Leibniz an Arnauld

Juin 1686

GerhardtFrench

Comme je defére beaucoup à vostre jugement, j'ay esté rejoui de voir que vous avés moderé vostre censure, apres avoir vû2 mon explication

sur cette proposition que je crois importante et qui vous avoit paru estrange: que la notion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui luy arrivera à jamais. Vous en aviés tiré d'abord cette consequence, que de cette seule supposition, que Dieu ait resolu de créer Adam, tout le reste des evenemens humains arrivés à Adam et à sa posterité s'en seroient suivis3 par une necessité fatale, sans que Dieu eût plus eu la liberté d'en disposer, non plus qu'il peut ne pas créer une creature capable de penser, apres avoir pris la resolution de me créer.

A quoy j'avois répondu, que les desseins de Dieu touchant tout cet univers, estant liés entre eux conformement à sa souveraine sagesse, il n'a pris aucune resolution à l'égard d'Adam, sans en prendre à l'égard de tout ce qui a quelque liaison avec luy. Ce n'est donc pas à cause de la resolution prise à l'égard d'Adam, mais à cause de la resolution prise en même temps à l'égard de tout le reste (à quoy celle qui est prise à l'égard d'Adam enveloppe un parfait rapport), que Dieu s'est determiné sur tous les evenemens humains. En quoy il me sembloit qu'il n'y avoit point de necessité fatale, ny rien de contraire à la liberté de Dieu, non plus que dans cette necessité hypothetique generalement approuvée, qu'il y a à l'égard de Dieu même d'executer4 ce qu'il a resolu.

Vous demeurés d'accord, Monsieur, dans votre replique de cette liaison5 des resolutions divines, que j'avois mise en avant†[6]), et vous avés même la sincerite d'avouer, que vous aviés pris d'abord ma proposition tout autrement††[7]), parce qu'on n'a pas accoustumé par exemple (ce sont vos paroles) de considerer la notion specifique d'une sphere par rapport à ce qu'elle est representée dans l'entendement divin, mais par rapport à ce qu'elle est en elle-même; et que vous aviés crû (ce que j'avoue n'avoir pas esté sans raison)†††[8]), qu'il en estoit encor ainsi à l'égard de la notion individuelle de chaque personne. Pour moy j'avois cru, que les notions pleines et comprehensives sont representées dans l'entendement divin, comme elles sont en elles-mêmes9. Mais maintenant que vous sçavés que c'est là ma pensée, cela vous suffit, pour vous y conformer et pour examiner si elle leve la difficulté. Il semble donc que vous reconnoissés, Monsieur, que mon sentiment expliqué de cette maniere, des notions pleines et comprehensives, telles qu'elles sont dans l'entendement divin, n'est pas seulement innocent, mais même qu'il est certain; car voicy vos paroles: Je demeure d'accord que la connoissance que Dieu a eue d'Adam lorsqu'il a resolu de le créer, a enfermé celle de tout ce qui luy est arrivé, et de tout ce qui est arrivé et doit arriver à sa posterité, et ainsi prenant en ce sens la notion individuelle d'Adam, ce que vous en dites, est tres certain. Nous allons voir tantost, en quoy consiste la difficulté que vous y trouvés encor. Cependant je diray un mot de la raison de la difference qu'il y a en cecy entre les notions des especes et celles des substances individuelles, plutost par rapport à la volonté divine que par rapport au simple entendement10. C'est que les notions specifiques les plus abstraites ne contiennent que des verités necessaires ou eternelles, qui ne dependent point des decrets de Dieu (quoyqu'en disent les Cartesiens, dont il semble que vous même ne vous estes pas soucié en ce point); mais les notions des substances individuelles, qui sont completes et capables de distinguer entierement leur sujet, et qui enveloppent par consequent les verités contingentes ou de fait, et les circonstances individuelles du temps, du lieu, et autres, doivent aussi envelopper dans leur notion, prise comme possible, les decrets libres de Dieu, pris aussi comme possibles, parceque ces decrets libres sont les principales sources des existences ou faits; au lieu que les essences sont dans l'entendement divin avant la consideration de la volonté.

Cela nous servira pour mieux entendre tout le reste et pour satisfaire aux difficultés qui semblent encor rester dans mon explication; car c'est ainsi que vous continués, Monsieur: Mais il me semble qu'apres cela il reste à demander, et c'est ce qui fait ma difficulté, si la liaison entre ces objets (j'entends Adam et les evenemens humains) est telle d'elle même, independante de tous les decrets libres de Dieu, ou si elle en est dependante, c'est à dire, si ce n'est qu'ensuite des decrets libres, par lesquels Dieu a ordonné tout ce qui arriveroit à Adam et à sa posterité, que Dieu a connu tout ce qui leur arriveroit; ou s'il y a, independemment de ces decrets, entre Adam d'une part et ce qui est arrivé et arrivera à lui et à sa posterité de l'autre une connexion intrinseque et necessaire. Il vous paroist que je choisiray le dernier party, parceque j'ay dit, que Dieu a trouvé parmy les possibles un Adam accompagné de telles circonstances individuelles et qui entre autres predicats a aussi celuy d'avoir avec le temps une telle posterité. Or vous supposés que j'accorderay que les possibles sont possibles avant tous les decrets libres de Dieu. Supposant donc cette explication de mon sentiment suivant le dernier party, vous jugés, Monsieur, qu'elle a des difficultés insurmontables; car il y a, comme vous dites avec grande raison, une infinité d'evenemens humains, arrivés par des ordres tres particuliers de Dieu, comme entre autres la religion Judaique et Chrestienne et sur tout l'incarnation du Verbe divin. Et je ne sçay comment on pourroit dire que tout cela (qui est arrivé par des decrets tres libres de Dieu) estoit enfermé dans la notion individuelle de l'Adam possible: ce qui est consideré comme possible devant avoir tout ce que l'on conçoit qu'il a sous cette notion, independemment des decrets divins.

J'ay voulu rapporter exactement votre difficulté, Monsieur, et voicy comme j'espere d'y satisfaire entierement à vostre gré même. Car il faut bien qu'elle se puisse resoudre, puisqu'on ne sçauroit nier qu'il n'y ait veritablement une telle notion pleine de l'Adam accompagné de tous ses predicats et conçû comme possible, la quelle Dieu connoist avant que de resoudre de le créer, comme vous venés d'accorder. Je croy donc que le dilemme de la double explication que vous proposés reçoit quelque milieu; et que la liaison que je conçois entre Adam et les evenemens humains est intrinseque, mais qu'elle n'est pas necessaire independemment des decrets libres de Dieu, parceque les decrets libres de Dieu, pris comme possibles, entrent dans la notion de l'Adam possible, ces mêmes decrets devenus actuels estant cause d'Adam actuel. Je demeure d'accord avec vous contre les Cartesiens, que les possibles sont possibles avant tous les decrets de Dieu actuels, mais non sans supposer quelquesfois les mêmes decrets pris comme possibles. Car les possibilités des individuels ou des verites contingentes enferment dans leur notion la possibilité de leur causes, sçavoir des decrets libres de Dieu; en quoy elles sont differentes des possibilités des especes ou verités eternelles, qui dependent du seul entendement de Dieu, sans en supposer la volonté, comme je l'ay déja expliqué cy dessus11.

Cela pourroit suffire, mais à fin de me faire mieux entendre, j'adjouteray, que je conçois qu'il y avoit une infinité de manieres possibles de créer le Monde selon les differens desseins que Dieu pouvoit former, et que chaque monde possible depend de quelques desseins principaux ou fins de Dieu, qui luy sont propres, c'est à dire de quelques decrets libres primitifs (conçus sub ratione possibilitatis) ou Loix de l'ordre general de cet Univers possible, auquel elles conviennent, et dont elles determinent la notion, aussi bien que les notions de toutes les substances individuelles qui doivent entrer dans ce même univers. Tout estant dans l'ordre jusqu'aux miracles, quoyque ceuxcy soyent contraires à quelques maximes subalternes ou loix de la nature. Ainsi tous les evenemens humains ne pouvoient manquer d'arriver comme ils sont arrivés effectivement, supposé le choix d'Adam fait; mais non pas tant à cause de la notion individuelle d'Adam, quoyque cette notion les enferme, mais à cause des desseins de Dieu, qui entrent aussi dans cette notion individuelle d'Adam, et qui determinent celle de tout cet univers, et ensuite tant celle d'Adam que celles de toutes les autres substances individuelles de cet univers, chaque substance individuelle exprimant tout l'univers, dont elle est partie selon un certain rapport, par la connexion qu'il y a de toutes choses à cause de la liaison des resolutions ou desseins de Dieu.

Je trouve que vous faites encor une autre objection, Monsieur, qui n'est pas prise des consequences contraires en apparence à la liberté, comme l'objection que je viens de resoudre, mais qui est prise12 de la chose même et de l'idée que nous avons d'une substance individuelle. Car puisque j'ay l'idée d'une substance individuelle, c'est à dire celle de moy, c'est là qu'il vous paroist qu'on doit chercher ce qu'on doit dire d'une notion individuelle, et non pas dans la maniere dont Dieu conçoit les individus. Et comme je n'ay qu'à consulter la notion specifique d'une sphere pour juger que le nombre des pieds du diametre n'est pas determiné par cette notion, de même (dites vous) je trouve clairement dans la notion individuelle que j'ay de moy, que je seray moy, soit que je fasse ou que je ne fasse pas le voyage que j'ay projetté.

Pour y repondre distinctement, je demeure d'accord, que la connexion des evenemens, quoyqu'elle soit certaine, n'est pas necessaire, et qu'il m'est libre de faire ou de ne pas faire ce voyage, car quoyqu'il soit enfermé dans ma notion que je le feray, il y est enfermé aussi que je le feray librement. Et il n'y a rien en moy de tout ce qui se peut concevoir sub ratione generalitatis seu essentiae seu notionis specificae sive incompletae, dont on puisse tirer que je le feray necessairement, au lieu que de ce que je suis homme on peut conclure que je suis capable de penser; et par consequent, si je ne fais pas ce voyage, cela ne combattra aucune verité eternelle ou necessaire. Cependant puisqu'il est certain que je le feray, il faut bien qu'il y ait quelque connexion entre moy, qui suis le sujet, et l'execution du voyage, qui est le predicat, semper enim notio praedicati inest subjecto in propositione vera. Il y auroit donc une fausseté, si je ne le faisois pas, qui detruiroit ma notion individuelle ou complete, ou ce que Dieu conçoit ou concevoit de moy avant même que de resoudre de me créer; car cette notion enveloppe sub ratione possibilitatis les existences ou verités de fait ou decrets de Dieu, dont les faits dependent.

Je demeure d'accord aussi que pour juger de la notion d'une substance individuelle, il est bon de consulter celle que j'ay de moy même, comme il faut consulter la notion specifique de la sphere pour juger de ses proprietés. Quoyqu'il y ait bien de la difference. Car la notion de moy en particulier et de toute autre substance individuelle est infiniment plus étendue et plus difficile à comprendre qu'une notion specifique comme est celle de la sphere, qui n'est qu'incomplete et n'enferme pas toutes les circonstances necessaires en practique pour venir à une certaine sphere. Ce n'est pas assez pour entendre ce que c'est que moy, que je me sente une substance qui pense, il faudroit concevoir distinctement ce qui me discerne de tous les autres esprits possibles; mais je n'en ay qu'une experience confuse. Cela fait que quoyqu'il soit aisé de juger, que le nombre des pieds du diametre n'est pas enfermé dans la notion de la sphere en general, il n'est pas si aisé de juger certainement (quoyqu'on le puisse juger assez probablement), si le voyage que j'ay dessein de faire est enfermé dans ma notion, autrement il seroit aussi aisé d'estre prophete que d'estre geometre. Cependant comme l'experience ne me sçauroit faire connoistre une infinité de choses insensibles dans les corps, dont la consideration generale de la nature du corps et du mouvement me peut convaincre; de même, quoyque l'experience ne me fasse pas sentir tout ce qui est enfermé dans ma notion, je puis connoistre en general, que tout ce qui m'appartient, y est enfermé par la consideration generale de la notion individuelle.

Certes puisque Dieu peut former et forme effectivement cette Notion complete, qui enferme ce qui suffit pour rendre raison de tous les phenomenes qui m'arrivent, elle est donc possible, et c'est la veritable notion complete de ce que j'appelle Moy, en vertu de la quelle tous mes predicats m'appartiennent comme à leur sujet. On pourroit donc le prouver tout de même sans faire mention de Dieu, qu'autant qu'il faut pour marquer ma dependance; mais on exprime plus fortement cette verité en tirant la notion dont il s'agit de la connoissance divine comme de sa source. J'avoue qu'il y a bien de choses dans la science divine que nous ne sçaurions comprendre, mais il me semble qu'on n'a pas besoin de s'y enfoncer pour resoudre nostre question. D'ailleurs si dans la vie de quelque personne et même dans tout cet univers quelque chose alloit autrement qu'elle ne va, rien nous empêcheroit de dire que ce seroit une autre personne ou autre univers possible que Dieu auroit choisi. Ce seroit donc veritablement un autre individu, il faut aussi qu'il y ait une raison a priori (independante de mon experience) qui fasse qu'on dit veritablement que c'est moy qui ay esté à Paris et que c'est encor moy, et non un autre qui suis maintenant en Allemagne, et par consequent il faut que la notion de moy lie ou comprenne les differens estats. Autrement on pourroit dire que ce n'est pas le même individu, quoyqu'il paroisse de l'estre. Et en effect quelques philosophes qui n'ont pas assez connu la nature de la substance et des estres individuelles ou Estres per se, ont crû que rien ne demeuroit veritablement le même. Et c'est pour cela entre autres que je juge que les corps ne seroient pas des substances, s'il n'y avoit en eux que de l'etendue.

Je croy, Monsieur, d'avoir maintenant satisfait aux difficultés qui touchent la proposition principale; mais comme vous faites encor quelques remarques de consequence sur quelques expressions incidentes dont je m'estois servi, je tacheray de m'expliquer encor là dessus. J'avois dit que la supposition de la quelle tous les evenemens humains se peuvent deduire, n'est pas celle de créer un Adam vague, mais celle de créer un tel Adam determiné à toutes ces circonstances, choisi parmy une infinité d'Adams possibles. Sur quoy vous faites deux remarques considerables, l'une contre la pluralité des Adams, et l'autre contre la realité des substances simplement possibles. Quant au premier point, vous dites avec grande raison qu'il est aussi peu possible de concevoir plusieurs Adams possibles, prenant Adam pour une nature singuliere, que de concevoir plusieurs moy. J'en demeure d'accord, mais aussi en parlant de plusieurs Adams, je ne prenois pas Adam pour un individu determiné, mais pour quelque personne conceue sub ratione generalitatis sous des circonstances qui nous paroissent determiner Adam à un individu, mais qui veritablement ne le determinent pas assez, comme lorsqu'on entend par Adam le premier homme que Dieu met dans un jardin de plaisir dont il sort par le peché, et de la coste de qui Dieu tire une femme. Mais tout cela ne determine pas assez, et il y auroit ainsi plusieurs Adams disjunctivement possibles ou plusieurs individus à qui tout cela conviendroit. Cela est vray, quelque nombre fini de predicats incapables de determiner tout le reste qu'on prenne, mais ce qui determine un certain Adam doit enfermer absolument tous ses predicats, et c'est cette notion complete qui determine rationem generalitatis ad individuum. Au reste je suis si éloigné de la pluralité d'un même individu, que je suis même tres persuadé de ce que S. Thomas avoit déja enseigné à l'égard des intelligences et que je tiens estre general, sçavoir qu'il n'est pas possible qu'il y ait deux individus entierement semblables ou differens solo numero.

Quant à la realité des substances purement possibles, c'est à dire, que Dieu ne créera jamais, vous dites, Monsieur, d'estre fort porté à croire, que ce sont des chimeres; à quoy je ne m'oppose pas, si vous l'entendes (comme je croy) qu'ils n'ont point d'autre realité, que celle qu'ils ont dans l'entendement divin, et dans la puissance active de Dieu. Cependant vous voyés par là, Monsieur, qu'on est obligé de recourir à la science et puissance divine pour les bien expliquer. Je trouve aussi fort solide ce que vous dites ensuite, qu'on ne conçoit jamais aucune substance purement possible que sous l'idée de quelqu'une (ou par les idées comprises dans quelqu'une) de celles que Dieu a créées. Vous dites aussi: Nous nous imaginons qu'avant que de créer le monde, Dieu a envisagé une infinité de choses possibles, dont il a choisi les unes et rebuté les autres: plusieurs Adams (premiers hommes) possibles, chacun avec une grande suite de personnes avec qui il a une liaison intrinseque; et nous supposons, que la liaison de toutes ces autres choses avec un de ces Adams (premiers hommes) possibles, est toute semblable à celle qu'a eue l'Adam créé avec toute sa posterité; ce qui nous fait penser que c'est celuy là de tous les Adams possibles que Dieu a choisi, et qu'il n'a point voulu de tous les autres. En quoy vous semblés reconnoistre, Monsieur, que ces pensées, que j'avoue pour miennes (pourveu qu'on entende la pluralité des Adams et leur possibilité selon l'explication que j'ay donnée, et qu'on prenne tout cela selon nostre maniere de concevoir quelque ordre dans les pensées ou operations que nous attribuons à Dieu), entrent assez naturellement dans l'esprit, quand on pense un peu à cette matiere, et même ne sçauroient estre evitées, et peutestre ne vous ont dépleu, que parceque vous avez supposé, qu'on ne pourroit pas concilier la liaison intrinseque qu'il y a avec les decrets libres de Dieu. Tout ce qui est actuel, peut estre conçu comme possible, et si l'Adam actuel aura avec le temps une telle posterité, on ne sçauroit nier ce même predicat à cet Adam conçu comme possible, d'autant plus que vous accordés que Dieu envisage en luy tous ces predicats, lorsqu'il determine de le créer. Ils luy appartiennent donc; et je ne voy pas que ce que vous dites de la realité des possibles y soit contraire. Pour appeller quelque chose possible, ce n'est assez qu'on en puisse former une notion, quand elle ne seroit que dans l'entendement divin, qui est pour ainsi dire le pays des realités possibles. Ainsi en parlant des possibles, je me contente qu'on en puisse former des propositions veritables, comme l'on peut juger, par exemple, qu'un quarté parfait n'implique point de contradiction, quand mêmes il n'y auroit point de quarré parfait au monde. Et si on vouloit rejetter absolument les purs possibles, on détruiroit la contingence et la liberté; car s'il n'y avoit rien de possible que ce que Dieu crée effectivement, ce que Dieu crée seroit necessaire, et Dieu voulant créer quelque chose, ne pourroit créer que cela seul, sans avoir la liberté du choix.

Tout cela me fait esperer (apres les explications que j'ay données et dont j'ay tousjours apporté des raisons, afin de vous faire juger que ce ne sont pas des fauxfuyans, controuvés pour éluder vos objections), qu'au bout du compte vos pensées ne se trouveront pas si eloignées des miennes, qu'elles ont paru d'abord de l'estre. Vous approuvés, Monsieur, la liaison des resolutions de Dieu; vous reconnoissés ma proposition principale pour certaine, dans le sens que je luy avois donné dans ma réponse; vous avés douté seulement si je faisois la liaison independante des decrets libres de Dieu, et cela vous avoit fait de la peine avec grande raison; mais j'ay fait voir, qu'elle depend de ces decrets selon moy, et qu'elle n'est pas necessaire, quoyqu'elle soit intrinseque. Vous avés insisté sur l'inconvenient qu'il y auroit de dire que si je ne fais pas le voyage que je dois faire, je ne seray pas moy, et j'ay expliqué comment on le peut dire ou non. Enfin j'ay donné une raison decisive, qui à mon avis tient lieu de demonstration; c'est que tousjours, dans toute proposition affirmative, veritable, necessaire ou contingente, universelle ou singuliere, la notion du predicat est comprise en quelque façon dans celle du sujet, praedicatum inest subjecto; ou bien je ne sçay ce que c'est que la verité.

Or je ne demande pas d'avantage de liaison icy que celle qui se trouve a parte rei entre les termes d'une proposition veritable, et ce n'est que dans ce sens que je dis que la notion de la substance individuelle enferme tous ses evenemens et toutes ses denominations, même celles qu'on appelle vulgairement extrinseques (c'est à dire qui ne luy appartiennent qu'en vertu de la connexion generale des choses et de ce qu'elle exprime tout l'univers à sa maniere), puisqu'il faut tousjours qu'il y ait quelque fondement de la connexion des termes d'une proposition qui se doit trouver dans leur notions. C'est là mon grand principe, dont je croy que tous les philosophes doivent demeurer d'accord, et dont un des corollaires est cet axiome vulgaire que rien n'arrive sans raison, qu'on peut tousjours rendre pourquoy la chose est plustost allée ainsi qu'autrement, bien que cette raison incline souvent sans necessiter, une parfaite indifference estant une supposition chimerique ou incomplete. On voit que du principe susdit je tire des consequences qui surprennent, mais ce n'est que parcequ'on n'a pas accoutumé de poursuivre assez les connoissances les plus claires.

Au reste la proposition qui a esté l'occasion de toute cette discussion est tres importante et merite d'estre bien etablie, car il s'ensuit que toute substance individuelle exprime l'univers tout entier à sa maniere et sous un certain rapport, ou pour ainsi dire suivant le point de veue dont elle le regarde; et que son estat suivant est une suite (quoyque libre ou bien contingente) de son estat precedant, comme s'il n'y avoit que Dieu et elle au monde: ainsi chaque substance individuelle ou estre complet est comme un monde à part, independant de tout autre chose que de Dieu. Il n'y a rien de si fort pour demonstrer non seulement l'indestructibilité de nostre ame, mais même qu'elle garde tousjours en sa nature les traces de tous ses estats precedans avec un souvenir virtuel qui peut tousjours estre excité puisqu'elle a de la conscience ou connoist en elle même ce que chacun appelle moy. Ce qui la rend susceptible des qualités morales et de chastiment et recompense, même apres cette vie. Car l'immortalité sans le souvenir n'y serviroit de rien. Mais cette independance n'empeche pas le commerce des substances entre elles; car comme toutes les substances créées sont une production continuelle du même souverain estre selon les mêmes desseins, et expriment le même univers ou les mêmes phenomenes, elles s'entraccordent exactement, et cela nous fait dire que l'une agit sur l'autre, parceque l'une exprime plus distinctement que l'autre la cause ou raison des changemens, à peu pres comme nous attribuons le mouvement plustost au vaisseau qu'à toute la mer, et cela avec raison, bien que parlant abstraitement on pourroit soutenir une autre hypothese du mouvement, le mouvement en luy même, et faisant abstraction de la cause estant tousjours quelque chose de relatif. C'est ainsi qu'il faut entendre à mon avis le commerce des substances créées entre elles, et non pas d'une influence ou dependence reelle physique, qu'on ne sçauroit jamais concevoir distinctement. C'est pourquoy, quand il s'agit de l'union de l'ame et du corps et de l'action ou passion d'un esprit à l'égard d'une autre creature, plusieurs ont esté obligés de demeurer d'accord que leur commerce immediat est inconcevable. Cependant l'Hypothese des causes occasionnelles ne satisfait pas, ce me semble, à un philosophe. Car elle introduit une maniere de miracle continuel, comme si Dieu à tout moment changeoit les loix des corps à l'occasion des pensées des esprits, ou changeoit le cours regulier des pensées de l'ame en y excitant d'autres pensées à l'occasion des mouvemens des corps; et generalement comme si Dieu s'en mêloit autrement pour l'ordinaire qu'en conservant chaque substance dans son train et dans les loix établies pour elle. Il n'y a donc que l'Hypothese de la concomitance ou de l'accord des substances entre elles, qui explique tout d'une maniere concevable et digne de Dieu, et qui mêmes est demonstrative et inevitable à mon avis selon la proposition que nous venons d'établir. Il me semble aussi qu'elle s'accorde bien d'avantage avec la liberté des creatures raisonnables que l'hypothese des impressions ou celle des causes occasionnelles. Dieu a créé d'abord l'ame de telle sorte que pour l'ordinaire il n'a besoin de ces changemens; et ce qui arrive à l'ame, luy nait de son propre fonds, sans qu'elle se doive accommoder au corps dans la suite, non plus que le corps à l'ame. Chacun suivant ses loix, et l'un agissant librement, l'autre sans choix, se rencontre l'un avec l'autre dans les memes phenomenes. L'ame cependant ne laisse pas d'estre la forme de son corps, parcequ'elle exprime les phenomenes de tous les autres corps suivant le rapport au sien.

On sera peutestre plus surpris, que je nie l'action d'une substance corporelle sur l'autre qui semble pourtant si claire. Mais outre que d'autres l'ont déja fait, il faut considerer que c'est plustost un jeu de l'imagination qu'une conception distincte. Si le corps est une substance et non pas un simple phenomene comme l'arc en ciel, ny un estre uni par accident ou par aggregation comme un tas de pierres, il ne sçauroit consister dans l'étendue, et il y faut necessairement concevoir quelque chose qu'on appelle forme substantielle et qui repond en quelque façon à l'ame. J'en ay esté enfin convaincu comme malgré moy, apres en avoir esté assez éloigné autres fois. Cependant quelque approbateur des Scholastiques que je sois dans cette explication generale et pour ainsi dire metaphysique des principes des corps, je suis aussi corpusculaire qu'on le sçauroit estre dans l'explication des phenomenes particuliers, et ce n'est rien dire que d'y alleguer les formes ou les qualités. Il faut tousjours expliquer la nature mathematiquement et mecaniquement, pourveu qu'on sçache que les principes mêmes ou loix de mecanique ou de la force ne dependent pas de la seule étendue mathematique, mais de quelques raisons metaphysiques.

Apres tout cela je croy que maintenant les propositions contenues dans l'abrégé qui vous a esté envoyé, Monsieur, paroistront non seulement plus intelligibles, mais peutestre encor plus solides et plus importantes, qu'on n'avoit pû juger d'abord.

†[6]) Die Worte: que j'avois mise en avant, hat Leibniz später durchstrichen.

††[7]) Später verbessert: dans un tout autre sens.

†††[8]) Dieser Zusatz befand sich ursprünglich im Entwurf.

  1. 1Auf dem Entwurf dieses Briefes hat Leibniz bemerkt: ist also abgangen. Juin 1686. A. M. Arnaud. In den gedruckten Briefen Arnauld's ist er datirt: Hanovre ce 14 Juillet 1686.
  2. 2Von Leibniz später verbessert in entendu.
  3. 3Von Leibniz später verbessert: en seroient coulés.
  4. 4Später verbessert: qui le porte à executer.
  5. 5In den gedruckten Briefen Arnauld's: raison.
  6. 9Die Worte: Pour moy - elles-mêmes hat Leibniz später durchstrichen. Am Rande des Manuscripts findet sich noch die Bemerkung: Notio plena comprehendit omnia praedicata rei v.g. calorie; completa, omnia praedicata subjecti, v.g. hujus calidi. In substantiis individualibus coincidunt.
  7. 10Die Worte: plustost - entendement hat Leibniz später durchstrichen; desgleichen im Folgenden die Worte: les plus abstraites.
  8. 11Die Worte: cy dessus, hat Leibniz später durchstrichen.
  9. 12Die Worte: qui est prise, hat Leibniz später durchstrichen.