequences; ce sont des fins et non pas des moyens.

Or l'amour divin est infiniment au dessus des amours des creatures, car les autres objets dignes d'estre aimés, font en effect partie de nostre contentement ou de nostre bonheur, en tant que leur perfection nous touche, au lieu que la felicité de Dieu ne fait pas une partie de nostre bonheur, mais le tout. Il en est la source, et non pas l'accessoire, et les plaisirs des objets aimables mondains pouvant nuire par des consequences, le seul plaisir qu'on prend dans la jouissance des perfections divines est seurement et absolument bon, sans qu'il y puisse avoir du danger ou de l'exces.

Ces considerations font voir en quoy consiste le veritable desinteressement du pur amour qui ne sçauroit estre detaché de nostre propre contentement et felicité, comme Mons. de la Trappe a fort bien remarqué, puisque nostre veritable felicité renferme essentiellement la connoissance de la felicité de Dieu et des perfections divines, c'est à dire l'amour de Dieu. Et par consequent il est impossible de preferer l'un à l'autre par une pensée fondée en notions distinctes. Et vouloir se detacher de soy même et de son bien, c'est jouer de paroles, ou si l'on veut aller aux effects, c'est tomber dans un quietisme extravagant, c'est vouloir une inaction stupide ou plustost affectée et simulée, où sous pretexte de la resignation et de l'aneantissement de l'ame abymée en Dieu on peut aller au libertinage dans la practique, ou du moins à un atheisme speculatif caché, tel que celuy d'Averroes et d'autres plus anciens, qui vouloient que nostre ame se perdoit enfin dans l'esprit universel, et que c'est là l'union parfaite avec Dieu: sentiment dont je trouve quelques traces dans les expressions

assez ingenieuses, mais quelques fois bien ambigues et bien sujettes à caution, de certaines epigrammes d'un auteur mystique qui s'appelle Johannes Angelus. Je ne doute point que les vrais Mystiques et bons directeurs n'en soyent bien eloignés, et j'ay surtout trouvé de la satisfaction dans les excellens ouvrages du Pere Spee Jesuite dont le merite a esté infiniment au dessus de la reputation qu'il a acquise. Cependant il faut avouer qu'on ne donne pas tousjours des preceptes suffisans pour exciter le pur amour de Dieu sur toutes choses, et la veritable contrition. Et lors memes qu'on fonde l'amour de Dieu sur ses bienfaits, considerés d'une maniere qui ne marque pas en meme temps ses perfections, c'est un amour d'un degré inferieur, utile sans doute et louable, mais qui ne laisse pas d'estre interessé, et n'a pas toutes les conditions du pur amour divin. Et selon les principes du P. Spee, il faudroit plustost le rapporter à cette vertu theologique qu'on appelle esperance qu'à la charitè même. Et d'ailleurs on peut se sentir obligé à une personne sans l'estimer, lorsque ses bienfaits ne marquent point sa sagesse, et l'amour dont il s'agit icy, ne sçauroit estre sans estime.

Je crois que le dessein de Mons. l'Archeveque de Cambray a esté d'elever les ames au veritable amour de Dieu, et à cette tranquillité qui en accompagne la jouissance, en detournant en même temps des illusions d'une fausse quietude. S'il a bien executé son dessein, c'est ce que je ne sçaurois point encor dire. Cependant je presume qu'il ne s'y sera point malpris, et la relation de ce livre que j'ay vue dans l'Histoire des ouvrages des sçavans me confirme dans cette pensée, car il me semble que tout ce que j'y ay lû pourroit estre interpreté favorablement. Cependant comme j'apprends que des personnes d'un jugement exquis trouvent à redire à cet ouvrage, ou demandent plus d'explication, je suspends mon sentiment là dessus: et en attendant plus d'eclaircissement, je seray tousjours porté à avoir bonne opinion d'un auteur, sur tout quand on a d'ailleurs des preuves de son merite, et je crois qu'il n'y a gueres de matiere qui merite mieux d'estre pressée que le veritable amour de Dieu. J'ay appris que depuis peu une jeune demoiselle Angloise nommée Mlle. Ash5, a echangé des belles lettres avec un Theologien habile, nommé M. Norris, au sujet de l'amour de Dieu desinteressé dont on parle tant maintenant en France. Rien n'est plus de la jurisdiction des dames que les notions de l'amour. Et comme l'amour divin et l'amour humain ont une notion commune, les dames pourront fort bien approfondir cette partie de la Theologie.

  1. 1Von dem Original dieses Briefes ist auf der Königl. Bibliothek zu Hannover nur ein Bruchstück vorhanden, das 9/19 Aug. 1697 datirt ist.
  2. 2Siehe die Beilage.
  3. 3Reflexions d'un Anonyme sur une lettre de Mr. Leibniz, écrite à Mr. l'Abbé Nicaise (Journal des Savants Juin 1697). Leibnizens Antwort ist: Réponse aux Reflexions qui se trouvent dans le 23. Journal de cette année, touchant les consequences de quelques endroits de la philosophie de Descartes (Journal des Savants 19. et 26. Aout 1697).
  4. 1Cousin giebt dieser Beilage die Ueberschrift: Sentiment de M. de Leibniz sur le livre de M. de Cambray, et sur l'amour de Dieu désintéressé, und setzt hinzu, dieselbe sei von Leibnizens Hand darüber geschrieben. Das Letztere ist sehr fraglich; in dem vor mir liegenden, von Leibniz verbesserten Original fehlt die Ueberschrift.
  5. 2Die in Cousin's Ausgabe folgenden Worte: Cependant la lettre de Monsieur l'Abbé de la Trappe y sert en partie, et peutestre que Mons. de Noyon a voulu s'y rapporter, c'est pour quoy ces deux lettres paroissent à la fois. La lettre de Mons. l'Abbé de la Trappe est aussi fort solide à mon avis, hat Leibniz im Original durchstrichen.
  6. 3Bei Cousin folgt hier: M. de la Trappe decouvre fort bien l'illusion de l'union continuelle pretendue fondée sur l'inaction puisque ...; Leibniz hat diese Worte durchstrichen, und dafür die obigen gesetzt.
  7. 4Cousin hat: avec Mons. le Comte .... Italien; das letzte Wort hat Leibniz im Original durchstrichen.
  8. 5Offenbar dieselbe Persönlichkeit, die bereits früher erwähnt ist: Marie Astell, deren Correspondenz mit Norris unter dem Titel: Letters concerning the Love of God, im Jahre 1695 erschien.