Landgraf Ernst von Hessen-Rheinfels an Leibniz

Rheinfels du 21/31 October 1686

GerhardtFrench

Rheinfels du 21/31 October 1686.

Je vous envois cy joinct une lettre de Mons. Arnauld, laquelle je ne scais par quelle negligence est desja icy depuis quinze jours, ce que pour l'occupation en tant d'autres affaires je n'ay pas leue, aussi bien telles sortes de matieres pour moy son(t) de par trop relevées et speculatives. Je vous envois aussi quelques autres pieces pour vostre curiosité et vous suis et demeure etc.

L'Hypothese2 de la concomitance est une suite de la Notion que j'ay de la substance. Car selon moy la Notion individuelle d'une substance enveloppe tout ce qui luy doit jamais arriver; et c'est en quoy les estres accomplis différent de ceux qui ne le sont pas. Or l'ame estant une substance individuelle, il faut que sa notion, idée, essence ou nature enveloppe

tout ce qui luy doit arriver; et Dieu qui la voit parfaitement, y voit ce qu'elle agira ou souffrira à tout jamais, et toutes les pensées qu'elle aura. Donc puisque nos pensées ne sont que des suites de la nature de nostre ame, et luy naissent en vertu de sa notion, il est inutile d'y demander l'influence d'une autre substance particuliere, outre que cette influence est absolument inexplicable. Il est vray qu'il nous arrive certaines pensées, quand il y a certains mouvemens corporels, et qu'il arrive certains mouvemens corporels, quand nous avons certaines pensées; mais c'est parceque chaque substance exprime l'univers tout entier à sa maniere, et cette expression de l'univers, qui fait un mouvement dans le corps, est peutestre une douleur à l'égard de l'ame. Mais on attribue l'action à cette substance, dont l'expression est plus distincte, et on l'appelle cause. Comme lorsqu'un corps nage dans l'eau, il y a une infinité de mouvemens des parties de l'eau, tels qu'il faut afin que la place que ce corps quitte soit tousjours remplie par la voye la plus courte. C'est pourquoy nous disons que ce corps en est cause, parceque par son moyen nous pouvons expliquer distinctement ce qui arrive; mais si on examine ce qu'il y a de physique et de reel dans le mouvement, on peut aussi bien supposer que ce corps est en repos, et que tout le reste se meut conformement à cette hypothese, puisque tout le mouvement en luy meme n'est qu'une chose respective, sçavoir un changement de situation, qu'on ne sçait à qui attribuer dans la precision mathematique; mais on l'attribue à un corps par le moyen du quel tout s'explique distinctement. Et en effect à prendre tous les phenomenes petits et grands, il n'y a qu'une seule hypothese qui serve à expliquer le tout distinctement. Et on peut même (dire), que quoyque ce corps ne soit pas une cause efficiente physique de ces effects, son idée au moins en est pour ainsi dire la cause finale, ou si vous voulés exemplaire dans l'entendement de Dieu. Car si on veut chercher, s'il y a quelque chose de reel dans le mouvement, qu'on s'imagine que Dieu veuille exprès produire tous les changemens de situation dans l'univers, tout de même comme si ce vaisseau les produiroit en voguant dans l'eau; n'est il pas vray qu'en effect il arriveroit justement cela même? car il n'est pas possible d'assigner aucune difference reelle. Ainsi dans la precision metaphysique on n'a pas plus de raison de dire que le vaisseau pousse l'eau à faire cette grande quantité de cercles servans à remplir la place du vaisseau, que de dire que l'eau est poussé à faire tous ces cercles, et qu'elle pousse le vaisseau à se remuer conformement, mais à moins de dire que Dieu a voulu expres produire une si grande quantité de mouvemens d'une maniere si conspirante, on n'en peut pas rendre raison, et comme il n'est pas raisonnable de recourir à Dieu dans le detail, on a recours au vaisseau, quoyqu'en effect dans la derniere analyse le consentement de tous les phenomenes des differentes substances ne vienne que de ce qu'elles sont tous des productions d'une même cause, sçavoir de Dieu, qui fait que chaque substance individuelle exprime la resolution que Dieu a prise à l'égard de tout l'univers. C'est donc par la même raison qu'on attribue les douleurs aux mouvemens des corps, parcequ'on peut par là venir à quelque chose de distinct. Et cela sert à nous procurer des phenomenes ou à les empecher. Cependant à ne rien avancer sans necessité, nous ne faisons que penser, et aussi nous ne nous procurons que des pensées, et les phenomenes ne sont que des pensées. Mais comme toutes nos pensées ne sont pas efficaces, et ne servent pas à nous en procurer d'autres d'une certaine nature, et qu'il nous est impossible de dechiffrer le mystere de la connexion universelle des phenomenes, il faut prendre garde par le moyen de l'experience à celles qui nous en procure autres fois, et c'est en quoy consiste l'usage des sens et ce qu'on appelle l'action hors de nous.

L'Hypothese de la Concomitance ou de l'accord des substances entre elles suit de ce que j'ay dit que chaque substance individuelle enveloppe pour tousjours tous les accidens qui luy arriveront, et exprime tout l'univers à sa maniere, ainsi ce qui est exprimé dans le corps par un mouvement ou changement de situation, est peutestre exprimé dans l'ame par une douleur. Puisque les douleurs ne sont que des pensées, il ne faut pas s'estonner si elles sont des suites d'une substance dont la nature est de penser. Et s'il arrive constamment, que certaines pensées sont jointes à certains mouvemens, c'est parceque Dieu a creé d'abord toutes les substances en sorte que dans la suite tous leurs phenomenes s'entrerepondent, sans qu'il leur faille pour cela une influence physique mutuelle, qui ne paroist pas même explicable; peutestre que M. des Cartes estoit plustost pour cette concomitance que pour l'Hypothese des causes occasionnelles, car il ne s'est point expliqué là dessus que je sçache.

J'admire ce que vous remarqués, Monsieur, que S. Augustin a déjà eu de telles vues, en soutenant que la douleur n'est autre chose qu'une tristesse de l'ame qu'elle a de ce que son corps est mal disposé. Ce grand homme a asseurement penetré bien avant dans les choses. Cependant l'ame sent que son corps est mal disposé, non pas par une influence du corps sur l'ame, ny par une operation particuliere de Dieu qui l'en avertisse, mais parceque c'est la nature de l'ame d'exprimer ce qui se passe dans les corps, estant créée d'abord en sorte que la suite de ses pensées s'accorde avec la suite des mouvemens. On peut dire la même chose du mouvement de mon bras de bas en haut. On demande ce qui determine les esprits à entrer dans les nerfs d'une certaine matiere; je reponds que c'est tant l'impression des objets que la disposition des esprits et nerfs mêmes, en vertu des loix ordinaires du mouvement. Mais par la concordance generale des choses toute cette disposition n'arrive jamais que lorsqu'il y a en même temps dans l'ame cette volonté à la quelle nous avons coustume d'attribuer l'operation. Ainsi les ames ne changent rien dans l'ordre des corps ny les corps dans celuy des ames. (Et c'est pour cela que les formes ne doivent point estre employées à expliquer les phenomenes de la nature.) Et une ame ne change rien dans le cours des pensées d'une autre ame. Et en general une substance particuliere n'a point d'influence physique sur l'autre; aussi seroit-elle inutile, puisque chaque substance est un estre accompli, qui se suffit luy même à determiner en vertu de sa propre nature tout ce qui luy doit arriver. Cependant on a beaucoup de raison de dire que ma volonté est la cause de ce mouvement du bras, et qu'une solutio continui dans la matiere de mon corps est cause de la douleur, car l'un exprime distinctement ce que l'autre exprime plus confusement, et on doit attribuer l'action à la substance dont l'expression est plus distincte. D'autant que cela soit à la practique pour se procurer des phenomenes. Si elle n'est pas cause physique, on peut dire qu'elle est cause finale, ou pour mieux dire exemplaire, c'est à dire que son idée dans l'entendement de Dieu a contribué à la resolution de Dieu à l'égard de cette particularité, lorsqu'il s'agissoit de resoudre la suite universelle des choses.

L'autre difficulté est sans comparaison plus grande, touchant les formes substantielles et les ames des corps; et j'avoue que je ne m'y satisfais point. Premierement il faudroit estre asseuré que les corps sont des substances et non pas seulement des phenomenes veritables comme l'arc en ciel. Mais cela posé, je croy qu'on peut inferer que la substance corporelle

ne consiste pas dans l'étendue ou dans la divisibilité; car on m'avouera que deux corps éloignés un de l'autre, par exemple deux triangles, ne sont pas réellement une substance; supposons maintenant qu'ils s'approchent pour composer un quarré, le seul attouchement les fera-t-il devenir une substance? Je ne le pense pas. Or chaque masse étendue peut estre considerée comme composée de deux ou mille autres; il n'y a que l'étendue par un attouchement. Ainsi on ne trouvera jamais un corps dont on puisse dire que c'est véritablement une substance. Ce sera tousjours un aggregé de plusieurs. Ou plustost ce ne sera pas un estre reel, puisque les parties qui le composent sont sujettes à la même difficulté, et qu'on ne vient jamais à aucun estre reel, les estres par aggregation n'ayant qu'autant de realité qu'il y en a dans leur ingrediens. D'où il s'ensuit que la substance d'un corps, s'ils en ont une, doit estre indivisible; qu'on l'appelle ame ou forme, cela m'est indifferent. Mais aussi la notion generale de la substance individuelle, que vous semblés assez gouster, Monsieur, prouve la même chose. L'étendue est un attribut qui ne sçauroit constituer un estre accompli, on n'en sçauroit tirer aucune action, ny changement, elle exprime seulement un estat présent, mais nullement le futur et le passé, comme doit faire la notion d'une substance. Quand deux triangles se trouvent joints, on n'en sçauroit conclure comment cette jonction s'est faite. Car cela peut estre arrivé de plusieurs façons, mais tout ce qui peut avoir plusieurs causes, n'est jamais un estre accompli. Cependant j'avoue qu'il est bien difficile de resoudre plusieurs questions dont vous faites mention. Je croy qu'il faut dire que si les corps ont des formes substantielles, par exemple si les bestes ont des ames, que ces ames sont indivisibles. C'est aussi le sentiment de S. Thomas. Ces ames sont donc indestructibles? Je l'avoue, et comme il se peut, que selon les sentimens de M. Leeuwenhoeck toute generation d'un animal ne soit qu'une transformation d'un animal déja vivant, il y a lieu de croire aussi, que la mort n'est qu'une autre transformation. Mais l'ame de l'homme est quelque chose de plus divin, elle n'est pas seulement indestructible, mais elle se connoit tousjours et demeure conscia sui. Et quant à son origine, on peut dire, Dieu ne l'a produit, que lorsque ce corps animé qui est dans la semence se determine à prendre la forme humaine. Cette ame brute, qui animoit auparavant ce corps avant la transformation, est annihilée, lorsque l'ame raisonnable prend sa place, ou si Dieu change l'une dans l'autre, en donnant à la premiere une nouvelle perfection par une influence extraordinaire. C'est une particularité sur laquelle je n'ay pas assez de lumieres.

Je ne sçai pas, si le corps, quand l'ame ou la forme substantielle est mise à part, peut estre appellé une substance. Ce pourra bien estre une machine, un aggregé de plusieurs substances, de sorte que, si on me demande ce que je dois dire de forma cadaveris ou d'un quarreau de marbre, je diray qu'ils sont peutestre unis per aggregationem comme un tas de pierres, et ne sont pas des substances. On pourra dire autant du soleil, de la terre, des machines, et excepté l'homme, il n'y a point de corps dont je puisse asseurer, que c'est une substance plustost qu'un aggregé de plusieurs ou peutestre un phenomene. Cependant il me semble asseuré que, s'il y a des substances corporelles, l'homme ne l'est point seul, et il paroist probable que les bestes ont des ames quoyqu'elles manquent de conscience.

Enfin quoyque je demeure d'accord que la consideration des formes ou ames est inutile dans la physique particuliere, elle ne laisse pas d'estre importante dans la metaphysique. A peu près comme les Geometres ne se soucient pas de compositione continui, et les physiciens ne se mettent point en peine, si une boule pousse l'autre, ou si c'est Dieu.

Il seroit indigne d'un philosophe d'admettre ces ames ou formes sans raison, mais sans cela il n'est pas intelligible que les corps sont des substances.

  1. 1Das Original dieses Briefes lag nicht vor.
  2. 2Das Folgende ist eine Vorstudie Leibnizens zu dem folgenden Briefe.