Leibniz an Nicaise

Hanover 2/12 Juillet 1694

GerhardtFrench

Hanover ce 29 Septembre/9 Octobre 16931.

Je n'ay point manqué, Monsieur, d'envoyer votre lettre à M. de Spanheim, et comme elle est belle et instructive, c'est à dire comme elle vient de vous, je vous remercie tres humblement de m'en avoir voulu accorder la lecture.

Ce Mons. Bourdelot, qui m'a favorisé à vostre recommandation auprès de M. le Chancelier et de Messieurs les Conseillers d'estat au sujet de mon code diplomatique, est ce un parent de l'illustre Bourdelot, si fameux par l'estime de la Reine de Suède et du public, ou quelqu'autre habile homme du même nom, qui marche sur les traces du premier? Quelqu'il puisse estre, je luy ay bien de l'obligation, et vous supplie, Monsieur, de luy temoigner dans l'occasion.

Vous m'avez rejoui aussi en me faisant esperer du secours du costé de Mons. l'Abbé Boisot. C'est un grand tresor que le sien, et des petites libéralités à l'égard de celuy qui les fera seront tres grandes pour moy. Ce qui n'est presque point regardé d'un grand peut faire la fortune d'un pauvre.

M. de Spanheim desireroit toutes les pieces entre les Peres Noris, Hardouin, MM. Toinard et Vaillant, aussi bien que les dernieres pièces du P. Hardouin. Il n'a pas même l'appendix De spoliis Syro-Macedonum qui a donné occasion à la consecration de la medaille de Cesarée. J'ay ecrit à Paris pour cela, mais on doute qu'il soit aisé d'y reussir.

Mons. Baillet est asseurement un tres sçavant homme. Je m'imagine que ce qu'il aura dit des honneurs dus à la St. Vierge sera raisonnable, et qu'il se sera souvenu qu'il y a incomparablement moins de mal à ne penser à elle que peu, que de luy attribuer ce que Dieu s'est reservé. Le meilleur est de se renfermer là dessus dans les bornes de la primitive Eglise, lorsque le luxe et le typhe du siècle n'y regnoient pas encor, et n'avoient point encor donné atteinte à la simplicité Apostolique. Le cardinal Bellarmin réduit tout le pouvoir des saints à une simple intercession; cela estant, on ne deuvroit dire que cela, sans se servir des termes qui donnent plus à penser qu'ils deuvroient.

Je m'etonne que vos Sirènes ne sont pas encor arrivées en Hollande. On les aura arrestées, pour les punir de leur charmes qui arrestent les gens. Si je puis servir dans le commerce litteraire, je vous prie, Monsieur, de me donner des ordres. Mons. Brosseau, nostre resident, m'envoye des lettres de temps en temps, et quelques fois il trouve occasion pour des petits paquets.

Si l'occasion se présente, faites mes baisemains, Monsieur, à l'illustre M. Lantin.

Le discours de fide veterum instrumentorum, s'il a esté fait par un habile homme, sera fort de consequence.

Un sçavant theologien protestant a revu le texte hebreu, avec ses points et accents, avec le plus grand soin du monde. Si quelque libraire en vouloit faire la dépense, il souhaiteroit de le faire graver plustost qu'imprimer, la gravure pouvant estre plus correcte.

Comme la guerre avec les Turcs nous a apporté quantité de beaux Mss. de l'Alcoran, plusieurs sçavants hommes s'attachent à les nous donner, au moins par parties; nous en verrons le succes.

Vous sçavez sans doute, Monsieur, que M. Cuperus a reçu de l'Asie des belles inscriptions grecques.

Pour les livres de M. Junius de Pictura veterum qui paroistront bientost tres augmentés, il y aura une seconde partie qui traitera de antiquorum artificum operibus. Il me semble que vous avez contribué à cette edition.

J'espere que l'illustre Evêque d'Avranches contribuera à enrichir le public; il le peut sans aucun prejudice de sa charge, et sans faire tort a l'Eglise; car il entend merveilleusement le secret de faire servir l'erudition profane à la sacrée; après Grotius et Bochart, il y a peu de gens qui l'ayent bien sçu, et je ne sçay s'il y en a aujourdhui qui le sçachent comme luy.

Vogelius, sçavant theologien protestant, a donné un discours sçavant à l'egard de Georges Prince d'Anhalt, qui est un de ceux qui ont le plus contribué à la reforme d'Allemagne. Ce prince estoit cadet et chanoine, d'une vie sans reproche et d'une erudition peu commune, et a dit bien des bonnes choses à la louange de l'Eglise de France, dont les theologiens luy paroissent plus portés à aimer la verité et à la produire que quelques autres qui ont l'esprit et les mains liées. Un theologien de Hambourg a même donné quelque discours de la France discrète en matiere de religion.

J'espère, comme Dijon nous donne la vie de M. Saumaise, qu'il nous donnera aussi les precieux restes de ce grand homme.

On m'a annoncé que M. Lantin a fait des decouvertes sur les nombres; et je ne doute point qu'il n'ait plusieurs meditations de consequence qu'il faut conserver.

M. Hugens, en m'envoyant quelque chose pour estre inseré dans les Actes de Leipzic, me fait l'honneur de me dire dans sa lettre, et même dans le memoire qui doit estre imprimé, qu'il a commencé à gouster mon nouveau calcul, et reconnoist même que sans luy on auroit bien de la peine à arriver à certaines recherches profondes: Absque eo, inquit, vix est ut ad ista admitteremur. C'est en user avec beaucoup de sincerité, surtout pour un mathematicien qui est allé si loin luy même, et qui est un des plus grands dont nous ayions memoire.

Je suis avec zèle etc.

P.S. Vostre illustre Huet avoit autresfois un Ms. astrologique de Vestius Valens; je trouve que Camerarius en a publié quelques fragments à Nuremberg, 1532, sous le titre Astrologica.

J'avois coustume de dire à mes amis: sanitas sanitatum et omnia sanitas, sans avoir sceu que M. Ménage s'en servoit aussi, comme j'ay appris par le Menagiana. Cela me donne occasion, Monsieur, de m'informer de vostre santé, qui sera bonne comme je l'espere et souhaite.

  1. 1Von diesem Briefe fehlt das Original.