Leibniz an Nicaise
Hanover 9/12 janvier 1693
Hanover 5 de Juin 1692.
Le beau present de vos Sirenes m'avoit deja mis au nombre de ceux qui vous sont redevables en leur particulier. Mais l'honneur que vous m'aves fait, Monsieur, de m'écrire une lettre des plus obligeantes et des plus instructives, augmente extremement le degré de l'obligation que je vous ay et me rend un peu confus, lorsque je pense que j'auray de la peine à m'acquitter de mon devoir, à cause de la sterilité de ces pays en matière de belles lettres.
Je communiquay à Monseigneur le Duc de Wolfenbutel vostre sçavante dissertation des Sirenes, et il m'en sçut bon gré; car ce prince aime et connoist ces beautés. Si vous voules faire sçavoir quelque chose à Mons. Spanhem, j'en seray bien aise, à fin que ce soit au moins par là que je vous puisse estre utile à quelque chose. Vous m'aves rejoui en m'apprenant que Mons. l'Abbé Nazari (que j'ay eu l'honneur de connoistre à Rome) se charge de donner au public les belles remarques de Mons. Auzout sur Vitruve et sur Frontin. On m'avoit dit que Mons. Auzout avoit laissé ces papiers à Mons. le prince Borghese, qui l'estimoit et qui sera ravi de contribuer à la publication. Vous sçaurés mieux, Monsieur, ce qui en est, et où seront devenus les livres de Mons. Auzout, parmi lesquels il y en avoit beaucoup qu'il n'est pas aisé de trouver; il avoit fait mille remarques curieuses, qui n'avoient aucun rapport à Vitruve ni à Frontin, qu'il faudroit aussi tacher de conserver.
J'ay bien de l'obligation à Mons. le president Cousin, qui ne dedaigne pas de mettre quelques unes de mes productions dans son Journal des Sçavans, dont les rapports qu'on y fait des livres de toutes sortes de matieres sont extremement solides et judicieux. J'excepterois pourtant l'endroit
où il parle trop avantageusement de ce qu'il y a de moy joint à l'excellent ouvrage de M. Pelisson, si je ne sçavois qu'on le doit prendre pour l'effect de l'honnesteté dont on use envers les Estrangers. Je considere aussi qu'on auroit grand tort de s'attribuer les honneurs qu'on reçoit lorsqu'on se trouve en compagnie d'un grand personnage. Ainsi, je me fais justice, et je comprends fort bien que l'honneur dû à Mons. Pelisson a rejailli en quelque façon sur moy.
J'honore infiniment Mons. l'Eveque d'Avranches, et je vous supplie, Monsieur, de le luy témoigner quand l'occasion s'en presente. Un de mes amis de Breme m'ayant envoyé le livre de M. Sweling (qui y est professeur) contre la Censure de cet illustre prélat, pour en avoir mon sentiment, je repondis que la meilleure reponse que Messieurs les Cartesiens pourroient faire, seroit de profiter des avis de M. d'Avranches, de se défaire de l'esprit de secte toujours contraire à l'avancement des sciences, de joindre à la lecture des excellens ouvrages de M. des Cartes celle de quelques autres grands hommes anciens et modernes, de ne pas mepriser l'antiquité où Mons. des Cartes a puisé une bonne partie de ses meilleures pensées, de ne se pas attacher à un babil inutile des petits corps et du premier, second ou troisieme element, qui servent aussi peu que les qualités occultes, tandis qu'on ne sçait pas la veritable texture de ces petits corps, qui est encor en effect et le plus souvent une qualité occulte à nous, de s'attacher aux expériences et démonstrations, au lieu de ces raisonnemens generaux qui ne servent qu'à couvrir la faineantise et à parler des choses qu'on ne sçait pas; de tacher de faire quelques pas en avant et de ne se pas contenter d'estre des simples paraphrastes de leur maistre; de ne pas negliger ou mepriser l'Anatomie, l'Astronomie, l'histoire, les langues, la critique, faute d'en sçavoir l'importance et le prix; de ne se pas imaginer qu'on sçait tout ce qu'il faut ou tout ce qu'on peut espérer; enfin d'estre modestes et studieux, pour ne se pas attirer ce beau mot d'ignorantia inflat. J'adjoutay que je ne sçay comment et par quelle étoile, dont l'influence est ennemie à toute sorte de sectes. Messieurs les Cartesiens n'ont presque rien fait de nouveau, et que presque toutes les decouvertes ont esté faites par des gens qui ne le sont point. Je ne connois que les petits tuyaux de Mons. Rohaut, qui meritent le nom d'une decouverte d'un Cartesien. Il semble que ceux qui s'attachent à un seul maistre, abaissent leur esprit par cette maniere d'esclavage et ne conçoivent presque
rien qu'apres luy. Je suis seur que si Mons. des Cartes avoit vecu, il nous auroit donné une infinité de choses importantes; ce qui fait voir ou que c'estoit plustost son genie que sa Methode qui luy faisoit faire des decouvertes, ou bien qu'il n'a pas publié sa Methode. En effect, je me souviens d'avoir lû dans une de ses lettres, qu'il a voulu seulement écrire un discours de sa Methode et en donner des echantillons, mais que son intention n'a pas esté de la publier. Ainsi, Messieurs les Cartesiens qui croyent d'avoir la Methode de leur Maistre, se trompent bien fort. Cependant je m'imagine que cette Methode n'estoit pas aussi parfaite qu'il estoit bien aise de faire croire aux gens. Je le juge par sa Geometrie; c'estoit son fort sans doute; cependant nous sçavons aujourdhuy qu'il s'en faut infiniment qu'elle aille aussi loin qu'elle devroit et qu'il disoit. Les plus importants problemes ont besoin d'une nouvelle façon d'Analyse toute differente de la sienne, dont j'ay donné moy meme des echantillons. Il semble que M. des Cartes n'avoit pas assez penetré les importantes decouvertes de Kepler sur l'Astronomie, que la suite des temps a verifiées. Son homme est extremement different de l'homme veritable, comme Mons. Stenonis et tant d'autres ont demontré. La connoissance qu'il avoit des sels et de la Chymie estoit bien maigre, et cela est cause que ce qu'il en dit, aussi bien que des mineraux, est fort mediocre et peu solide. La Metaphysique de cet auteur, quoyqu'elle aye quelques beaux traits, est mêlée de grands paralogismes, et a des endroits bien foibles. J'ay decouvert la source de ses erreurs sur les regles du mouvement; et quoyque j'estime extremement sa physique, ce n'est pas que je la tienne véritable (excepté quelques matieres particulieres), mais parce que je la considere comme un admirable Modelle et echantillon de ce qu'on pourroit et devroit bastir maintenant sur des principes plus solides que les experiences nous ont fournies depuis. En un mot, j'estime infiniment Mons. des Cartes, mais bien souvent il ne m'est pas permis de le suivre. J'ay fait autrefois des Remarques sur la premiere et seconde partie des ses Principes; ces parties comprennent en abregé sa philosophie generale, où j'ay esté obligé le plus souvent de m'ecarter de luy. Les parties suivantes viennent au detail de la nature, qu'il n'est pas encor si aisé d'eclaircir; c'est pourquoy je n'y pas encor touché. Mais je ne sçay comment j'ay esté emporté insensiblement à vous entretenir si long temps sur cette matiere.
Je n'ay pas encor vu l'écrit de M. l'Abbé de la Trappe sur les Estudes
Monastiques. Cependant je ne crois pas que son dessein puisse estre de blamer le Pere Mabillon et tant d'autres excellens hommes nourris dans les Monasteres, à qui la religion et les sciences ont tant d'obligation. Il est indubitable que les Monasteres ont esté autresfois comme des Ecoles d'où sont sortis d'excellens Eveques et autres hommes insignes. Celuy de la nouvelle Corbie, qui est proche d'icy, a vû sortir de son sein les Apostres du Nord. Sans les Monasteres, presque tous les Manuscrits des anciens seroient perdus, et les sciences avec eux. Je considere les sciences comme un puissant instrument pour exalter la gloire de Dieu. Cependant je reconnois qu'il y a bien de la difference entre ceux qu'on appelle Moines aujourdhuy et entre les solitaires ou Anachoretes, qui font profession de renoncer à tout ce qui n'est pas absolument necessaire, ou par penitence comme ce Dom Muce ou par une force d'esprit extraordinaire. Il est bon qu'il y ait toute sorte d'estats dans l'Eglise; cette varieté est belle et utile. Il est bon que Mons. l'Abbé de la Trappe nous ressuscite les grands exemples des solitaires dont il semble qu'on commençoit à manquer; mais il ne seroit nullement bon que tous les autres qu'on appelle Moines, leur ressemblassent. Mais c'est aussi ce qu'on n'a pas sujet de craindre, non plus que le trop grand nombre de moines sçavans. Le vulgaire de ces Messieurs n'est que trop porté à la faineantise. Ainsi j'estime que Mons. l'Abbé de la Trappe et le R. P. Dom Mabillon ont raison tous deux de les exhorter tant à la solide dévotion qu'à la veritable science. Aussi semblet-il que la science fournit des alimens solides à la devotion, sans laquelle les meditatifs sont sujets à tomber dans des visions et à prendre des fausses idées. Quand les solitaires manqueroient de science et de lumieres, l'exemple de M. l'Abbé de la Trappe fait voir qu'il est bon que leur directeur en aye.
Je vous supplie, Monsieur, de temoigner à M. l'Abbé Baudrand combien je m'estime honoré de son souvenir. Les Eglises Cathedrales de la Haute Saxe, qui subsistent encor en quelque façon, sont Mersebourg, Naumbourg et Meissen dont les Eveques estoient suffragains de l'Archeveque de Magdebourg. Dans la Basse Saxe, outre Magdebourg, il y a des suffragains de Mayence, comme Hildesheim et Halberstat et de plus Breme (Archeveché autresfois) avec ses suffragains qui sont Verde et Lubec. Le premier est dans le cercle de Westphalie, le second dans celuy de la Basse Saxe. De tous ceux que je viens de nommer, il n'y a que les chanoines de Hildesheim qui soyent de la communion Romaine; tous les autres sont protestans, excepté qu'il y a quelques chanoines catholiques-romains à Lubec. Dans ces Eglises, il y a praepositus, decanus, custos, scholasticus, cantor, et puis les autres capitulaires, enfin après eux ceux qu'on appelle domicellares, qui sont sur les rangs pour entrer dans le chapitre quand il y aura des places vacantes. Leur nombre est different dans des Eglises differentes, et je ne le sçay pas precisement, excepté Verde. Je n'ay point parlé des Evechés du cercle de Westphalie, comme Padeborne, Osnabruc, Munster et Minden, dont Padeborne et Munster sont entierement catholiques-romains. Les chanoines d'Osnabruc et de Minden sont partagés selon l'estat où ils se trouvèrent à l'an 1624. Padeborne et Minden sont suffragains de Mayence, les autres de Cologne. Monseigneur le Duc Erneste Auguste de Bronsvic-Lunebourg, résident à Hannover, est Eveque (et non pas administrateur) d'Osnabruc. Il n'y a ny Eveque ny Administrateur de Meissen. Christian, Administrateur de Mersebourg, grand oncle du present Electeur de Saxe, est mort vers la fin de l'année passée, et son fils aisné a succédé, qui s'appelle aussi Christian. Maurice-Guillaume, fils et successeur de Maurice (qui estoit aussi grand oncle du present Electeur) est Administrateur de Naumbourg; l'Eveque de Hildesheim est Jodocus Edmund de Brabec, de Padeborne Herman Werner de la famille des Wolf-Meternich; l'Eveque de Munster, Frederic Christian de la famille de Plettemberg, Magdebourg, Breme, Verde, Halberstadt et Minden sont secularisés. L'Eveque de Lubec est August Frederic, frère du duc de Holstein-Gottorp.
Je1 joins icy une petite remarque d'analyse. Elle fait voir combien l'analyse Cartesienne est bornée. Je vous supplie, Monsieur, de la faire donner à M. le president Cousin, avec des complimens de ma part: il jugera si elle pourroit estre inserée un jour dans le Journal des Sçavans. J'avois encor envoyé à M. Pelisson une regle generale de la composition des mouvemens suivant les lois de ma Dynamique; elle est comprise et expliquée en peu de mots, afin de pouvoir estre mise dans le journal si on le trouve bon. J'y ay joint encor une conjecture étymologique sur l'origine du mot blason, dont je vous fais juge aussi bien que M. le president, si elle pourroit paroistre dans le journal. Je vous supplie de faire donner la cyjointe à M. Toinard, et je suis avec zele etc.
- 1Von dem Folgenden fehlt das Manuscript.