Arnauld an Leibniz. Ce 28 Sept. (1686)
Ce 28 Sept. (1686).
J'ay cru, Monsieur, me pouvoir servir de la liberté que vous m'avez donnée de ne me pas presser de repondre à vos civilités. Et ainsy j'ay differé jusques à ce que j'eusse achevé quelque ouvrage, que j'avois commencé. J'ay bien gagné à vous rendre justice, n'y aiant rien de plus honnete et de plus obligeant que la maniere dont vous avez reçu mes excuses. Il ne m'en falloit pas tant pour me faire resoudre à vous avouer de bonne foy, que je suis satisfait de la maniere dont vous expliquez ce qui m'avoit choqué d'abord, touchant la notion de la nature individuelle. Car jamais un homme d'honneur ne doit avoir de la peine de se rendre à la verité, aussytost qu'on la luy a fait connoistre. J'ay sur tout esté frappé de cette raison, que dans toute proposition affirmative veritable, necessaire ou contingente, universelle ou singuliere, la notion de l'attribut est comprise en quelque façon dans celle du sujet: praedicatum inest subjecto.
Il ne me reste de difficulté que sur la possibilité des choses, et sur cette maniere de concevoir Dieu comme aiant choisy l'Univers qu'il a créé entre une infinité d'autres univers possibles qu'il a vus en mesme temps et qu'il n'a pas voulu créer. Mais comme cela ne fait rien proprement à la notion de la nature individuelle, et qu'il faudroit que je revasse trop pour bien faire entendre ce que je pense sur cela, ou plustost ce que je trouve à redire dans les pensées des autres, parcequ'elles ne me paroissent pas dignes de Dieu, vous trouverez bon, Monsieur, que je ne vous en dise rien.
J'ayme mieux vous supplier de m'éclaircir deux choses que je trouve dans vostre derniere lettre, qui me semblent considerables, mais que je ne comprends pas bien.
La premiere est ce que vous entendez par l'hypothese de la concomitance et de l'accord des substances entre elles, par laquelle vous pretendez qu'on doit expliquer ce qui se passe dans l'union de l'ame et du corps, et l'action ou passion d'un esprit à l'égard d'une autre creature. Car je ne conçois pas ce que vous dites pour expliquer cette pensée qui ne s'accorde selon vous, ny avec ceux qui croient que l'ame agit physiquement sur le corps et le corps sur l'ame, ny avec ceux qui croient que Dieu seul est la cause physique de ces effects, et que l'ame et le corps n'en sont que les causes occasionnelles. Dieu, dittes vous, a créé l'ame de telle sorte, que pour l'ordinaire il n'a pas besoin de ces changemens, et ce qui arrive à l'ame, luy nait de son propre fond, sans qu'elle se doive accorder au corps dans la suite, non plus que le corps à l'ame: chacun suivant ses loix, et l'un agissant librement, et l'autre sans choix se rencontrent l'un avec l'autre dans les mesmes phenomenes.
Des exemples vous donneront moien de mieux faire entendre vostre pensée. On me fait une plaie dans le bras. Ce n'est à l'égard de mon corps qu'un mouvement corporel, mais mon ame a aussytost un sentiment de douleur, qu'elle n'auroit pas sans ce qui est arrivé à mon bras. On demande, quelle est la cause de cette douleur. Vous ne voulez pas que mon corps ait agi sur mon ame, ny que ce soit Dieu qui à l'occasion de ce qui est arrivé à mon bras, ait formé immediatement dans mon ame ce sentiment de douleur. Il faut donc que vous croiiez que ce soit l'ame qui l'a formé elle mesme, et que c'est que vous entendez, quand vous dites que ce qui arrive dans l'ame à l'occasion du corps luy naist de son propre fond. Saint Augustin estoit de ce sentiment, parcequ'il croioit que la douleur corporelle n'estoit autre chose que la tristesse qu'avoit l'ame de ce que son corps estoit mal disposé. Mais que peut on repondre à ceux qui objectent: Qu'il faudroit donc que l'ame sçut que son corps est mal disposé avant que d'en estre triste: au lieu qu'il semble que c'est la douleur qui l'avertit que son corps est mal disposé.
Considerons un autre exemple, où le corps a quelque mouvement à l'occasion de mon ame. Si je veux oster mon chapeau, je leve mon bras en haut. Ce mouvement de mon bras de bas en haut n'est point selon les regles ordinaires des mouvemens. Quelle en est donc la cause? C'est que les esprits estant entrés en de certains nerfs les ont enflés. Mais ces esprits ne se sont pas d'eux mesmes determinés à entrer dans ces nerfs: ou ils ne se sont pas donnés à eux mesmes le mouvement qui les a fait entrer dans ces nerfs. Qui est ce donc qui le leur a donné? Est ce Dieu à l'occasion de ce que j'ay voulu lever le bras? C'est ce que veulent les partisans des causes occasionnelles, dont il semble que vous n'approuviez pas le sentiment. Il semble donc qu'il faille que ce soit nostre ame. Et c'est neanmoins ce qu'il semble que vous ne vouliez pas encore. Car ce seroit agir physiquement sur le corps. Et il me paroist que vous croiiez qu'une substance n'agit point physiquement sur une autre.
La 2. chose sur quoy je desirerois d'estre éclaircy, c'est ce que vous dites: Qu'à fin que le corps ou la matiere ne soit pas un simple phenomene comme l'arc-en-ciel, ny un estre uni par accident ou par aggregation comme un tas de pierres, il ne sçauroit consister dans l'etendue, et il y faut necessairement quelque chose qu'on appelle forme substantielle et qui reponde en quelque façon à ce qu'on appelle l'ame. Il y a bien des choses à demander sur cela.
1. Nostre corps et nostre ame sont deux substances reellement distinctes. Or en mettant dans le corps une forme substantielle outre l'étendue on ne peut pas s'imaginer que ce soient deux substances distinctes. On ne voit donc pas que cette forme substantielle eust aucun rapport à ce que nous appellons nostre ame.
2. Cette forme substantielle du corps devroit estre ou étendue et divisible, ou non-étendue et indivisible. Si on dit le premier, il semble qu'elle seroit indestructible aussy bien que nostre ame. Et si on dit le dernier, il semble qu'on ne gagne rien par là pour faire que les corps soient unum per se, plustost que s'ils ne consistoient qu'en l'étendue. Car c'est la divisibilité de l'étendue en une infinité de parties qui fait qu'on a de la peine à en concevoir l'unité. Or cette forme substantielle ne remediera point à cela, si elle est aussy divisible que l'étendue mesme.
3. Est ce la forme substantielle d'un quarreau de marbre qui fait qu'il est un? Si cela est, que devient cette forme substantielle, quand il cesse d'estre un, parcequ'on l'a cassé en deux? Est elle aneantie, ou elle est devenue deux. Le premier est inconcevable, si cette forme substantielle n'est pas une maniere d'estre, mais une substance. Et on ne peut dire que c'est une maniere d'estre ou modalité, puisqu'il faudroit que la substance dont cette forme seroit la modalité fust l'étendue. Ce qui n'est pas apparemment vostre pensée. Et si cette forme substantielle d'une qu'elle estoit devient deux, pourquoy n'en dira-t-on pas autant de l'étendue seule sans cette forme substantielle.
4. Donnez vous à l'étendue une forme substantielle generale, telle que l'ont admise quelques Scholastiques qui l'ont appellée formam corporeitatis: ou si vous voulez qu'il y ait autant de formes substantielles differentes qu'il y a de corps differens: et differentes d'espece, quand ce sont des corps differens d'especes.
5. En quoy mettez vous l'unité qu'on donne à la terre, au soleil, à la lune, quand on dit qu'il n'y a qu'une terre que nous habitons, qu'un soleil qui nous eclaire, qu'une lune qui tourne en tant de jours à l'entour de la terre. Croiez vous qu'il soit necessaire pour cela que la terre par exemple, composée de tant de parties eterogenes, ait une forme substantielle qui luy soit propre et qui luy donne cette unité. Il n'y a pas d'apparence
que vous le croiiez. J'en diray de mesme d'un arbre, d'un cheval. Et delà je passeray à tous les mixtes. Par exemple le lait est composé du serum, de la creme, et de ce qui se caille. A-t-il trois formes substantielles, ou s'il n'en a qu'une?
6. Enfin on dira qu'il n'est pas digne d'un philosophe d'admettre des entités dont on n'a aucune idée claire et distincte: et qu'on n'en a point de ces formes substantielles: et que de plus selon vous on ne les peut prouver par leurs effects, puisque vous avouez que c'est par la philosophie corpusculaire qu'on doit expliquer tous les phenomenes particuliers de la nature, et que ce n'est rien dire d'alleguer ces formes.
7. Il y a des Cartesiens, qui pour trouver de l'unité dans les corps, ont nié que la matiere fust divisible à l'infiny, et qu'on devoit admettre des atomes indivisibles. Mais je ne pense pas que vous soiez de leur sentiment.
J'ay consideré vostre petit imprimé2 et je l'ay trouvé fort subtil. Mais prenez garde si les Cartesiens ne vous pourront point repondre, qu'il ne fait rien contre eux, parcequ'il semble que vous supposiez une chose qu'ils croient fausse, qui est qu'une pierre en descendant se donne à elle mesme cette plus grande velocité qu'elle acquiert plus elle descend. Ils diront que cela vient des corpuscules, qui en montant font descendre tout ce qu'ils trouvent en leur chemin, et leur transportent une partie de ce qu'ils ont de mouvement, et qu'ainsy il ne faut pas s'estonner si le corps B quadruple d'A a plus de mouvement estant descendu un pied que le corps A estant descendu 4 pieds; parceque les corpuscules qui ont poussé B luy ont communiqué du mouvement proportionnement à sa masse, et ceux qui ont poussé A proportionnement à la sienne. Je ne vous assure pas que cette reponse soit bonne, mais je croy au moins que vous devez vous appliquer à voir si cela n'y fait rien. Et je serois bien aise de sçavoir ce que les Cartesiens ont dit sur vostre écrit.
Je ne sçay si vous avez examiné ce que dit M. Descartes dans ses lettres sur son Principe general des Mechaniques. Il me semble qu'en voulant monstrer, pourquoy la mesme force peut lever par le moien d'une machine le double ou le quadruple de ce qu'elle leveroit sans machine, il declare qu'il n'a point d'égard à la velocité. Mais je n'en ay qu'une memoire confuse. Car je ne me suis jamais appliqué à ces choses-là que par occasion et à des heures perdues, et il y a plus de 20 ans que je n'ay vu aucun de ces livres-là.
Je ne desire point, Monsieur, que vous vous detourniez d'aucune de vos occupations tant soit peu importante pour resoudre les deux doutes, que je vous propose. Vous en ferez ce qu'il vous plaira, et à vostre loisir.
Je voudrois bien scavoir, si vous n'avez point donné la derniere perfection à deux machines que vous aviez trouvées estant à Paris. L'une d'Arithmetique qui paroissoit bien plus parfaitement que celle de M. Pascal, et l'autre une montre tout à fait juste. Je suis tout à vous.
- 1Auf dem Original, welches vorliegt, hat Leibniz nach seiner Gewohnheit zwischen den Zeilen Bemerkungen geschrieben; sie sind von ihm aber sämmtlich wieder durchstrichen, so daß sie unleserlich geworden.
- 2Leibnizens Abhandlung: Brevis Demonstratio Erroris memorabilis Cartesii et aliorum circa Legem naturalem, secundum quam volunt a Deo eandem semper quantitatem motus conservari, qua et in re mechanica abutuntur.