Leibniz an Nicaise
Hanover ce 29 Septembr. / 9 Octobr. 1693
Hanover ce 5/15 de May 1693.
Voicy, Monsieur, une lettre de Mons. de Spanheim que j'ay attendue depuis plus d'un mois, suivant la promesse qu'il m'en avoit faite, mais dont l'execution avoit esté differée par ses distractions. Il temoigne d'estre estrangement surpris de la hardiesse avec laquelle le R. P. Hardouin semble revoquer en doute les ouvrages de Joseph. Quand il estoit icy, il me marquoit bien des choses qu'il trouvoit encor à dire à la dernière lettre de ce Pere, quoyqu'il ne soit pas pour cela d'accord en tout point avec M. Vaillant; mais je ne doute point qu'il ne vous en dise quelque chose luy même.
Tout le monde est convaincu maintenant de la fourberie de Jacques Aymar, depuis la declaration que M. le Prince en a fait faire dans le Journal des Sçavans; mais, sans cela, j'en ay tousjours esté persuadé. Nous avons des semblables devins à baguette dans le pays de nos mines, qui se mêlent de decouvrir les veines souterraines des metaux par leur baguettes sympathetiques. La pluspart des auteurs en parlent comme d'une chose seure; mais nous avons reconnu par plusieurs experiences que tout cela n'est rien, et quand on leur bandoit les yeux, leur baguette ne marquoit pas les veines connues, quoyque fort grandes. Je m'étonne fort que Messieurs les Cartesiens, ou au moins quelques uns entre eux, ont donné là dedans. Car qu'y at-il de commun entre leur philosophie et ces pretendues sympathies? Ils devroient s'assurer du fait, avant que d'en chercher la raison.
Je n'ay encor lû que l'abregé de la Vie de M. des Cartes fait par M. Baillet, l'ouvrage entier n'estant pas encor venu à nous. On ne doit pas blamer le soin de M. Baillet du soin d'embellir la matiere et de tout tourner à l'avantage de son Heros. Cependant j'y ay fait plusieurs remarques, où je crois que le fait en est un peu autrement que M. Baillet ne l'a trouvé dans les lettres de Mons. des Cartes, auxquelles on ne se doit point fier au prejudice d'un tiers; car M. des Cartes avoit la coustume de defigurer d'une estrange façon ceux qui luy faisoient ombrage.
J'attends avec impatience ce que le R. P. Pezron nous donnera sur les Prophetes, et je croy fort probable ce qu'il doit avoir avancé de l'irruption des Scythes dans la Palestine. Herodote et autres Grecs parlent des irruptions des Scythes, des Cimmeriens, des Treres et autres peuples septentrionaux dans l'Asie mineure et dans la Syrie, où apparemment la Palestine n'aura pas esté epargnée.
Il y a un homme fort sçavant dans la langue Ebraique, qui s'attache à faire voir par des explications fondées sur la propriété de la langue, que nous n'avons pas tousjours le veritable sens de l'Écriture, et que nous avons quelques fois cherché le merveilleux et l'extraordinaire où il n'y en a point; par exemple, lorsqu'il est dit que la femme de Loth, regardant derriere elle, fut changée en statue de sel, il fait voir suivant la maniere de parler figurée des orientaux, que cela ne veut dire autre chose, si non que la femme de Loth, estant retournée pour sauver quelque chose de l'incendie, fut couverte de feu et de bitume; car hals signifie non seulement sel, mais encore bitume, et l'Hebreu n'est pas moins equivoque, ou peutestre plus. Ainsi, estant couverte de ces matieres, on peut dire qu'elle estoit devenue comme une statue de bitume. Il dit aussi des choses curieuses de columna ignis et nubis, et de pinnaculo templi, de maledictione Canaan, et de quantité de passages semblables.
Il sera bon de conforter le R. P. Noris à ne point abandonner Rome; car dans le poste où il est, il peut obliger les sçavans et rendre service au public, tant par les ouvrages qu'il pourra faire, encor plus enrichis qu'auparavant de ce qu'il pourra tirer des trésors du Vatican, que par les communications dont il peut favoriser les autres. Il seroit bon d'avoir par sou moyen le Catalogue des Mss. de la Reine Christine qui ont esté mis dans le Vatican.
Je crois tousjours que M. l'Abbé de la Trappe, aussi bien que le R. P. Dom Mabillon ont raison tous deux, et plus qu'ils ne pensent, et qu'ainsi ils pourront finir leur dispute quand ils voudront.
Je croyois d'avoir satisfait à la demande de M. l'Abbé Baudrand. Les Eglises cathédrales de la Haute Saxe ont esté ou sont: Meissen, Mersebourg, Naumbourg, Brandebourg, Havelberg, Camin; de la Basse Saxe: Breme, Magdebourg, Hildesheim, Halberstad, Lubec, Schwerin et Razebourg. Tous ces Eveschés sont entre les mains des protestans, excepté Hildesheim, et Breme, Magdebourg, Halberstad et Camin, Schwerin et Razebourg ne portent plus le nom d'Eveschés, estant devenus des principautés seculieres. Mais les Chanoines des Eglises cathédrales ne laissent pas de subsister. Pour Meissen, Mersebourg et Naumbourg aussi bien que Lubec, ils ont encor des Eveques ou Administrateurs. Brandebourg et Havelberg ne sont plus rien que des villes; je ne sçay pas s'il y a encor de chanoines. Je ne parle pas d'Osnabruc, Padeborne, Munster, Verde, Minden, car ils sont du cercle de Westphalie. Minden est entierement secularisé et devenu principauté appartenant à l'Electeur de Brandebourg, comme Magdebourg, Halberstad et Camin. Et Verde est aussi une principauté qui appartient à la Suède, comme Breme. Les Ducs de Meclenbourg s'appellent princes de Schwerin et Razebourg. Je parle encor moins du reste des Eveschés du cercle de Westphalie, comme de Liege, Utrecht et Cambray. J'ay oublié de dire qu'Osnabruc est encor un Evesché dont l'Eveque est maintenant Electeur de Bronsvic. Il y a des protestans aussi bien que des catholiques parmy les chanoines des Eglises cathédrales d'Osnabruc, Minde et Lubec, et dans la derniere le nombre des protestans prevaut.
Je viens de publier un Tome de mon recueil intitulé Codex juris gentium diplomaticus. Il y a des Actes publics de toute sorte, la plus part non imprimés encor. Ce premier Tome finit à l'an 1500, ou environ; le second Tome sera pour le siecle superieur; le troisième pour le nostre, si Dieu me donne la grace de l'achever. J'ay vu le Catalogue des traités que M. Léonard donne au public; mais j'en ay plusieurs de la France même qu'il n'a pas. Comme je ne prends que des pieces choisies de toute part, sans m'attacher ny aux traités ny à quelque Nation particuliere, mon ouvrage ne fera point de tort à Mons. Léonard, ny le sien au mien, comme je m'imagine. Je vous dis cecy, Monsieur, tant pour implorer vostre faveur et celle de vos amis, si quelque chose de curieux se présente sans prendre trop de peine à le chercher, que pour vous supplier à reiterer
vos instances auprès de M. le prieur Boisot, qui a tant de tresors dont seront remplis les papiers du feu Cardinal de Granvelle. Je ne luy demande que quelques petites miettes qui ne luy feront point de tort et qui me serviront.
J'addresse cellecy toute ouverte à Mons. Toinard, esperant que ce sera avec votre permission, pour ne pas ecrire deux fois les mêmes choses.
Dans une des pieces de mon recueil il se trouve un traité entre la France et la Castille où le Roy de France promet d'assister le Castillan contra Regem Bellimarini. J'ay remarqué dans quelques chroniques Ms. que c'estoit un Roy des Maures, et comme je croy d'Afrique. Mais je m'imagine que M. Baudrand nous en pourroit dire d'avantage.
Je m'etonne que les nouveaux supplemens de Petrone ont pu trouver des approbateurs1. Qui est ce M. Nodotius qui les a publiés? II devoit nous indiquer ce seigneur d'Allemagne qui luy a donné le premier avis de son Petrone. Des sçavans hommes ont remarqué autres fois, qu'il y avoit dans Sarisberiensis des lambeaux d'un Petrone plus entier que le nostre. Mais je n'ay pas envie de les y chercher.
Mons. Bernard a repris son Josephe. Il sera surpris quand il apprendra la pretension du P. Hardouin qui fait le procès à son auteur, mais je m'imagine qu'il n'en sera gueres allarmé.
M. Oudin, autres fois le P. Oudin, est maintenant à Hambourg. Si tous les proselytes des protestans estoient semblables à luy, vous auriés sujet de les regretter.
Voicy un distique sur l'Electrice de Brandebourg:
Electoris eras conjux, nunc filia facta es.
Sera precor fias ut soror atque parens.
Je suis avec zele etc.
P.S. Je vous supplie, Monsieur, de faire mes tres humbles recommandations à Mons. l'Eveque d'Avranche, si l'occasion s'en presente. Pour moins charger le paquet, je me suis ravisé et j'ay envoyé par avance la lettre de Mons. de Spanheim.
- 1Im Jahre 1688 wollte ein französischer Offizier ein vollständiges Manuscript des Petronius zu Belgrad gefunden haben. Es wurde 1694 von Nodot in Paris herausgegeben.