Leibniz an Nicaise
Hanover ce 5/15 de May 1693
Hanover 9/12 janvier 16931.
Vous avez fait trop d'honneur à mes bagatelles de les monstrer à Mons. d'Avranches, et moy même je leur en ay trop fait en les adressant à vous. Quelque personne qui m'est inconnue a répondu à ce que j'avois allégué pour prouver que l'essence des corps ne consiste pas entièrement dans l'étendue, et j'y ay répliqué dernièrement. Mons. le président Cousin ayant eu la bonté d'insérer ma réplique dans son janvier présent, cela servira de réponse en même temps à des objections d'une personne de considération, qu'on m'avoit envoyées.
J'avois fait quelques remarques sur la 1re et la 2e partie des Principes de M. Descartes, qui comprennent la partie générale de sa philosophie, et je les ay envoyées en Hollande pour être vues avant l'impression par des habiles gens, tant Cartésiens qu'autres, pour profiter de leur avis. La distance des lieux et la difficulté des temps m'a empêché de les envoyer en France où j'aurois voulu les soumettre au jugement incomparable de Mons. d'Avranches, à qui je vous supplie de rendre témoignage de ma vénération et des grâces très humbles de ma part de la bonté qu'il a eue de se souvenir de moy.
Mons. de Spanheim a reçu votre lettre, il y a longtemps, comme il m'a marqué dans sa réponse. Je luy avois offert de vous envoyer celle qu'il m'adresseroit pour vous, mais il vous aura peutestre écrit par un autre voye. Je juge que le R. P. Hardouin s'est fort mépris dans son explication de la médaille de Césarée. Cependant il y a une chose à l'égard de laquelle il n'est pas d'accord avec Mons. Vaillant. C'est touchant l'explication de M que Mons. Vaillant explique mégalê, et Mons. Spanheim aimeroit mieux d'expliquer par mêtropolis. Il croit qu'effectivement cette Césarée a été la métropole de la Palestine païenne sous Néron et auparavant, quoyque cela ne se trouve marqué précisément que dans les médailles grecques sous Elagabale. Car souvent cette qualité, inconnue d'ailleurs, se prouve par les médailles. Il croit que mégalê n'est pas une épithète convenable ny d'usage qu'à l'égard des villes qui l'avoient comme en nom propre, que la qualité de Colonia prima n'est pas contraire à celle de la métropole, comme M. Vaillant le paroist croire, puisque Nicomédie et autres villes prenoient en même temps la qualité de prôtê.
Comment! Mons. d'Avranches a encor légué sa bibliothèque aux jésuites? C'est un océan où je vois que bien des rivières se rendent. S'ils avoient toujours des Frontons-le-duc, des Sirmonds et des Henschenius, il n'en seroit que mieux. Mais il arrive quelquefois qu'il y a des gens entêtés de la solipsité2, et nourris dans des maximes opposées a la franchise; alors ils y gardent les trésors comme le dragon les pommes des Hespérides.
Quant à Mons. Ménage, c'estoit un bon mot que celuy d'un amy qui vous mandoit que les jésuites avoient le privilége de recevoir des institutions. Cependant quelque bon que soit ce mot, il a esté injustement appliqué à Mons. Menage, dont l'érudition et l'esprit n'est point emprunté. C'estoit sans doute un homme d'une érudition profonde; et quoy qu'il ait souvent manqué dans ses Origines, faute de sçavoir les langues du nord, il a dit pourtant bien des choses excellentes, et j'en attends la nouvelle édition avec impatience, car je ne méprise rien, pas même les découvertes de grammaire.
Il n'y a point de doute que, si une préface ou quelque autre chose manque à cet ouvrage posthume, Mons. d'Avranches le pourroit suppléer admirablement. Mais il n'y a point d'apparence que ses affaires présentes luy permettent d'y songer, luy, dis-je, qui pourroit faire tant d'autres choses incomparablement plus importantes.
Mons. Bernard, dispensé maintenant de la profession, a repris en main son Joseph.
Mons. Dodwell a donné Lection. Oxonienses, où l'on dit qu'il y a des choses très belles que d'autres ont passé chez les anciens sans les remarquer.
Mons. Marcus Meibomius, qui a publié Veteres Musicos, nous promet depuis longtemps une nouvelle édition du Nouveau-Testament.
Il seroit à souhaiter que Mons. Toinard nous voulût donner des Harmonies
et les joindre à ses remarques sur les Hérodiades; vous obligerez le public, Monsieur, si vous le pressez sur cela.
Je voy par le livre de M. Pellison que M. l'Abbé Boisot a d'excellents mémoires venus du feu Cardinal de Granvelle. Il seroit à souhaiter qu'on en pust obtenir quelque catalogue en abrégé.
Je suis avec zèle, Monsieur, etc.
P.S. Je vous supplie, Monsieur, de témoigner dans l'occasion à Mons. Lantin que je l'honore infiniment.