Leibniz an Nicaise. (?)

9/19 Aug. 1697

GerhardtFrench

Hanover 28 Mai v. st. 16971.

Je viens de recevoir l'honneur de la vostre avec celle que vous écrivez de nouveau à MM. de Spanheim et Morel, que j'auray soin de faire rendre. Cependant vous aurez receu la mienne avec celle que j'ay écrite à M. le president Boisot et que j'ay pris la liberté de vous recommander.

Je crois aisement que le bon Cardinal Sfondrati n'estoit pas assez meditatif pour soudre nodum praedestinationis2. A mon avis ce noeud est autant que resolu; et si les hommes se donnent la gene là dessus, c'est qu'ils manquent de bonnes definitions, et que par consequent ils ne remarquent point en quoy consiste la veritable difference entre le necessaire et le contingent. Je voudrois qu'il fût aussi aisé de delivrer les hommes de la fievre maligne et de quelque autre grande maladie, qu'il est aisé de les delivrer des difficultés qu'ils se figurent sur la praedestination.

Monsieur Pinsson, avocat en parlement, votre ami, est ce celuy qui a écrit si sçavamment sur plusieurs matieres de droit? Je souhaiterois sa correspondance, que vous me faites esperer, Monsieur, si je pouvois esperer de luy communiquer vice versa quelque chose qui luy puisse agréer: peut estre que s'il n'a pas du loisir luy même, il trouvera quelque curieux de loisir.

Je suis bien aise que le Roy ait fait cesser la dispute qui s'estoit elevée entre deux illustres prelats. Il s'est elevé en Angleterre une dispute assez semblable sur l'amour de Dieu, s'il doit estre desinteressé, entre M. Serlock et M. Norris, le dernier voulant que ce ne soit pas un amour de desir, mais de bienveillance. On ajoute qu'une jeune damoiselle Angloise3 de 20 ans a admirablement bien ecrit là dessus dans les lettres adressées à M. Norris. Il est raisonnable que les dames jugent des matieres d'amour; car il en faut former une notion qui convienne encor à l'amour des creatures raisonnables; et selon la définition que j'ay donnée dans la préface du Codex juris gentium, on a de l'amour quand on est disposé à trouver du plaisir dans la felicité d'autruy. Cela suffit pour faire cesser la dispute.

Mons. le Chevalier Temple ayant preferé les anciens aux modernes dans ses oeuvres melées, et ayant allegué deux pieces comme des chefs d'oeuvre de l'antiquité, sçavoir les fables d'Esope et les lettres du tyran Phalaris, Mons. Bentley (tres sçavant homme, fort connu par d'autres ouvrages, et dont nous aurons bientost les notes sur Callimaque, avec celles de M. Spanheim et de M. Graevius) va faire une dissertation à la priere de quelqu'ami, pour prouver que les fables que nous avons n'ont pas esté mises par écrit par Esope et que les lettres de Phalaris sont supposées ou feintes et ont esté faites a graeculo quodam. C'est de quoy je n'ay jamais douté. Quand les oeuvres melées de M. Temple avoient paru, les libraires de Londres furent etonnés de voir que quantités de personnes de l'un et de l'autre sexe cherchoient les lettres de Phalaris, ce qui en produisit une nouvelle edition.

Le R. P. Dom Mabillon ayant copié du monastère de Saint-Amand des Pays Bas des vieux vers teutoniques faits à la louange d'un roy Louys pour avoir vaincu les Normans l'an 883, M. Schilter les a publiés à Strassbourg avec une explication et des notes. Cela me donne occasion de venir au glossaire Saxon de mon ami, et de supplier Mons. d'Avranches par vostre intercession de luy faire communiquer quelque petit echantillon des restes de la langue Saxonne in littore saxonico. Un echantillon suffit, car il est à souhaiter qu'il publie le reste luy même dans les Antiquités de Caen.

Je suis ravi non seulement qu'il approuve ma conjecture sur l'etymologie de Germani, mais encor qu'en montant plus haut il donne justement dans mon sens: car j'ay deja écrit à deux ou trois amis, il y a quelques années, que je crois non seulement que les Germains viennent des Herminons ou Hermins, mais encor que ces peuples ont apparemment leur nom d'un ancien prince ou héros, appelé Irmin, ce qui est la meme chose qu'Arminius ou Herman: l'Arminius, contemporain d'Auguste, ayant le meme nom avec le plus ancien Irmin. Et aux noms propres allegués par Mons. d'Avranches, j'ajoute le celebre Irmensul, mentionné dans l'histoire de Charlemagne, c'est à dire la colonne de l'idole Irmin, car sul ou seul est colonne en Allemand. Cette colonne, mais sans idole, se montre encor dans l'eglise cathedrale de Hildesheim: Meibomius en fit autresfois un livre exprès. On dit que la figure de l'idole representoit un dieu de guerre; et en effet heer est armée, ou chez les anciens Teutons hari, d'où vient hariban, c'est à dire, comme je crois, clameur de haro, car ban est l'appel, citatio, ce qui ne veut pas dire autre chose que la convocation ou proclamation generale pour se trouver à l'armée, dont votre arrière-ban a esté fait par corruption. Or heer, dis je, est l'armée ou hari; Arès, Mars, wehr, arma, werre, guerre; Ariman, dans les vieux titres, homme de guerre aut de genere militari. Cela n'empeche point le rapport d'Irmin à Hermes Mercure, que nostre illustre Prelat a remarqué. Seulement il y a lieu de croire que chez les Germains, Mars et Mercure estoient confondus, ces peuples n'estimant que les armes, comme encor Woden ou Odin des Saxons repond sans doute le plus à Mercure; cependant c'estoit encor un grand guerrier, quoyque cru magicien en meme temps. Lorsque M. Eggeling à Breme publia son Etymologie des Germains, tirée a Germanis fratribus, dans une dissertation expres, je luy envoyay la mienne des Herminons et de l'ancien heros Irmin, dont ma lettre parloit fort au long. Je la communiquay aussi à un ami qui fait un journal en langue Allemande. J'ajouteray encor ce que je remarquay des lors que ce prince Irmin ou Hermin paroist estre marqué par Tacite comme fils de Man et petit-fils de Tuiston, puisqu'il dit assez clairement que les Ingaevons, Herminons ou Istevons ont eu leur noms des trois fils de Mannus. Il semble que les Hermunduri ont gardé particulierement ce nom, et que peut estre la termination duri ne sera autre chose qu'une corruption d'Hermânner, comme Allemand au lieu d'Alleman, et comme winnen, überwinden, winden, ban et band (banni, bandit) etc. sont la meme chose. Je crois vous avoir écrit un mot de mon etymologie, il y a quelques années, lorsque M. Eggeling produisit la sienne dont je fais mention; mais je ne sçay si je suis venu alors à vous particulariser mes opinions. Cependant je suis le plus content du monde de voir non seulement qu'un aussi grand homme que M. d'Avranches approuve mes sentimens, mais aussi qu'il est tombé de luy meme sur ce que j'avois pensé d'Herman ou Irmin. Peut estre que les raisons que je viens d'alleguer l'y fortifieront encor davantage.

Je ne manqueray pas, quand j'auray quelque loisir, de marquer quelques particularités sur ce que M. Descartes a pris aux autres sans faire semblant de rien. Je serois ravi d'un petit supplement à ce que M. d'Avranches a deja remarqué.

Vous aurez la bonté, Monsieur, de luy marquer que ce n'est pas moy, mais un ami nommé Meierus, qui travaille au Glossaire Saxonien à ma persuasion. Je suis avec zèle etc.

P.S. Je ne sçay si je n'abuse trop de vos bontés en vous priant d'envoyer le papier ci joint à Paris, mais sans marquer qu'il vient de moy. Vous pouvez dire que celuy qui l'a écrit est un ami de M. Spanheim comme il l'est effectivement. On l'a adressé à moy, parce que j'ay des connoissances avec Messieurs de l'Academie Royale. Mais j'ay mes raisons pour ne pas leur vouloir demander quelque chose de cette nature. Ainsi, Monsieur, si quelqu'un de vos amis (qui ne doit rien sçavoir de moy) vouloit avoir la bonté de demander en vostre nom quelque eclaircissement de MM. Cassini et de la Hire, vous m'obligerez particulierement, et M. de Spanheim aussi.

Un sçavant homme à Berlin veut donner au public les oeuvres de Michel Brutus, sçavant italien du siecle passé, qu'il a ramassées; ce Brutus écrivoit purement en latin.

M. Hartman, professeur à Koenigsberg dans la Prusse, va publier un livre intitulé Histoire des Antiquités Apostoliques4: le sujet est beau, et j'espere qu'il sera bien traité.

J'ay encor une priere à vous faire: Un de mes amis, qui fait des grandes recherches sur la langue Slavonne, souhaite fort d'apprendre des particularités d'un livre intitulé: Adami Bohoriz horae arcticae de antiqua lingua Carniolana. Je sçay que ce livre est imprimé il y a longtemps; mais je ne saurois le deterrer. Je voudrois sçavoir si on le peut trouver dans la Bibliothèque du Roy ou ailleurs.

Voyant que M. Fabretti vous écrit en ces termes: Quam plurimas ex Etruscis inscriptionibus typis mandare neglexi, ne damno meo aliorum ingenia torqueantur etc.; il me semble qu'il seroit à propos de le prier ou de les donner au public ou de vous les communiquer pour en faire part aux curieux. Car on pourroit trouver un jour des lumieres là dessus, et il est juste qu'on conserve des anciens restes d'un peuple fameux.

  1. 1Von diesem Briefe fehlt das Original in der Königl. Bibliothek in Hannover.
  2. 2Der Cardinal Sfondrati starb den 4. September 1696, in demselben Jahre, in welchem sein Buch: Nodus praedestinationis dissolutus, erschien.
  3. 3Mistriss Astell.
  4. 4De rebus gestis Christianorum sub apostolis, Berol. 1699.